LES ANIMAUX, NOUS ET LES AUTRES


L’association L 214 bouleverse l’opinion en diffusant des images abominables. Des vaches et des porcs suspendus à des crochets de boucher s’agitent encore, leur peau est parfois déjà entaillée. Des poulets en batterie sont élevés les uns sur les autres, on leur arrache parfois le bec pour éviter qu’ils ne se blessent. Une horreur. Les citoyens de nos pays ne peuvent plus tolérer cela, l’émotion est immense. Posons le problème.

Les rapports des humains avec les autres animaux – Homo sapiens appartient en effet sans conteste au règne animal –  sont intriqués et complexes. Les primates du genre Homo semblent avoir tous consommé de la viande. Des restes osseux d’animaux divers à proximité des sites d’habitation d’Homo habilis, erectus, neandertaliensis et, bien entendu, sapiens, portent d’indiscutables traces de pratiques bouchères qui ont par conséquent deux millions d’années. Auparavant, il y a trois millions d’années, les australopithèques semblent à l’occasion avoir fracturé des os avec des galets pour en consommer la moelle. Plus éloignés de nous encore, les grands singes hominoïdes se nourrissent essentiellement de fruits et de feuilles mais aussi de divers insectes qui leur fournissent un important complément protéique. Les orangs-outans et les chimpanzés ne dédaignent pas les oisillons et les œufs, les petits rongeurs. Chimpanzés et bonobos sont nos plus proches parents, nous  nous en sommes séparés il y a six millions d’années seulement. Ils chassent parfois en groupe des antilopes dont ils apparaissent alors fort apprécier la viande. Les primates, à l’origine frugivores et herbivores presqu’exclusifs, sont par conséquent devenus omnivores sur le chemin de l’évolution qui les menait à l’émergence d’Homo et de sa grosse tête. Beaucoup de paléontologues pensent que les protéines animales ont été nécessaires à l’édification évolutive du cerveau dont le volume et le poids ont triplé en trois millions d’années, ce qui constitue une transformation incroyablement rapide à l’échelle de l’évolution.

Quoique nous les ayons mis à mort et mangés depuis les débuts de l’humanité, le statut à nos yeux des animaux non humains a varié selon les civilisations. Pour certaines, l’homme est un être de nature au même titre que nos sœurs les bêtes. Parmi les animaux, certains sont des prédateurs carnivores qui se nourrissent des proies. L’humain n’est qu’un prédateur parmi les autres. Cependant, il est doté d’une capacité symbolique. Frère ours blanc ne fait pas tant de manières que ça lorsqu’il tue le phoque pour se nourrir, lui et ses petits. L’inuit va pour sa part observer un rituel dans lequel il demande pardon aux frères ours et phoque d’avoir dû les tuer pour se vêtir et manger. Des pratiques similaires ont été rapportées dans de nombreuses ethnies qui n’avaient eu auparavant aucune relation avec les explorateurs, conquérants et colonisateurs adeptes des religions du Livre.

