Un enfant américain sain est né au Mexique d’une mère transmettant une “maladie mitochondriale” grâce à une technique de transfert de noyaux. J’ai eu l’occasion de commenter cette “première médicale” sur France inter, Europe 1, RTL, au magazine de la santé sur France 5 et au “19-20 de France 3. Je tiens à expliquer ici ce dont il s’agit et la raison pour laquelle il est erroné de parler d’enfant à trois parents.
Les mitochondries et leur transmission
Les mitochondries, localisées dans le cytoplasme cellulaire, sont des “organites” spécialisés dans la fabrication d’énergie. Elles sont issues de bactéries qui, au cours de l’évolution, se sont établies il y a deux milliards d’années dans le cytoplasme de cellules en étant dépourvues; elles contiennent de la sorte un ADN résiduel qui code certains des partenaires de la fabrique énergétique. Lors de la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde, l’embryon formé, et plus tard le petit à naitre, ne contiennent que les mitochondries de la mère.
Les maladies mitochondriales
Les maladies génétiques habituelles, soit 98% de ce type d’affection, sont liées à des mutations des gènes portés par les chromosomes dans le noyau, dont une moitié provient de la mère et l’autre moitié du père. Ce sont ces gènes qui gouvernent tous les caractères visibles, la forme du corps, le sexe, etc. En revanche les maladies mitochondriales sont dues à des anomalies de l’ADN mitochondrial, elles ne sont de la sorte transmises que par les femmes à la totalité de leurs enfants. Le défaut qui en résulte de production d’énergie entraine des défauts souvent graves des muscles squelettique et, parfois, des tissus nerveux, tous deux grands consommateurs d’énergie. La maman concernée par l’expérience américaine avait eu deux filles, décédées toutes deux de façon précoce.
Le traitement réalisé
Des ovocytes ont été recueillis chez la maman affectée – la donneuse – et chez une femme saine – la receveuse. Ces derniers ont été débarrassés de leurs noyaux propres, et par conséquent de tous leurs chromosomes et ADN nucléaires, noyaux qui ont été remplacés par ceux provenant des ovocytes de la donneuse. La difficulté est ici que l’ovocyte de la donneuse était “mûr”, bloqué au stade métaphase 1 dans lequel la membrane nucléaire a disparu et où ce sont les chromosomes sur leur fuseau que l’on récupère, avec le risque d’en “perdre” durant le transfert. Ont de la sorte été reconstitués des ovocytes portant tous les gènes nucléaires de la maman donneuse malade et les mitochondries de la receveuse saine. Ils ont été fécondés in vitro par des spermatozoïdes du papa, aboutissant à des embryons. Sur les quatre embryons ainsi obtenus, trois étaient anormaux, le quatrième normal. C’est lui qui a été placé dans l’utérus de la maman, s’y est implanté, un enfant bien portant est né. Il porte les gènes de son papa et de sa maman, comme après une fécondation habituelle. Cependant, les mitochondries défectueuses de la maman ont été remplacées par ceux d’une femme saine, ils fabriquent correctement de l’énergie. On peut assimiler cette méthode à une thérapie cellulaire d’embryons, encore au stade expérimental et dont l’efficacité et l’innocuité méritent d’être testées.
Ce transfert nucléaire apparait-il problématique sur le plan éthique ?
Le transfert nucléaire de noyaux “somatiques”, c’est à dire de cellules ordinaires et non germinales comme ici, dans des ovocytes énucléés est la méthode de base du clonage reproductif, celui qui devait aboutir il y a vingt ans de cela à la naissance de la brebis Dolly.
J’étais à l’époque membre du Comité consultatif national d’éthique qui avait été saisi par le président Jacques Chirac des problèmes soulevés. Je présidais la sous-commission chargée d’instruire la saisine. Dès cette époque, nous avions évoqué l’utilisation du transfert nucléaire non à des fins de clonage mais à celles de prévention de la transmission par les femmes de maladies mitochondriales. Notre impression était qu’une telle application était acceptable. Depuis, des centaines, sans doute des milliers d’animaux clonés sont nés. Ont sait que, passée la période néo- et péri-natale, la santé de ces animaux est normale. De plus, tous les animaux issus d’un même donneur de noyaux somatiques se ressemblent comme des jumeaux alors qu’ils possèdent tous des mitochondries différentes – celles des ovocytes receveurs -, ce qui confirme que ces organites sont dépourvus d’influence sur les caractéristiques du corps des animaux. La technique de transfert nucléaire peut donc s’appuyer sur une conséquente quantité de données recueillies grâce à des expérimentations animales, l’une des préconisations forte du “Code de Nuremberg” de 1946 et qui constitue le fondement des principes présidant aux essais chez l’homme. Une autre règle est que le risque pris, irréductible dans toute innovation, minimisé grâce à des expériences préalables, notamment chez l’animal, soit de plus justifié par la gravité de la situation pathologique que l’on se propose de traiter. Tel est le cas ici, puisque tous les enfants biologiques de cette maman sont sinon atteints d’une maladie mortelle.
Certes, il serait possible de recourir à la fécondation d’ovocytes de donneuses, la mère acceptant de faire le deuil de sa filiation biologique. Certes. Cependant, la revendication d’une femme d’avoir, si cela est possible, des enfants qui procèdent d’elle-même et de son lignage n’est pas illégitime.
Au total, comme je le pensais déjà il y a vingt ans de cela, cette approche de la prévention de la transmission aux enfants d’une affection mitochondriale apparait constituer une innovation intéressante qui ne soulève pas d’objection éthique dirimante. Bien entendu, les autorisations devront d’abord être données au cas par cas et les enfants nés devront faire l’objet d’un suivi soigneux afin de confirmer que la technique n’entraîne pas d’effets néfastes non anticipés.
Axel Kahn, le vingt-huit septembre 2016.