Pour une fois toute la classe politique et tous les commentateurs sont d’accord : le Front national de Marine Le Pen progresse, vraiment, en pourcentage et en voix. Si ses 27 à 28% de voix réalisés lors des élections régionales sont projetés sur la présidentielle de 2017, et même si Madame Le Pen ne réunit au premier tour de cette consultation que 25% des suffrages exprimés, minimum que lui prédisent les sondages, cela lui assurerait, avec une participation probable autour de 78% des inscrits, un score allant de neuf et à dix millions de voix. Cela serait certes insuffisant pour assurer son élection au second tour mais lui laisserait espérer, avec une multiplication des triangulaires, une bien meilleure représentation à l’Assemblée nationale au terme des législatives qui suivront la Présidentielle.
Il n’est guère cependant que sur la réalité du phénomène qu’un accord existe, les analyses étant sinon divergentes sur ses causes et sur les moyens d’y faire face. Le chômage est très justement dénoncé pour le rôle majeur qu’il joue dans le mécontentement et le mal-être des électeurs appartenant « aux classes laborieuses ». Cependant, il serait absurde d’en faire le paramètre unique de l’ascension du FN. L’extrême droite est basse en Espagne, au Portugal, limitée en Grèce, n’a jamais explosé quand le chômage était élevé en Irlande. À l’inverse, la Suède peut se réjouir de contenir le chômage, pas la poussée de son extrême droite. Par ailleurs, et cet argument vaut au même titre pour l’influence de l’insécurité et de l’immigration, le vote FN est en moyenne beaucoup plus élevé dans les campagnes où sévit la « sécession rurale » décrite lors de mes traversées pédestres du pays que, en moyenne, dans les villes, alors que les premières souffrent certes de la désertification et de la disparition des services publique et de santé, mais beaucoup moins du chômage, de l’insécurité et de l’immigration que les secondes.
De ce qui précède, il ressort que si la lutte contre le chômage est bien entendu essentielle, que s’il est légitime de combattre toutes les formes d’insécurité et de mener une politique d’immigration humaniste mais maitrisée, ces actions à elles seules ont peu de chance détourner du Front national les citoyens qu’il attire. Par un effet difficilement évitable et au moins dans un premier temps, l’adoption, sous la pression d’événements telles les attaques sur Paris, de mesures réclamées antérieurement par le FN contribuent plutôt à le légitimer. L’exécutif, premier Ministre en tête, la direction du Parti socialiste et de très nombreux républicains de tous bords, choqués par les récents résultats électoraux, ont décrété la mobilisation générale contre « le parti infâme ». Non seulement il fait honte à la France, manifeste l’inculture historique et la xénophobie de ses électeurs – affirmations de bon sens – mais il conduirait aussi à la guerre civile, aurait parti lié avec Daech, se transformerait en propagandiste de ses images de terreur, et sans doute plus à venir. La stratégie de l’hystérisation est à l’évidence privilégiée. Or, non seulement elle s’est toujours révélée d’une impuissance caractérisée à contrer la progression du FN mais son pouvoir contre-productif me semble de plus en plus certain. Prenons exemple des deux développements récents de cette tactique, les évocations d’une menace de guerre civile et d’une collusion entre le FN et Daech. Je suis encore presque chaque jour par monts et par vaux, en train et avion aujourd’hui, pour évoquer la peinture de la France faite durant mes longues marches dans le pays. Le diagnostic de « sécession » porté durant mes longues marches du nord au sud et d’est en ouest de notre pays, et sa confirmation dans les urnes, amènent les personnes rencontrées et les spectateurs de mes conférences à aborder toujours avec moi la question des progrès du FN. Même de la part de tous ceux qu’ils désolent et qui constituent l’essentiel de mes interlocuteurs, je rencontre une incompréhension gênée devant l’emploi de tels arguments, la crainte qu’ils ne victimisent et ne renforcent au total Marine Le Pen. Prenons la réaction maladroite de la présidente du FN à la comparaison FN – Daech, l’envoi sur les réseaux sociaux d’images des atrocités djihadistes, que n’importe qui peut d’ailleurs se procurer par lui-même, pour témoigner que, quand même, le FN, ce n’est pas cela. Dénoncer le mauvais goût de la riposte, indiquer qu’il ne nous surprend pas de sa part, certes. La menacer de cinq ans d’emprisonnement pour diffusion de propagande terroriste, c’est quand même trop, et les gens le disent, tous.
On en revient en fait à ce qui est central dans les mécanismes de l’irrésistible ascension du FN, irrésistible tant qu’on s’y prend si mal pour la contrer. Toutes les propositions du FN m’apparaissent absurdes, irréalistes ou dangereuses : le renfermement sur elle-même de la France dans un monde interdépendant, le retour aux solutions fantasmées du passé, sont des inepties. Il serait aisé d’en convaincre les citoyens si les partis opposés au FN étaient foutus, au-delà de la juste dénonciation des discours réactionnaires de Marine Le Pen, de proposer des projets d’avenir attrayants et mobilisateurs. Pourtant, et je m’adresse même à leurs partisans, qui trouve dans les perspectives dressées par les eurocrates, par l’actuel Président de la République, le Premier Ministre, leur ministres les plus bavards, Nicolas Sarkozy, François Fillon, Bruno Lemaire, Alain Juppé etc., de quoi « donner envie », au-delà de celle légitime mais limitée de voir triompher leurs champions ? Les vertus d’un tableau écologique du futur sont gâchées par les comportements politiciens égotistes des responsables de l’écologie politique. La générosité du mot d’ordre « L’homme au centre » de Jean-Luc Mélenchon a été brouillée chez des partisans issus de la gauche par une incontestable brutalité et, parfois, la tentation du sectarisme d’un homme pourtant de talent, et aussi par une analyse du phénomène de l’insécurité et de l’immigration à des années lumières de la perception majoritaire dans les « classes populaires ». Marine Le Pen marche sur du velours, elle perçoit des avenues pour sa marche en avant. Bien sûr, les personnes qui se sentent en difficulté, que rebutent le comportement et ce qu’ils perçoivent comme une absence de proposition d’un futur meilleur par les partis de gouvernement, trouvent à conforter leur sécession par l’insécurité, l’immigration non maitrisée, etc. Là ne réside cependant pas l’origine de cette sécession, elle ne fait que se cristalliser, lorsqu’ils existent, sur ces phénomènes. En l’absence d’une réhabilitation crédible de la vision d’un progrès éco-responsable et humaniste, en particuliers pour les plus fragiles, sa phraséologie d’un autre temps ne rencontrera pas vraiment d’adversaire conquérant, seulement la force d’inertie d’une opposition de principe « au fascisme », dont les anathèmes n’auront au mieux que l’efficacité d’une défense enfoncée un peu plus à chaque échéance.
Axel Kahn, le vingt décembre 2015