Si jamais le pèlerin fatigué se laissait aller à un petit somme, assommé de fait par une chaleur aujourd’hui encore écrasante, la cloche qui sonne toutes les heures en faisant vibrer les larges murs de l’édifice le rappèlerait à ses devoirs spirituels. En réalité, je n’ai pas eu besoin de cet environnement propice pour décider cet après- midi d’aborder la question de mon activité au terme de l’extraordinaire période que je vis en ce moment avec intensité et ravissement, quoique bien chaudement depuis bientôt une semaine. Je marche depuis plus de 1500 km, il me reste un peu moins de 500 km à parcourir, cela s’achève. Avant de partir, je savais que ce que j’allais entreprendre, si je parvenais en effet à prendre la route, serait l’un des moments forts de ma vie. J’en avais rêvé il y a des dizaines d’années et avait pris la décision ferme de le réaliser au début de l’été 2011, six mois avant le terme de ma position de Président de l’Université Paris Descartes. Comme je l’ai expliqué dans l’introduction de mon blog, il m’est apparu ce jour là – car la décision fut prise rapidement, lors d’une promenade dans la campagne de “ma”Champagne méridionale – que rien de ce que je pourrais décider de faire au terme de mon mandat ne me rendrait plus heureux que de concrétiser mon rêve ancien. Ensuite, j’ai renoncé à envisager un “après le marche” alors qu’elle n’avait pas débuté, le “chemin” représentait vraiment le plan le plus éloigné de mon avenir que j’étais capable d’envisager. À la plupart des sollicitations, je répondais “écoutez, on verra ça après mon retour des sentiers de France”. J’eusse aimé, sans doute inconsciemment, qu’il n’y ait pas d’après, que tout s’achève ainsi par une apothéose qui ne prenait pas du tout dans mon esprit une dimension morbide – j’adore la vie et le cimetière à quelques mètres de moi m’apparait un endroit joyeux – mais l’aspect d’une phase d’existence dotée d’un début mais qui, sans être infinie, serait au moins indéfinie et dépourvue de limite postérieure. Hélas, les plus belles images, les plus désirables, buttent souvent sur une réalité habitée par l’aspect vectoriel du temps. Ce qui n’est pas éternel a une fin. Si cette dernière n’interrompt pas tout, la question de l’après devient alors inéluctable. J’y pense, maintenant.
La solution consistant à ne pas m’arrêter, que j’agite parfois en plaisantant, n’est pas totalement sérieuse, ou plus exactement n’est pas conforme à mon aspiration de demeurer présent à tous ceux qui comptent sur moi, dont certains m’aiment, membres ou non de ma famille. Je mettrai par conséquent fin à mon périple dans maintenant dix-neuf jours. Cela ne signifie bien entendu pas que j’ai renoncé à repartir, en aucune manière.
Alors, m’engager dans la vie politique, solliciter un mandat auprès des électeurs ? L’engagement de certains pour contribuer à optimiser les conditions de vie et d’épanouissement des citoyens et de leurs enfants, en principe la fonction du “politis”, est en soi admirable, c’est la condition de la vitalité d’une société humaine. Hélas, les incontournables de l’exercice sont nettement moins attractifs, je les connais. L’idée de passer de l’impression de liberté incroyable qui me saisit chaque matin, de l’absolu de la beauté que je poursuis, à des pratiques où fleurissent aussi les comportements les plus médiocres, où s’imposent les compromissions les plus discutables, est pour moi un vrai repoussoir.
Alors, me contenter de gérer ma notoriété, faire de ma présence médiatique une quasi-activité professionnelle, donner des conférences plutôt bien rémunérées, être une “référence” dans certains domaines, un être hybride entre l’expert et le sage dont tous les journalistes connaissent les coordonnées ? Cela aussi, je connais, suffisamment en tout cas pour ne pas prendre cette position très au sérieux. C’était déjà le cas avant de m’engager sur le chemin, alors après, pensez donc !
Je n’évoque même pas les innombrables décorations que l’on me demande et demandera de remettre, les introductions et conclusions de colloques pour lesquelles on me sollicite et sollicitera, les inaugurations, parrainages… .À cette énumération, j’ai presque la nausée.
