MARCHER PLUS VITE QUE SON OMBRE 21.7


Hier, m’a-t-on dit, Porthos, et même le vieux d’Artagnan, ont ainsi fait après leur déjeuner de retrouvailles un somme jusqu’à la tombée du jour. Ne s’avancent en titubant dans la brûlante fournaise de l’après-midi que les pèlerins ivres de fatigue qui se hâtent comme ils ont encore la force de le faire vers leurs gîtes et ses douches, après s’être parfois écroulés d’abord à la terrasse des rares débits de boissons ouverts. Les marcheurs les plus matinaux et les plus rapides, ceux qui savent marcher sans s’arrêter pendant des heures, ce qui exclu hélas les familles avec des enfants, sont déjà arrivés à l’étape depuis longtemps et communient avec les villageois dans la pratique scrupuleuse de la sieste réparatrice des efforts du jour et préparatoire de ceux de demain. Un chaud dimanche d’été en Gascogne sur la route de Compostelle, en somme.

Je vous ai déjà fait part de ma très ancienne pratique de la marche et de la randonnée, depuis les différents mouvements de scoutisme jusqu’à la prédilection que j’ai toujours manifestée adulte pour cette activité. Je marche de ce fait vite et cette qualité n’a pu que se développer après mille huit cents km à arpenter routes et chemins. De plus, je suis en pleine forme, ma liaison avec mes allemandes de chaussures est sans nuage, rien pour me ralentir que la chaleur extrême que je supporte malgré tout plutôt bien, je trace….Sur le chemin-Camino, les pèlerins que je double souvent car j’ai passé une pleine journée autour du même endroit, qu’ils ont fait étape dans un gîte plus avancé sur le chemin que moi ou qu’ils sont partis encore plus tôt que moi se sont donnés le mot, je suis pour tous “le monsieur qui marche plus vite que son ombre”. L’image m’a intéressé, j’ai décidé de tester si cette réputation était bien-fondée ou bien sur-faite. Entre Condom et Éauze, j’ai observé dès le petit matin la position respective de mon ombre et de moi-même. Au départ, mon ombre avait une avance considérable sur moi, sa tête devançait la mienne de près de vingt mètres mais je restais au contact. Alors j’ai forcé le pas, avec succès. Peu à peu, je l’ai grignotée, mètre par mètre. À quatorze heures, je l’avais rattrapée et commençais de la dépasser, sans parvenir néanmoins à la semer comme je fais en général des autres randonneurs. Comme moi au petit matin, elle restait au contact. Enfin, assez satisfait de ma performance, j’en faisais part à l’étape à d’autres randonneurs avec lesquels j’avais eu le temps de me lier.

Imaginez ma déception lorsqu’ils m’affirmèrent que c’était tout pareil pour eux que je savais se mouvoir bien plus lentement que moi. Tous, nous marchions en fait plus vite que nos ombres. Ma perplexité crû encore de trois crans lorsque la responsable du gîte où nous nous rencontrions se mêla à la conversation : ” Vous savez, moi je reste assise là une partie de la journée, sans trop bouger car d’abord je surveille ma fillette, ensuite, je guette votre arrivée. Et bien, moi aussi, sans bouger, je rattrape mon ombre lorsque je regarde là où vous irez demain. Bien sûr, lorsque mon regard porte vers la direction par où vous devez arriver, c’est l’inverse, c’est elle qui me grille. “

Perplexe d’abord, je laissais bientôt éclater mon enthousiasme. Quelle leçon! En fait, nous sommes tous capables de rattraper notre ombre, à la condition toutefois de marcher dans la bonne direction. Et même, il n’est pas indispensable de marcher si on regarde dans la bonne direction. Ah vraiment, il fallait cette expérience unique du chemin pour s’approprier ces vérités profondes, alléluia.

 

Axel Kahn, le 21 juillet

 

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