LES ANTISÉMITISMES


Je serai Place de la République à Paris ce dix-neuf février 2019, soucieux de manifester mon inquiétude de la multiplication des manifestations d’antisémitisme. Cette haine des juifs est une forme de racisme teintée dès l’origine d’animosité religieuse et renforcée par une stigmatisation sociale. Il s’est construit au fil des siècles par adjonction de couches successives d’opprobres envers les communautés juives.

Il est malaisé de parler d’antisémitisme antique. Certes, le peuple d’Israël est opprimé par les Égyptiens, les Babyloniens, les Romains, et sans doute détesté par ses ennemis, Philistins et autres. Mais rien n’indique que le sentiment d’hostilité à leur égard diffère de celui envers des communautés colonisées rebelles et des adversaires coriaces. Les juifs sont nombreux dans l’administration romaine, Saint-Paul en est un exemple.

A Rome, qui avant même la période de l’Empire se revendique une dimension universelle, le discours change par rapport aux prémices du racisme grec, celui d’Aristote qui parle des « esclaves par nature », de la vision de tous les humains qui ne parlent pas la langue grecque comme des « barbares ». Au 1er siècle avant Jésus-Christ, Cicéron écrit : “il n’est de race qui, guidée par la raison, ne puisse parvenir à la vertu“. Dans la foulée de l’impérialisme romain, les premiers siècles de la chrétienté sont exempts de racisme, car s’y trouvent combinés l’universalisme du messianisme chrétien s’exprimant dans la parole de Saint Paul et le souvenir de l’Empire romain, creuset de peuples et d’ethnies différents.

Dans l’Occident chrétien, l’antisémitisme est apparent dès le VIIe siècle : En 616, les dignitaires chrétiens réunis au concile de Paris décident d’interdire l’accès des juifs à toutes les fonctions civiles. Ils n’ont pas le droit de posséder des terres qui sont considérées comme chrétiennes, doivent porter des tenues distinctes et stigmatisantes. L’antisémitisme se teinte vite de racisme qui réapparaît et se développe plusieurs siècles avant l’apparition du concept scientifique de race.  À partir de l’an 1000, les cristallisations religieuses, l’anti-islamisme et, surtout, l’anti-judaïsme, deviennent explicitement racistes. La prise par les croisés de Jérusalem en 1099 est accompagnée d’un horrible massacre d’une communauté juive que les maitres fatimides d’Égypte laissaient en paix. Au XIIe siècle, en pleine querelle des investitures, Anaclète, l’anti-pape élu, a un ancêtre juif. La campagne virulente du camp romain contre cet anti-pape, s’appuie sur ses origines maudites souillant tout son lignage, même si ses membres sont devenus des prélats de la Sainte Eglise !

L’anti-judaïsme virulent de Saint-Louis flirte naturellement avec l’antisémitisme, (un mot qui n’apparaîtra qu’au XIXe siècle), et c’est un antisémitisme cette fois structuré qui se manifeste dans l’Espagne chrétienne, puisque les juifs convertis (les conversos) sont interdits d’accès aux fonctions publiques, au métier des armes, etc…. L’Espagne chrétienne décrète que ces individus doivent être écartés parce que l’infamie de leur père les accompagnera toujours. La notion d’hérédité d’une infériorité, d’un opprobre, qui constitue une base essentielle du racisme, est donc ici manifeste. Elle se surajoute à l’opprobre du « peuple déicide »

En Orient, c’est sans doute la conquête islamique qui introduit le premier antisémitisme. En effet, la religion juive est auparavant largement répandue de l’Arabie au Maghreb ; des populations berbères semblent s’être converties en masse au judaïsme. La Kahina, l’héroïne tunisienne de la résistance à l’invasion arabe, était sans doute de confession juive. S’il n’est pas question pour la religion musulmane de stigmatiser un « peuple déicide », les juifs n’en restent pas moins une communauté qui n’a su suivre l’enseignement du Prophète, qui y reste rétive. Les juifs sont, comme les chrétiens, des incroyants soumis à la dhimma, ils payent tribu au souverain pour rester en vie. Leur statut est juste supérieur à celui des chrétiens qui eux, circonstance aggravante, ont suivi Issa, un prophète de rang inférieur. Des pogromes marquent à l’occasion toute l’histoire des pays musulmans. Le grand médecin et talmudiste juif Maïmonide devra fuir au XIIe siècle l’Espagne des Almohades qui abolissent la dhimma, se réfugier à Fès où la persécution le rattrape. Il passera ensuite en Palestine croisée, puis en Égypte où l’islam chiite des Fatimides, puis son successeur sunnite sont plus tolérants.