Durant mon parcours, j’ai approfondi des réflexions anciennes, ai modifié certains points de vue, ai fait des observations que je crois importantes sur la société française, ai puisé de nouvelles raisons d’aimer mon pays mais aussi contracté de nouvelles inquiétudes quant à ce qu’il devient. Comment faire en sorte que tout cela soit utile, si ça en vaut la peine ?
Peut-être attendez-vous que je termine ce billet en vous apportant la réponse à cette question de l’après. Hélas je ne le peux car cette réponse, je ne la possède pas, pas encore. Il me reste dix-neuf jours à marcher…..
Axel Kahn, le douze juillet 2013
Encore un jour où vous avez fait face, avec témérité, au “chaud” qui caractérise cette fin de juillet. Nous n’en doutions pas… et vous félicitons pour l’effort ainsi fourni : se lever tôt, arpenter les Causses et au détour d’un chemin, photographier les fleurs (les animaux se cachent, sauf un “ado” inconscient) et cet environnement où la main de l’homme a dépierré et construit des murs, des bories… Profitant d’une pause -mais l’idée était présente- que faire de cette expérience, de ce vécu, des observations tout au long de la réalisation ce projet ? Ce sont des préoccupations morales et vous possédez les clefs scientifiques, intellectuelles et d’analyste pour en faire quelque chose. Qu’importe la forme qu’elles prendront. Les mots, les actions signifient. Et des “marches”‘ collectives, individuelles… l’Histoire mondiale -que nous apprenons à l’Ecole- pour des idéaux, des engagements majeurs… ont, de temps en temps, abouti et/ou fait avancer. Ces marches ont été, sont et seront les symboles contre tous les obscurantismes, les privations de liberté, la souffrance des peuples, leur dénuement (les cohortes de femmes, d’enfants et de vieillards pendant les guerres, les famines), voire leur colère. La vôtre y participe et l’idée est noble : vous en êtes l’initiateur, l’acteur, le témoin. C’est la France au printemps-été 2013 que vous pensiez trouver, plus ou moins, dans cet état, vous en conviendrez sûrement. Alors, oui, retroussons nos manches dans nos sphères respectives et pour ma part dans le respect que m’inspire cette démarche qui forcément aboutira (il y a déjà l’idée de commercialiser le sèche-cheveux en sèche-tout au “Vieux Campeur”, la traçabilité des ossements appliquée aux produits agro-alimentaires, écrire des polars?! etc…). Bonne route et portez-vous bien surtout.
Bonjour Mr Kahh,
Est-ce l’environnement proche du moment qui vous fait vous poser des questions quant à votre avenir ?.Hi, hi…
Je ne m’inquiète pas le moins du monde pour vous..Vous avez tellement de cordes à votre arc, que vous serez submergé (d’accord, à vous donner la nausée) de projets.
Tenez, une proposition..Comme vous êtes un jeune retraité – vous marchez comme un jeunot de 30 ans – occupez-vous des retraités, les derniers habitants de nos campagnes moribondes..Ils en ont tellement besoin, aidez les à vivre dignement, ils sont terrifiés qu’on veuille leur prendre leurs derniers subsides, déjà que la retraite se réduit comme peau de chagrin quand cesse l’activité..
Ce qui me fait penser aux retraités, c’est l’exemple de mon oncle dont j’ai fêté les 90 ans, la semaine dernière..Un sacré bonhomme qui passe sa retraite à aider les autres, continue à bosser ses 8 heures/jour au service des plus démunis et qui adore encore la vie..
Les pélerins voient d’un oeïl chagrin la fin de leur périple..Comme une addiction qu’on ne peut plus maîtriser, l’envie de marcher, marcher, les obsède…
Tous nos hommes politiques avant de prendre un mandat devrait faire leur Tour de France, ça leur ferait “les pattes”…
Bonsoir,
Comme Juliette, je ne m’inquiète pas. Comme chacun de ceux qui vous ont précédé, qui avaient une vie professionnelle très riche et la vie sociale qui va avec, il est normal de se poser la question “Et après ?”
Le choix que vous ferez sera le bon même si ce n’est pas exactement dans 18 jours.
Quel qu’il soit, prenez toutefois garde à ne pas vous laisser dévorer et gardez vous toujours un temps pour “gâter” ceux qui vous sont chers et que, comme cela m’est arrivé, vous avez fait passer après les obligations professionnelles.
Bonne marche pour demain et qu’il ne fasse pas trop chaud