Le “Mondial des Conseillers du Commerce Extérieurs de la France” se déroulait ces six et sept octobre 2016 devant un millier de personnes, surtout des chefs d’entreprises installés dans cent pays différents, réunies au palais des congrès de Deauville. j’étais le “keynote speaker” de la première session consacrée à “L’homme et la planète : état d’urgence” et reproduits ci-après les idées principales de mon exposé introductif.
L’homme modifie la planète, voir la dégrade depuis bien longtemps : l’Île de Pâques a ainsi été habitée depuis une période entre les années 800 à 1200 de notre ère et a connu une crise environnementale majeure dès les années 1500 – 1600, associée à la disparition des cocotiers et autre cultures végétales vivrières, elle a entraîné une baisse drastique de la population.
Pour les religions du Livre, en Occident comme au Proche- et au Moyen-Orient, a cependant persisté jusqu’à il y a peu une certaine insouciance du monde dont l’usufruit aurait été accordé aux humains par leur créateur. Son origine se trouve dans le premier verset de la Genèse (1, 27-28) elle-même.
Après qu’il a créé les humains, homme et femme, Dieu leur dit :
« Ayez des enfants, devenez nombreux, peuplez toute la terre et dominez là. »
Soyez les maitres des poissons dans la mer, des oiseaux dans le ciel et de tous les animaux qui se meuvent sur la terre. Et il ajouta « Sur toute la surface de la terre je vous donne les plantes produisant des graines et les arbres qui portent des fruits avec pépins et noyaux. Leurs graines ou leurs fruits vous serviront de nourriture.
Vous inspirerez désormais la plus grande crainte à toutes les bêtes de la terre, aux oiseaux, aux petits animaux et aux poissons ; vous pourrez disposer d’eux. Tout ce qui remue et qui vit pourra vous servir de nourriture.
Le Progrès, vu au XVIIème siècle comme le moyen pour nos semblables de se « rendre comme maitres et possesseurs de la nature » (Descartes), et l’optimisme progressiste des Lumières au XVIIIème siècle, conduisent à prolonger cette exploitation sans remord des ressources de notre planète, légitimée en quelque sorte par la bible. L’usage de la planète au profit des humains serait une injonction divine, le Progrès la rendrait de plus en plus efficace au profit de l’homme, or le Progrès, la grande marche du genre humain pour Victor Hugo, est pour lui une promesse essentielle d’amélioration tendanciellement continue de son sort.
L’origine du mot écologie remonte au 19ème siècle mais ce n’est que vers la fin du XXème siècle, à l’occasion de catastrophes telle celle du Torrey Canyon (1967), puis en France des campagnes contre les menaces de la promotion immobilière sur le Parc national de la Vanoise, que ce terme devient de plus en plus largement utilisé dans son sens moderne. Comparés à cette irruption de la défense de l’environnement dans les projets politiques, les religions sont multimillénaires, le libéralisme nait au XVIIème et, pour l’essentiel, le socialisme au XIXème siècle. Les mots de la bible dans la genèse dit combien cette pensée écologique est révolutionnaire en ce qu’elle implique une redéfinition de la notion de Progrès humaniste, elle est en réalité la seule idée politique neuve depuis cinquante ans.
« Le principe responsabilité » publié par Hans Jonas en 1979 résume les lignes fondamentales de cette pensée écologique, en particulier dans trois injonctions qui reprennent la forme des impératifs catégoriques d’Emmanuel Kant :
“Jamais l’existence ou l’essence de l’homme dans son intégralité ne doivent être mises en jeu dans les paris de l’agir »
« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre
« Inclus dans ton choix actuel l’intégrité future de l’homme comme objet secondaire de ton vouloir »
Hans Jonas nous explique dans son ouvrage que notre planète, « dont nous nous n’héritons pas de nos parents mais que nous empruntons à nos enfants, pour citer Antoine de Saint-Exupéry, est menacée de différentes manière par le développement de la technique : par le changement climatique, la montée du niveau des océans, la pollution, la dégradation des sols, l’indisponibilité en eau potable et renouvelable, la désertification, etc. Or, la planète sera habitée par les générations futures, les petits-enfants de nos petits-enfants, dont nous sommes responsables à un double titre. Ils procèdent de nous évidemment par la procréation. Par ailleurs, ils seront comme nous des êtres humains dont la valeur et les droits seront ceux dont nous nous prévalons nous même. Nous savons, pour l’essentiel, ressentir les mêmes besoins élémentaires que nos ancêtres, les mêmes joies et plaisirs, craindre les mêmes dangers. Il en sera de même de nos descendants, auxquels Hans Jonas nous enjoint par conséquent de léguer une terre compatible avec l’épanouissement d’une vie authentiquement humaine. C’est là une conséquence très logique de la morale humaniste dont je me réclame.
