« Le combat de 2012, c’est de préserver le principe du repos dominical, c’est-à-dire de permettre aux travailleurs de consacrer un jour de leur semaine à leur famille, au sport, à la culture, à la liberté. Et j’y veillerai ! »
Cette déclaration sans appel a été faite à Lille le dix-sept avril 2012 par le candidat François Hollande à la présidence de la République, en présence de la maire de la ville et devant des dizaines de milliers de participants à un grand meeting électoral. Le candidat s’opposait de la sorte à l’aggravation de la tendance impulsée par les artisans du tournant libéral anti-keynésien des années 1980, celles de Ronald Reagan et Margareth Thatcher sur le plan politique, Milton Friedmann et Friedrich Hayek sur le plan de l’idéologie économique néo-classique (écoles monétariste de Chicago et, plus radicale, école autrichienne). Depuis, l’idée dominante d’une « libération des potentialités entrepreneuriales des détenteurs de capital » a abouti, partout dans le monde, à la diminution de l’imposition sur le revenu des tranches élevées, au désengagement maximal, dès lors inéluctable, de l’État des dépenses sociales et, dix ans après avec le renfort enthousiaste des conservateurs anglais (John Major) et de la City de Londres, à la grande politique des 3-D, dérèglementation, désintermédiation, et décloisonnement. L’Europe unie du traité de Maastricht s’est construite en conformité scrupuleuses à ces principes et y est restée fidèle jusqu’en 2013 – 2014 alors même que les désastres engendrés avaient incité les autres pays, les États-Unis et la Grande Bretagne au premier chef, à réutiliser des recettes appartenant à une stricte orthodoxie keynésienne dont la dimension sociale aurait été préalablement écartée.
Dans la logique de cette pensée totalement idéologique, Xavier Bertrand et Luc Châtel prônent la suppression du principe de repos dominical. Le gouvernement de Nicolas Sarkozy dirigé par François Fillon fait alors adopter la loi Maillé du dix aout 2009. Cette loi appliquée dès le seize aout concerne les localités dites d’intérêt touristique, soit à peu près 500 communes en France, ainsi que les PUCE (Périmètre d’usage de consommation exceptionnel) dans les villes de plus d’un million d’habitants. Elle codifie les exceptions dans ces zones au principe du repos dominical. Selon les élus socialistes, la dérogation autorisée aux communes concernées est le premier pas vers la généralisation du travail dominical et leur opposition parlementaire, minoritaire, est vive. Tous les syndicats manifestent aussi une vive hostilité à ce qu’il dénoncent comme un recul supplémentaire des droits sociaux. L’organisation internationale du travail (OIT) épingle elle aussi la France en estimant que la hausse des dérogations au repos hebdomadaire obéit à des « préoccupations économiques » sans prendre en compte l’ “impact” social pour les salariés. La commission d’experts de l’OIT pour l’application des conventions et des recommandations « ne peut que constater l’élargissement progressif des dérogations autorisées par la législation à ce principe ».
Le Medef et le patronat des grandes surfaces estiment pourtant insuffisante la dérèglementation autorisée par la loi et qui concerne pourtant potentiellement plus de six millions de personnes. Ils n’ont de cesse de violer la loi et, comme depuis 20 ans, continuent de faire du lobbying pour ouvrir le dimanche… et la nuit. Les Monop’ ou le BHV poussent par exemple à autoriser l’ouverture jusqu’à 22 heurs et ont en vue, s’ils obtiennent satisfaction, d’aller au-delà. Les chaines type Leroy Merlin contreviennent à la loi chaque dimanche depuis de longues années. Tout le monde a aussi en tête la « provocation » en septembre 2013 d’une chaine de parfums qui manipule quelques-uns de ses salariés… pour vendre du parfum la nuit ! La chaine organise une pseudo pétition de ses salariés autour d’une militante de l’UMP. Sephora, puisqu’il s’agit d’elle, va jusqu’à pousser ses employés a « attaquer les syndicats » qui défendent la loi, soutenus par les grands médias qui enfourchent à fond le « buzz » déclenché par cette affaire. Bien entendu, nous sommes là, comme depuis les débuts des relations entre employeurs et employés, devant une banale manipulation de salariés évidemment intéressés par des revenus supplémentaires, même s’ils doivent bien se douter de ce que ces derniers s’évanouiront pour l’essentiel lorsque le travail dominical et nocturne sera devenu la règle.