 Les enseignements du Livre quant aux rapports de l’homme et des bêtes sont quelque peu contradictoires. Certes, Dieu octroie à la créature à son image une sorte d’usufruit sur le monde vivant hors lui-même. Après avoir créé l’homme et la femme, il leur dit : « Ayez des enfants, devenez nombreux, peuplez toute la terre et dominez-la ; soyez les maitres des poissons dans la mer, des oiseaux dans le ciel et de tous les animaux qui se meuvent sur la terre. » Et il ajouta : « Sur toute la surface de la terre je vous donne les plantes produisant des graines et les arbres qui portent des fruits avec pépins ou noyaux. Leurs graines ou leurs fruits vous serviront de nourriture. » (Genèse, 1-28-29) Après que le déluge s’est retiré, Dieu rappelle à Noé l’étendue de son pouvoir sur le reste de la nature : « Vous inspirerez désormais la plus grande crainte à toutes les bêtes de la terre, aux oiseaux, aux petits animaux et aux poissons ; vous pourrez disposer d’eux. Tout ce qui remue et qui vit pourra vous servir de nourriture (…) (Genèse, 9-2,3) Cependant, Dieu accorde ensuite un statut particulier aux animaux puisqu’il les inclut dans la nouvelle  alliance qu’il conclut avec eux et les humains et que les arcs-en-ciel rappelleront jusqu’à la fin des temps: « Je vous fais une promesse, ainsi qu’à vos descendants et à tout ce qui vit autour de vous, oiseaux, animaux domestiques ou sauvages, ceux qui sont sortis de l’arche et à tous ceux qui vivront plus tard sur la terre (…) » (Genèse, 9-9,10). Cette ambiguïté biblique s’est retrouvée dans les pratiques des sociétés chrétiennes vis-à-vis des animaux non-humains. Le droit romain différencie les deux catégories fondamentales du droit,  les choses et les personnes. Les secondes peuvent posséder et vendre les premières, en user, voire en abuser comme ils le souhaitent. Aussi, bêtes de somme, gibier de chasse et sources de viande sont-elles assimilées sans aucune arrière-pensée à des « choses”. Pourtant, ces « choses-là », sont singulières. Elles possèdent une « âme animale » selon Aristote et ont été intégrées dans l’alliance signalée à Noé par le Très-Haut. Selon ces références, nos cousins animaux sont alors des êtres responsables auxquels les autorités religieuses et laïques intentent des procès en bonne et due forme, prononcent à leur encontre des sentences et leur infligent parfois des punitions lorsque leur comportement a nui aux communautés de fidèles.

Au XVIIIème siècle, la philosophie utilitariste va contribuer avec Jeremy Bentham à modifier le regard posé par les sociétés humaines sur les animaux. En effet, cette pensée se réfère, pour qualifier la valeur morale d’une action, à la résultante de ses effets sur l’intérêt des êtres concernés. Or, il n’est pas d’intérêt supérieur à celui de ne pas souffrir. De ce point de vue, les animaux humains et non humains, tous des êtres sensibles, partagent ce même intérêt d’où il découle un devoir de nos semblables, puisqu’ils peuvent se le reconnaitre,  d’éviter autant que faire se peut la souffrance des bêtes. Une semblable analyse aboutit en 1822 à l’adoption par le parlement du Royaume uni de la première loi au monde de protection animale puis, deux ans plus tard, de la création de la première Association dédiée à la prévention de la cruauté vis-à-vis des animaux. La loi Grammont introduit en 1850 de semblables dispositions dans le droit français. La loi du seize février 2015 confirme et généralise les conséquences dans le droit de ce que « Les animaux sont des êtres doués de sensibilité ».

 La science a contribué à donner des bases objectives au devoir assigné à l’homme de prendre en compte le bien-être des bêtes et de se garder de les faire souffrir. Tous les animaux supérieurs, et par conséquent en tout cas les mammifères, humains aussi bien que non humains, et les oiseaux, ressentent par des mécanismes similaires la douleur, le mal-être, le stress, le bien-être, ils sont non seulement des êtres sensibles mais encore ils le sont de la même manière que nous. Les produits destinés à combattre la douleur et le stress, l’anxiété chez nos semblables sont testés d’abord chez d’autres animaux, illustrant la certitude qu’il s’agit là d’un même et unique phénomène. Chacun est ainsi amené à prendre conscience de ce que rien ne peut justifier que l’homme inflige aux autres animaux, êtres sensibles comme lui,  ce dont il éprouve lui-même les conséquences mauvaises qu’il sait le monde animal capable d’éprouver aussi.