Notre responsabilité envers les générations futures fonde le principe de précaution, qui répond aux injonctions de Hans Jonas exhortant les décideurs à ne pas mettre en œuvre une innovation si elle recèle des potentialités dangereuses pour l’environnement. Ce concept a abouti au principe numéro 15 de la déclaration de Rio en 1992 : » « En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. », puis, en France, à la loi Barnier relative au renforcement de la protection de l’environnement de 1995. Ce principe, maintenant constitutionnel, est en lui-même assez évident et s’inscrit dans la nouvelle vision du Progrès humaniste proposée par la pensée écologique Ce dernier se réclame en effet d’une mobilisation de l’intelligence humaine, de la science, des techniques et des richesses ainsi créées au service d’un projet de société garantissant un meilleur épanouissement de l’homme, aujourd’hui et dans le futur. Il s’ensuit qu’une innovation technologique se doit non seulement d’améliorer un procédé, produire plus de biens mais aussi de garantir une meilleure sécurité aux consommateurs et utilisateurs, de façon plus générale aux habitants de notre planète commune. Cela signifie que la minimisation du risque est incluse dans tout dessein de progrès humaniste.
Il n’existe cependant pas d’unité universelle du risque, l’acceptabilité de ce dernier ne peut s’évaluer que de manière comparative, c’est-à-dire par comparaison entre les risques de solutions alternatives, une innovation versus le statu quo, plusieurs pratiques traditionnelles ou innovantes entre elles. Ainsi posée, la question devient : quel choix apparait le moins risqué? Pour produire de l’énergie, en sachant qu’ici l’économie minimisera toujours le risque? Pour cultiver des plantes ? Pour prévenir l’apparition de maladies?
Approché de cette façon, le principe de précaution n’est bien entendu pas une règle d’inaction. Ce serait le cas seulement si le monde était à ce point parfait que tout changement s’avèrerait nuisible. Qui le croit ? Les exemples sont innombrables ou le progrès est l’une des conditions d’un dessein humaniste. Dans le domaine de la santé, les vaccinations, mêmes si leur innocuité n’est pas totale, sont le plus souvent très préférables à l’absence de protection contre des maladies graves et fréquentes. Toutes les sources d’énergie sont plus ou moins risquées mais nous ne pouvons-nous en passer totalement. Puisqu’il faut bien se nourrir, nous devons cultiver des plantes en quantité suffisante pour répondre aux besoins et aux goûts de la population. Des innovations ont, dans le passé, permis d’accroitre la production pour accompagner la croissance de la population, j’y reviendrai. Chaque méthode comporte ses avantages et ses risques spécifiques. Le principe de précaution ne consiste pas à refuser par principe toute innovation en la matière – cette attitude eut été jadis catastrophique et le serait dans l’avenir- mais à comparer leurs avantages et leurs inconvénients respectifs.
L’appréciation du risque et de ses conséquences à moyen et long terme sur l’environnement, c’est-à-dire sur les conditions de vie et d’épanouissement des générations futures, les décisions qu’elle implique incombent certes à chacun mais demeure fondamentalement irréductible à l’autorégulation des marché et procède de ce fait du concept de bien commun, c’est par conséquent une question éminemment politique, nationale et internationale, le Pape François le rappelle avec force dans l’encyclique Laudato si de mai 2015 dont je cite le paragraphe 190 :
Il faut toujours se rappeler que « la protection de l’environnement ne peut pas être assurée uniquement en fonction du calcul financier des coûts et des bénéfices.