Certains défenseurs de l’assouplissement supplémentaire du principe de congé dominical mettent en avant que chacun est libre d’organiser sa vie comme il l’entend, que l’État n’a aucun titre pour imposer aux citoyens les jours de repos qu’ils désirent prendre. Ils communient là encore avec l’individualisme extrémiste libéral qui sape un à un tous les principes de la solidarité mais je respecte leur point de vue. Cependant, si on désire que ce jour de liberté soit l’occasion de réunir la famille, de favoriser l’activité des clubs sportifs, des associations culturelles, des organisations non gouvernementales diverses, encore est-il exigible que tous leurs membres soient libre le même jour. Le dimanche, par exemple.
La loi Macron dont l’adoption nécessite l’utilisation de l’article 49-3 de la constitution se situe bien entendu dans la droite ligne de la loi Maillé dont elle amplifie les effets, dans la stricte logique des idéologues de l’économie néoclassique. Il est possible à chacun de se sentir à l’aise dans cette logique, de penser sincèrement que, compte tenu du rapport des forces, TINA (There is no alternative). Cependant ce serait de la part de ces partisans de la nouvelle loi une insigne mauvaise foi de nier :
- Qu’elle est typiquement une loi de dérèglementation.
- Qu’elle se situe dans la logique de la pensée économique libérale néoclassique
- Qu’elle prolonge et amplifie une loi adoptée par le gouvernement de Nicolas Sarkozy et contre laquelle socialistes et syndicats s’étaient battus de toute leur force
- Qu’elle contrevient point par point à un engagement public et solennel du candidat François Hollande
Axel Kahn , le vingt février 2015
C’est le quatrième et dernier critère qui pose question. Comment un homme politique, dont on ne peut nier la volonté à résoudre les problèmes “dans l’intérêt du pays”, arrivé au pouvoir suprême (on peut penser qu’il a tous les pouvoirs) peut faire volte-face et prendre des dispositions à l’opposé des promesses du candidat? Collision entre la théorie ou une création purement intellectuelle et le réel? La brutalité du réel?
Une incapacité ou une impossibilité à prévoir ce que sera le futur? L’économie est-elle une science exacte? La politique n’est-elle pas un ajustement incessant au réel?
Peut-être direz-vous, “il faut le courage d’aller au bout de ses convictions.” ou “le courage de dire, “je ne peux mettre en pratique ce que j’ai promis” et s’en remettre à la décision du peuple.
Vous exprimez vos convictions, mais en tant que scientifique vous connaissez la valeur du doute aussi. Peut-on être certain qu’on a raison?
Michèle, il est compréhensible qu’un homme politique arrivé au pouvoir se rende compte de la nécessité de changer ses intentions car la réalité qu’il a découverte l’exige. Il est alors préférable qu’il s’en explique? Cependant, ici, difficile d’évoquer un semblable mécanisme tant cette affaire du travail dominical a une gigantesque valeur symbolique et une faible valeur économique….
Toucher aux symboles, c’est se couper de sa famille politique? Le travail dominical est un problème sociétal, qui bouleverse la vie de la famille, de chacun. Ne serait-ce pas au peuple, particulièrement aux jeunes, et non aux partis politiques de prendre la parole à ce sujet?
Se couper du peuple n’est-ce pas alors une faute politique plus grave?
Je me pose ces questions, car je n’ai pas vu qu’il y ait eu d’enquête probante sur le refus ou l’acceptation du travail dominical.
Encore un dimanche
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Il pose un sonnet sur la table ;
Pour lire, à peine assez de jour
Franchit les rideaux de velours.
Le grand fauteuil est confortable.
Il se redonne un coup de peigne
(C’est vraiment pour passer le temps ;
Il serait plus sage, pourtant,
De méditer sur du Montaigne).
Il cède presque à la panique
Au cours d’un assoupissement,
Se voyant loin du firmament,
Noyé dans la mer onirique.