Au-delà même des mécanismes de la douleur, du stress et de leur similitude chez tous les animaux supérieurs, les recherches nombreuses en éthologie et neurosciences animales témoignent des parentés comportementales au sein du règne animal. Parenté telle qu’en émerge une vision générale selon laquelle aucune  aptitude humaine particulière n’est spécifiques à notre espèce qui se caractérise seulement par leur degré, leur convergence et leur plasticité. Il n’existe à proprement parler pas de “propre de l’homme” ; l’humain est remarquable seulement par le développement extrême de ses capacités et ce à quoi aboutit leur interaction, en particulier à l’esprit de responsabilité. Seuls nos semblables sont suffisamment libres et informés pour être tenus responsable de leurs actions. Le loup n’est pas individuellement responsable de massacrer l’agneau, le crocodile l’antilope, le chat le petit oiseau, le monde de nature est ainsi. Mais ils ne savent pas ce que nous savons, ils n’ont d’autre liberté en ces matières que d’obéir à leur nature. L’évolution nous a nous aussi conféré une nature, nous sommes des primates omnivores capables de connaitre et dotés d’une liberté d’action élargie. De ce fait, nous savons ce qu’est la souffrance et le stress des autres animaux et avons la liberté d’en tirer les conséquences, habités de la conscience morale qu’imposer à des êtres sensibles ce dont nous avons expérimenté les nuisances ne peut être justifié.

Puisque liberté il y a, certains en tirent la conséquence qu’il leur faut renoncer à exploiter nos cousins dans l’animalité, rejeter toute consommation carnée, ils deviendront végétariens, voire végans. Ils refuseront aussi toute expérimentation médicale sur l’animal. Leur refus de la consommation de viande animale est relayé par un autre souci, écologique celui-là. Il faut de cinq à sept calories végétales et beaucoup d’eau pour fabriquer une calorie animale. D’importantes ressources naturelles sont de la sorte distraites d’une utilisation directe pour faire face aux besoins alimentaires d’une population croissante. De plus, outre les énergies fossiles consommées pour les besoins de l’élevage, les flatulences de ruminant, riches en méthane aggravent sans doute le réchauffement climatique. Globalement, l’élevage produit quatorze virgule cinq pour cent des gaz à effet de serre, soit plus que l’ensemble du secteur des transports. Le GIEC a de ce fait recommandé de viser une réduction de moitié de la consommation de viande dans le monde. Cette dernière est de fait en recul dans les pays occidentaux. Cependant ce recul est plus que compensé par l’appétence croissante pour la viande des nouvelles classes moyennes des grands pays d’Asie.

 D’autres terriens, aujourd’hui beaucoup plus nombreux, revendiquent leur qualité d’omnivores depuis des millions d’années, se réfèrent à une nature qu’il faut préserver et où coexistent proies et prédateurs. Cependant, parce qu’ils savent, aujourd’hui, et qu’ils sont responsables, ils ne pourront plus jamais accepter la négligence ordinaire du bien-être animal. Ils poursuivront jusqu’à son terme la réforme des pratiques d’abattage, l’interdiront sans étourdissement profond ou anesthésie préalable.  Ils proscriront les pratiques barbares d’élevages en batterie, de transport à longues distances dans des remorques surchargées. Ils limiteront au strict indispensable l’expérimentation animale, habités du souci de minimiser au maximum la souffrance potentiellement provoquée. Ils aboliront bien vite des jeux authentiquement cruels telle la tauromachie. Le monde est en marche, il change. Ici dans le bon sens.

Axel Kahn, le quinze décembre 2015

7 thoughts on “LES ANIMAUX, NOUS ET LES AUTRES

  1. Sujet central qui questionne notre animalité refoulée, qui la fait ré émerger non pas sous son aspect fantasmée de la violence mais sous un aspect qui fait des autres animaux nos plus proches cousins sur Terre. Anthropomorphisme disent certains. Anthropodéni répond l’éthologue Franz De Waal.
    La révolution qu’appellent de plus en plus cette minorité ultra active d’opposants-es au spécisme est une révolution dans nos rapports aux autres animaux, au reste de la nature qui n’a d’égale que la révolution du néolithique. Rien que cela !

    Une remarque sur la logique de la position donnée à la fin. Vous dites “Ils limiteront au strict indispensable l’expérimentation animale,”. Je préjuge que c’est pour limiter au strict indispensable les souffrances et morts des animaux dits supérieurs. Or si telle est la logique elle ne peut pas s’accorder au fait de manger des animaux car réduire au strict indispensable les morts et souffrances des animaux qu’on mange, c’est la réduire à zéro. Du moins c’est refuser de manger des animaux sauf si c’est indispensable. .