L’environnement fait partie de ces biens que les mécanismes du marché ne sont pas en mesure de défendre ou de promouvoir de façon adéquate ».[134] Une fois de plus, il faut éviter une conception magique du marché qui fait penser que les problèmes se résoudront tout seuls par l’accroissement des bénéfices des entreprises ou des individus. Est-il réaliste d’espérer que celui qui a l’obsession du bénéfice maximum s’attarde à penser aux effets environnementaux qu’il laissera aux prochaines générations ? Dans le schéma du gain il n’y a pas de place pour penser aux rythmes de la nature, à ses périodes de dégradation et de régénération, ni à la complexité des écosystèmes qui peuvent être gravement altérés par l’intervention humaine. De plus, quand on parle de biodiversité, on la conçoit au mieux comme une réserve de ressources économiques qui pourrait être exploitée, mais on ne prend pas en compte sérieusement, entre autres, la valeur réelle des choses, leur signification pour les personnes et les cultures, les intérêts et les nécessités des pauvres.
Terminons en revenant à la notion de responsabilité, apanage de l’être humain en tant que se revendiquant libre, conscient de ce qu’il aurait pu agir différemment de la manière dont il agit, il ne peut de dissocier de ce qu’il fait et des conséquences prévisibles de son action. Il sait que l’état d’urgence a été décrété sur la planète, qu’il en va des conditions d’épanouissement des humains de demain. De leur sort, celui de nos petits-enfants et de leurs descendants, nous sommes de la sorte pleinement responsables.
Axel Kahn, Deauville, cinq octobre 2016
Merci pour ces éléments de ton exposé introductif toujours bien argumentés .
Mais il serait intéressant de connaître les réactions de ces nombreuses personnalités devant lesquelles tu t’es exprimé .
Ma curiosité ne faiblit pas!
Bises
Brigitte.
Plutôt attentif et bon, chère Brigitte…..Je t’embrasse.
Depuis la formulation du principe de responsabilité par Hans Jonas en 1969, ces trois impératifs ont-ils été modifiés dans leur écriture de façon à être plus explicites ou plus précis, à prendre en compte pas seulement la vie humaine comme sujet et objet? Je les interprète dans ce sens: l’homme ne doit prendre soin de la planète que parce qu’elle lui est utile pour la pérennité de l’existence humaine sur Terre. La vie sur Terre, toute forme de vie, n’est-elle digne d’intérêt pour l’homme, que s’il en a un usage de quelque nature qu’il soit? N’est-ce pas laisser croire que l’homme est le sujet central de ce qui est sur Terre, alors qu’il n’est qu’une forme de vie parmi les autres? En fait pas plus importante que les autres. Et qu’il n’y a rien qui puisse être traité avec négligence, la vie est un Tout. Je suis responsable de ce Tout.
Merci pour le partage de votre exposé introductif.
En réponse à Michèle, l’homme sur la planète est le plus habilité à en prendre soin puisque qu’il a une conscience face aux autres formes de vie.
La complexité de la nature nous invite à être humble mais responsable pour préserver tout le potentiel de notre environnement. Qui d’autres pourraient le faire à notre place !
Merci pour ce thème si essentiel pour notre humanité
Bien sûr Marie-Jo, l’homme, du moins je l’espère, prend conscience qu’il est le plus grand prédateur de ce qui est sur sa planète, son unique lieu de vie, qu’il est responsable de ce qu’il laissera aux générations futures et qu’il ne peut agir sans s’interroger sur l’impact de ses décisions à court et long terme. Pas seulement sur ce qui lui apparaît utile pour sa propre existence, mais sur l’ensemble de la biodiversité. Si le principe de responsabilité énoncé par Hans Jonas est essentiel et que chacun devrait l’avoir à l’esprit, il me semble qu’il n’incite pas à regarder plus loin que l’homme lui-même. Concevoir toute forme de vie comme ayant autant d’importance que la vie humaine. Ce n’est pas une évidence pour beaucoup d’entre nous. Nous devrions donc prendre conscience de notre responsabilité de préserver la biodiversité de notre planète qu’elle soit considérée comme utile ou non à notre service.
” La biodiversité, un enjeu vital” Hubert Reeves
https://youtu.be/OS6R97-K3FM