Une conséquence de l’antisémitisme religieux est à partir du XVIe siècle, l’enfermement des communautés juives de Venise et d’Italie dans des ghettos aux portes closes du coucher au lever du soleil. Interdits de très nombreux métiers, toutes les activités manuelles, l’agriculture, les fonctions publiques, l’armée, il ne reste aux juifs que les métiers intellectuels (en particulier la médecine), le commerce ou les métiers financiers. L’Église catholique interdit le prêt avec intérêt entre chrétiens. Cependant les besoins monétaires des classes aisées sont considérables. Les achats qu’elles font en produits de luxe ou en équipement militaire dépassent souvent leurs disponibilités financières immédiates (les impôts seigneuriaux rentrent lentement). Les juifs peuvent alors prêter. Le plus souvent le taux des intérêts est considérable (jusqu’à plus de 40 % par an). Les emprunteurs peuvent espérer une annulation par le roi de leurs dettes ou l’expulsion des juifs, ce qui arrivera.

Cette situation sera à la base de l’apposition d’une couche supplémentaire à l’antisémitisme : la dénonciation d’une caste riche (ce qui est très loin d’être le cas de la majorité des juifs !), avare et cupide. Le « Marchand de Venise » de William Shakespeare en dresse l’image.

Ce vieil antisémitisme chrétien n’a jamais disparu. Il est le ressort des pogromes de Strasbourg, d’Allemagne, d’Europe centrale et de Russie tout au long des siècles. Le nazisme s’en saisira et y adjoindra son fanatisme anthropologique et racial. C’est celui de l’affaire Dreyfus, de Charles Mauras et de l’Action Française, du préjugé persistant de familles chrétiennes hostiles au mariage de leur enfant avec un(e) conjoint(e) juif-ve. De la difficulté à être général, professeur de neurologie ou d’atteindre certaines positions éminentes avec un nom juif. On le retrouve encore au XXIe siècle avec Alain Soral et d’autres gourous de la droite extrême qui sont suivis par des centaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux.

L’antisémitisme fasciste a aussi joué très tôt sur un autre ressort de l’antisémitisme, l’opposition aux riches, aux banquiers, aux ploutocrates, aux capitalistes. Le juif en redingote, les lèvres épaisses et un gros cigare dans la bouche est un must du genre. C’est cette forme d’antisémitisme qui a même contaminé parfois les milieux populaires issus de la gauche politique et syndicale. On retrouve cette veine dans les insultes du mouvement des GJ, la dénonciation de Macron – pute à juifs ; et, auparavant, dans la désolante caricature diffusée par Gérard Filoche. Là réside l’un des mécanismes d’un antisémitisme d’extrême gauche.

L’autre mécanisme en est bien entendu la situation en Palestine et la création de l’État d’Israël qui a fanatisé l’antisémitisme musulman. L’opposition à l’idéologie qui a conduit à la création de cet état, c’est-à-dire au sionisme, est partagée par de nombreux juifs, y compris des communautés très religieuses. De ce fait, l’antisionisme n’est pas en lui-même un antisémitisme. Cependant, l’antisionisme musulman s’est développé sur un soubassement d’antisémitisme religieux et est dans la réalité difficile à distinguer de ce dernier. Le terrorisme islamique s’attaque aux juifs du monde entier, à leurs écoles, à leurs lieux de culte. Il est est un antisémitisme sanglant.

Une partie de la gauche extrême s’est trouvée à partir des années soixante-dix en déshérence des classiques « damnés de la terre », ceux de la classe ouvrière en partie croissante ralliée à la droite et à l’extrême droite. Elle a donc élu pour les remplacer, au moins faire nombre, les personnes pauvres issues de l’immigration, elles-mêmes gagnées en nombre par l’antisémitisme – antisionisme nouveau. Leur lutte anticolonialiste et anti-impérialiste s’est largement portée sur la solidarité avec le peuple palestinien en butte à la conquête et à la colonisation israélienne ; avec l’appui de l’impérialisme américain. L’islamo-gauchisme est dès lors devenu plus encore sensible aux thèses et comportements antisémites.

Tous ces processus se sont manifestés dans les dérives du mouvement des gilets jaunes, enraciné dans l’extrême droite et renforcée par l’extrême gauche. La vague est inquiétante. Très inquiétante. Je serai à la République.

Axel Kahn, le mardi dix-neuf février 2019

3 thoughts on “LES ANTISÉMITISMES

  1. Très utile rappel historique. Ce mouvement est en effet fort inquiétant. Les républicains doivent se mobiliser avant que cette haine malsaine ne se diffuse. Merci à Axel Kahn de son engagement depuis le début de cette crise.

  2. Merci, Monsieur….
    Oui, “l’histoire fait l’histoire”….
    Le terreau antisémite est toujours présent et se faufile partout dans des esprits sans distinction de genre, d’âge, ni de classe sociale…
    Un poison….L’arsenic dont on ne détecte la présence que lorsqu’il est trop tard…
    Oui, “La haine amène à la haine”….
    J’aime votre discernement.
    Avec vous la politique prend des airs de grande dame!
    Belle journée.

  3. Cher Axel
    Dans le prolongement de votre indispensable rappel des sources et du développement de l’antisémitisme, le beau livre de Delphine Horvilleur, Réflexion sur la question antisémite. Mais sans doute le connaissez-vous déjà.
    Amitiés
    Alain

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