    Voila c’est juste un récurent étonnement d’entendre des gens dire qu’il faut limiter les morts dans les expérimentations animale mais que dans le cas de l’alimentation c’est “open bar” ou presque.

    Bien à vous.

    PS : Vous êtes un symbole qui émerge de mes souvenirs de mes études en biologie. Je vous remercie de vos conférences et de la qualité de la vulgarisation que vous menez.

    • Vous avez la liberté de raisonner comme vous le faites. D’autres ont la liberté de se revendiquer omnivores dans un mode de nature, depuis six millions d’années, et de manger de la viande. Les deux positions ont leur logique. Cependant, parce qu’il est savant et responsable, sapiens ne peut manger les animaux avec l’insouciance, parfois la cruauté, avec laquelle le loup mange l”agneau, le chat mange l’oiseau, le lion mange l’antilope, le crocodile mange l’enfant qu’il a happé… Voila résumée la thèse développée dans ce papier.

      • “D’autres ont la liberté de se revendiquer omnivores dans un mode de nature, depuis six millions d’années, et de manger de la viande.”
        Il ne vous a pas échappé que j’inscris mon propos dans une réflexion éthique. Autrement dit j’étudie rationnellement les arguments, je tente d’en percevoir la validité ou non.
        Votre exigence rhétorique s’effondre, comme tant d’autres, lorsqu’il s’agit de justifier d’exploiter les autres, particulièrement les autres animaux.
        Votre argument est connu sous le nom d’appel à la nature et est régulièrement dénoncé comme étant faux. En effet, ce qui a été ne justifie en rien ce qui est. Tout au plus cela l’explique.
        Vous pouvez trouvez de nombreuses critique de cet argument d’appel à la nature sur le net . Reconnaissez vous l’invalidité de votre argument cité ci dessus ? https://en.wikipedia.org/wiki/Appeal_to_tradition

  2. The relationships of humans with other animals – Homo sapiens indeed belongs to the animal kingdom – are intricate and complex. Homo primates seem to have all eaten meat.

  3. J’ose à peine le croire : le parlement anglais vient de voter une loi retirant aux animaux le droit d’être considérés comme des êtres dotés de sensibilité. D’après les parlementaires conservateurs britanniques, les animaux n’éprouveraient ni émotions ni douleur !!! Honte au parti anglais conservateur.
    Les animaux seront peut-être les premières victimes du brexit.

  4. Cher Professeur Axel Kahn

    Après 30 ans de cycles, organisés par Adauto Novaes, nous entrons dans une nouvelle aventure, la création d’une plateforme digitale. Notre objectif est de donner accès gratuitement à près de mille essais déjà publiés. Il est vrai que la nouvelle génération est de plus en plus liée à de nouvelles formes de recherche / lecture et, à travers la plateforme, en plus d’un travail culturel évident, nous voulons rendre encore plus visibles les essais qui, comme l’écrit Antonio Cândido, le plus important de l’activité culturelle brésilienne de notre temps “. C’est un long travail pour une petite équipe et avec de maigres ressources. Ainsi, nous utilisons les auteurs pour autoriser l’utilisation des essais sans les droits d’auteur dus puisque nous ne pouvons pas capturer les ressources nécessaires.
    Certain que tous sont conscients de la misère – pas seulement matérielle – à laquelle notre culture est reléguée (le ministère de la Culture dit que ce travail n’est pas culturel), nous attendons votre assentiment.

    Si vous êtes d’accord, veuillez nous envoyer votre adresse de correspondance afin que nous puissions vous envoyer l’instrument de cession des droits de vos essais, qui composeront la plateforme numérique gratuite que nous sommes en train de créer.

    Dans l’attente de votre réponse, je voudrais réitérer

  5. La question centrale est : Peuvent-ils souffrir ? La réponse est oui. Comme le disait Gandhi “On peut juger de la grandeur d’une nation par la façon dont les animaux y sont traités”

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