Mythologies et histoires grecques et latines sont riches de d’épisodes illustrant ce conflit, la bible aussi. Aristote aborde en détail la question dans ses « Éthiques ». Tite-Live raconte comment la fille de Spurius Tarpéius, commandant de la garnison de Rome, fit entrer les Sabins dans la cité contre promesse de recevoir pour prix de sa trahison l’or que les soldats portaient à la main gauche. Elle fut ensevelie sous leurs boucliers et périt ainsi.
À Mussy-sur-Seine, on se trouve en un endroit stratégique pour évoquer un épisode de cette opposition entre les richesses et l’idéal au sein de l’Église Romaine. C’est en effet de Molesme, à neuf km de là, que fut lancée la réforme cistercienne contre l’opulence insolente de l’Ordre Bénédictin de Cluny. L’idéal de pauvreté est affirmé à plusieurs reprises dans les évangiles : « Folie est l’attitude du riche qui amasse des richesses pour lui et non pour la parole de Dieu » (Luc 12, 18). « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses de pénétrer dans le royaume de Dieu » (Luc 18, 24), avertit Jésus. En effet, « il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer au royaume de Dieu » (Luc 18, 25). La règle de Saint Benoît de Nursie au VIème siècle, complétée et précisée par Benoît d’Aniane au IXème siècle, intègre l’idéal de pauvreté des évangiles. C’est sur ces bases qu’est créée l’Abbayes de Cluny en l’an 910 ; elle devient bien vite une puissance économique majeure et la vie des moines n’est plus guère ascétique. En réaction à la violation dénoncée de l’esprit de Saint Benoît, l’ordre de Cîteaux est créé en 1098 par Robert de Molesme. Au XIIème siècle, Bernard de Clairvaux dont la famille est originaire de Montbard et qui a étudié à Châtillon-sur-Seine, rejoint l’Abbaye de Cîteaux puis, de là, fonde celle de Clairvaux, près de Bar-sur-Aube. Il donne à la réforme cistercienne un éclat et une influence sans pareille ce qui contribue à vite accroitre les richesses de l’ordre. La création presque contemporaine de la Grande Chartreuse, en 1084, représente un autre type de réaction spirituelle à l’opulence et à l’agitation clunisienne.
Un siècle plus tard, dans le contexte du renouveau des villes et du commerce perceptible partout en Europe et surtout en Italie, c’est encore l’idéal évangélique de pauvreté qui motive l’itinéraire spirituel de François d’Assise. De façon paradoxale sa pensée et son action, celle des frères mineurs-franciscains qui poursuivront son œuvre, contribueront à une évolution radicale de la pensée économique de l’Eglise, et donc de l’Europe puis du reste monde. En réalité, la pensée franciscaine jette les bases de plusieurs des principes du capitalisme. En effet, les moines mendiants ne possèdent rien mais ne peuvent se désintéresser du sort des miséreux « involontaires ». Ils jettent donc les bases de la circulation de l’argent afin de créer les moyens d’entretenir la communauté des croyants, ils inventent en quelque sorte le concept de fructification désirable du capital et dénoncent la thésaurisation qui le rend improductif. Derniers à intervenir avant l’apparition de la pensée libérale au XVIIème siècle, les jésuites de l’école de Salamanque tâchent de tirer les leçons de l’inflation européenne provoquée après 1492 par l’afflux des métaux précieux des Amériques et conçoivent une théorie quantitative de la monnaie aux reflets franchement modernes.
On le voit, au Moyen-âge et au début de la Renaissance, les catholiques romains sont partis bien sûr de la condamnation évangélique de la richesse et des riches pour évoluer vers la recherche d’une utilisation optimale de l’argent au profit, en principe, de la communauté, c’est-à-dire du bien commun. En d’autres termes, on a assisté au passage d’un idéal de pauvreté, systématiquement pris en défaut, à quelques individualités près, tout au long des siècles, à un idéal de poursuite du bien commun par le moyen d’une utilisation sage et maitrisée de l’argent qui acquiert alors un statut positif. La pensée libérale du XVIIème siècle tire les conséquences, pourrait-on dire, de l’échec systématique de l’idéal christique de pauvreté. Selon elle, les causes en sont les droits naturels des hommes à exprimer leur nature, celle d’êtres à la poursuite de leur intérêt et de la satisfaction de leurs plaisirs, c’est-à-dire essentiellement égoïstes et cupides dont l’idéal premier est l’argent lui-même en tant que moyen de réaliser leurs aspirations. Puisque tels sont les citoyens, c’est pour eux et avec eux qu’il convient de bâtir une société.
Dans ce contexte, la poursuite du bien commun, indispensable ou inutile car recouvrant la somme des intérêts individuels, est une question lancinante de cette pensée qui domine aujourd’hui le monde, c’est l’histoire qui se fait, c’est ce dont je parlerai, notamment, ce soir lors de ma conférence à Mussy. Je tacherai de bien faire prendre conscience à mes auditeurs de cette étonnante transition. Un idéal de l’absence d’argent, suivi d’un idéal d’utilisation de l’argent au profit du bien commun et, enfin de l’argent comme idéal…
Axel Kahn, le vingt-trois mai 2013.
Bonjour je m’étonne que ce sujet ‘l’ARGENT” à travers les temps et au sein de l’Eglise
n’ait pas suscité plus de commentaires.
Votre article est très intéressant et je vous en remercie
Espérons que notre nouveau Pape va réussir à calmer les esprits en montrant le bon exemple. Moi qui ne suis pas croyante, je suis en admiration – c’est un homme comme lui qui parviendra peut-être à changer les esprits et qui nous ramènera à l’essentiel : l’humanité, l’altruisme
j’aurais aimé participé à votre conférence!
j’espère que le temps s’améliore pour vous
cordialement
Excavateurs fidèles
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Nous extrayons l’or et l’argent ;
Gloire à notre grand dirigeant
Qui n’en aura qu’une portion,
Des miettes seront pour les gens.