L’Être et l’Apparence


La presque totalité des comités départementaux de La Ligue Nationale Contre le Cancer proposent aux personnes en parcours de soins dans leurs sièges et antennes des soins supports de socio-esthétique. On regroupe sous ce vocable l’ensemble des interventions esthétiques sur des personnes souffrants de maladies diverses, dont les cancers, et de handicaps. J’ai écrit « soins de support » alors que cette pratique est considérée par les autorités comme soins de confort. Cela m’apparait injuste. Les objectifs des traitements et interventions diverses chez les personnes malades sont de rétablir l’intégrité de l’être. Or, son apparence ne peut être radicalement dissociée de son essence.

L’évolution des primates non humains vers les premiers Homos est sans doute concomitante de l’apparition du sens esthétique, perceptible il y a 1,8 millions d’années. Quand aux premiers indices de modification volontaire par des humains de leur aspect, il remonte à 250.000 ans environ. Des bâtonnets d’ocre rouge abrasés bien avant les premières décorations pariétales des abris et grottes ont probablement servi à tracer les première peintures rituelles sur la peau des humains de l’époque. Aujourd’hui comme jadis, le développement d’un psychisme et de capacités proprement humains n’est possible que grâce à l’interaction entre les êtres, qui débute par la perception réciproque de leur apparence. Le reflet de son image dans les yeux et l’esprit de l’autre est essentiel à la connaissance et à la conscience de soi.

L’ambivalence de l’être et de l’apparence est bien illustrée par deux proverbes contradictoires mais complémentaires, l’un français : « l’habit ne fait pas le moine » ; l’autre allemand : « l’habit fait le moine ». Ils sont les deux faces d’une même réalité en ce que personne ne s’édifie de façon totalement indépendante de la manière dont elle est vue, manière qui n’épuise cependant pas la complexité de ce qu’elle est. En d’autres termes, la personne et son corps sont à la fois irréductibles l’un à l’autre mais aussi inséparable l’un de l’autre.

Il s’ensuit que prendre soin de la personne, tenter de la guérir ne saurait négliger la manière dont elle se voit et dont elle vue. La maladie, le cancer, gomme la santé de l’apparence, le traitement contribue à marquer les corps, à délabrer l’aspect. Dans ce contexte une guérison physique qui ne gommerait pas l’image de la mort des visages et des silhouettes, qui n’y restituerait pas celle de l’espoir et de l’avenir ne saurait être psychologique et sociale, elle serait gravement incomplète. C’est pourquoi La Ligue juge si prioritaire de pouvoir offrir aux personnes en parcours de soins pour cancer des prestations esthétiques, capillaires, gymniques, physiques. Non pas comme de futiles services de confort mais en tant que contributions importantes à la guérison de êtres.

Axel Kahn, le dix-huit décembre 2019

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One thought on “L’Être et l’Apparence

  1. La fragilité
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    Ce corps meurt par fragments et ne se voit mourir,
    C’est juste que la vie paraît plus difficile.
    Le ton de nos sonnets est toujours juvénile,
    Mais, au long des chemins, nous allons, sans courir…

    Or, nous le savons bien, qu’il nous faudra périr.
    Ce corps que nous avons n’est qu’un vase fragile
    Qui au fleuve du temps doit rendre son argile,
    Et l’esprit une source en train de se tarir.

    Mais si la vie nous donne une force illusoire,
    Faisons que cette vie soit une belle histoire,
    Que viennent l’illustrer mille pages d’amour.

    Les morts ne draguent pas, ne boivent pas non plus
    Et ne relisent pas les livres souvent lus :
    Buvons donc aujourd’hui notre vin de ce jour.

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