En juin 2014, Michèle m’avait accueilli aux Cyclamens, à Saint-Michel-en-Brenne. Elle avait réuni pour le marcheur entre deux mers des représentants des forces vives de ce territoire si beau et si menacé. Depuis, nous sommes restés amis. C’est donc de façon très naturelle que j’ai fait étape chez elle en août, en route vers la journée du livre de Felletin. Michèle avait réservé de six à dix heures du matin un observatoire du Parc Naturel Régional de la Brenne idéalement situé au bord d’un étang de la réserve naturelle de Chérine, un lieu d’observation des oiseaux aquatiques et terrestres qui abondent en ces lieux. Levés à cinq heures, nous étions à l’affut à l’heure dite, la nuit commençant juste à pâlir. J’avais les si belles jumelles qui, la veille, m’avaient permis d’admirer comme jamais les fresques de Saint-Savin, elles allaient m’être précieuses. En revanche, je ne disposais pas, et de loin, de l’appareillage photographique des habituels chasseurs d’images qui guettent en Brenne, des jours durant, la gente ailée. Mon modeste objectif d’une focale de 50 à 200 mm ne peut en rien rivaliser avec les imposants 500, voir 600 mm dont ils se servent tous. Suffisant pour la voute de Saint-Savin, cet équipement ne l’est pas pour saisir comme il le faudrait les oiseaux perchés dans les buissons de la rive opposée de l’étang. Les pensées et les mots qui disent les émotions devront par conséquent suppléer ici ce que la définition des images ne saura pleinement rendre.
Dans la pénombre de l’aube naissante, les arbustes qui bordent l’étang ploient sous le poids de fruits blancs dont les reflets éclairent une eau plus sombre encore, les limites sont incertaines, les formes se réduisent à des ombres chinoises que parsèment les taches claires des fruits ailés figés encore par la nuit. Ainsi en va-t-il aussi de nos rêves au petit matin, créations du sommeil que la magie de l’éveil tarde un peu à transformer en pensées.
La lumière peu a peu augmente, elle permet maintenant de distinguer avec netteté les hérons garde-bœufs poursuivant pour quelques instants encore leur somme, perchés chacun sur de frêles brindilles de la végétation lacustre. Je perçois distinctement à la jumelle les plumes orangées qui ornent le dessus de leur crane, signature de l’espèce. À la surface de l’étang, les canards plongeurs, fuligules milouins et morillons, sortent prudemment du couvert végétal où ils avaient trouvé refuge pour la nuit, accompagnés de foulques macroules et de grèbes huppés, et débutent la journée par de petits ronds dans l’eau, bientôt entrecoupés de bascules en avant exhibant leurs affriolants derrières, prélude à une plongée verticale d’où on ne peut prévoir où ils ressortiront.
D’un coup le soleil darde. Comme à minuit et en sens inverse le carrosse devient citrouille et l’attelage piaffant de ternes rongeurs nocturnes, mes songes se métamorphosent en idées et en projets qui prennent leur envol, accompagnés de la multitude ailée surprise quittant bruyamment ses perchoirs au dessus de deux fuligules tranquilles.
Qu’il est difficile cependant d’être d’un coup lucide et libre, oiseaux et pensées déjà épuisés se reposent un instant, conscients maintenant des dangers qui menacent. Sur un peuplier lointains deux noirs cormorans perchés, le bec jaune courbé dédaigneux et gourmand, une crainte et une sombre pensée qui assaillent mon esprit, sont le signe que c’en est fini de la paix obscure, la lumière est là qui attise les désirs et dévoile les périls. Chacun pour soi dans la clarté, ses heurs et ses malheurs, la nuit réunit, les volatils et les idées dont l’interaction brouillonne a engendré maintes images incertaines et fugaces, le jour a fait le tri, il individualise et laisse chacun face à son destin, sa fantaisie ou sa volonté, c’est selon.
Le héron pourpré hésite encore, circonspect. Il était si bien à ne décider de rien sous le voile de la nuit, dans son nid au milieu de la roselière. Comment savoir ce qu’il convient de faire, quelle incertitude, quelle angoisse !
Le jeune héron bihoreau est lui si fier de sa juvénile apparence qu’il pressent devoir perdre bientôt, il se trouve si beau, il se mire dans le miroir complaisant que lui offre la surface à peine ridée de l’étang.
Son ainé, un peu plus loin, a déjà fait sa mue, il observe désabusé le manège de l’adolescent(e), oscillant entre attendrissement et nostalgie.
Au loin, je distingue deux aigrettes garzettes, une grande aigrette immobile sur une patte guettant ses proies. Un grèbe huppé a quand à lui ramené d’une de ses plongées un poisson plus gros que son bec dont il a l’air d’autant plus empêtré que ses congénères affluent pour tacher d’en arracher au moins une miette. Deux petites guifettes moustac nous font un brin de visite, en rase motte au ras des roseaux. Une mignonne gallinule, notre commune poule d’eau, tient à témoigner, coquette et mutine, qu’elle n’entend certes pas laisser aux grèbes, foulques et canards le monopole de l’exhibitionnisme de leurs fesses, que les siennes aussi sont fort belles, quand elle plonge.
Puis le calme peu à peu revient partout, la lumière devient aveuglante, les ombres ne sont plus que celles de mon cœur et de mon âme, plus redoutables encore sous la morsure du soleil. Il me faut vivre, pourtant, jusqu’à ce soir, au moins.
Axel Kahn, le vingt-cinq août 2016







Tout empreint de nostalgie, je perçois même une angoisse que diffuse la conscience de la fragilité de la vie animale et humaine. Tout est beau et tout est éphémère.
La Brenne, parce que les hommes l’ont voulu, le veulent, reste ce paradis d’étangs source de vies multiples où le promeneur peut se laisser aller à ses songes les plus secrets. C’est une belle promesse de ce que peut faire l’homme.
Axel Kahn fin de l’entretien avec Pascal Claude:
“Une vie qui s’éternise, elle devient un peu ennuyeuse.”
Sans doute, lorsque la capacité d’émerveillement s’érodera et s’épuisera sans qu’on puisse alors la régénérer. Ce n’est pas dramatique.
Mais quelle merveille d’avoir joui si longtemps de cette capacité à identifier la beauté dans la nature et dans les oeuvres humaines. J’aime vivre pour cela.
Héron de Gironde
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Grand héron de Gironde, échassier fort subtil,
Nous te voyons danser dans la verte nature ;
Au bord d’un long cours d’eau, tu cherches ta pâture,
Le poisson le plus noble ou le ver le plus vil.
Tu dégustes septembre et tu goûtes avril,
Sur le clair littoral, tu pars à l’aventure,
Héron plein d’optimisme, heureuse créature
Que ne rebute point l’effort ou le péril.
Je sais que cet oiseau ne manque pas d’audace,
Ça ne me gêne pas qu’il soit un peu vorace,
Car à l’écosystème il ne fait que du bien.
Admirable est son corps et paisible est son âme ;
À l’heure où le Ponant prend des couleurs de flamme,
Il admire ce monde où ne lui manque rien.