Demain je repars, avide de ressentir, comme chaque matin, cette impression d’intense jubilation que j’ai rapportée déjà, lorsque, quel que soit le temps, je perçois cette fraîcheur, sens ces odeurs et vois ces espaces engendrant une profonde sensation de liberté qui m’exalte au point que des larmes de joie m’en viennent aux yeux. Ce plaisir là (aussi..) est solitaire, il peut se dire mais guère se partager. Il en va de même des multiples images composites que mes perceptions chemin faisant font naître en mon esprit, tableaux fragiles prompts à se dissiper sous l’effet de la plus légère sollicitation. Ce que je désire vivre en cheminant, je ne le conçois que dans la solitude.
Et pourtant, me demandent certains, journalistes ou amis, vous ne coupez pas vraiment le lien avec la vie d’avant et d’après, vous acceptez les sollicitations des médias et êtes plus actif que jamais sur les réseaux sociaux, cela n’est-il pas contradictoire avec une réelle intention d’introspection dans l’isolement du voyage? En fait, tel a toujours été mon projet, je m’en suis expliqué en détail avant de prendre la route. Selon moi, et cela depuis toujours, la nécessité impérieuse de se connaitre soi-même réside en ce qu’il s’agit là d’une condition indispensable pour apporter, pour partager. Ce que l’on offre de plus utile à autrui procède de la richesse éventuelle de celui qui offre, tout ce qu’il fait pour l’accroître donne de la valeur au partage. Il n’y a rien à donner de la vacuité. La relation pour moi évidente entre la qualité possible d’un don de soi et les efforts consentis pour enrichir ce que l’on donne est en résonance parfaite avec le sens donné par tout chercheur à son activité. Comment la qualifierait-on si les chercheurs étaient enclins à partager mais ne trouvaient jamais rien ou, à l’inverse, faisaient de remarquables découvertes mais les gardaient pour eux?
Ainsi, je sais que la solitude m’est indispensable pour m’imprégner aussi efficacement que possible de toutes les perceptions, de la nature, des gens et de mon esprit auxquelles la marche rend incroyablement réceptif, et pour en être de la sorte impressionné, changé, enrichi peut-être. Cependant, il n’a jamais été dans mes intentions de garder cela pour moi, la volonté de partager est elle aussi constitutive de mon projet. Par le livre, bien entendu, de manière littéraire et décalée. Les réseaux sociaux offrent aussi un moyen d’une prodigieuse efficacité potentielle pour partager autrement, pour concilier le besoin de solitude et la possibilité d’être comme accompagné en temps réel par toutes celles et tous ceux qui en éprouvent de l’intérêt et du plaisir. Je ne sais si cette utilisation des réseaux atteindra son objectif, si je serai capable par leur entremise de rénover la notion de partage du marcheur et du penseur solitaire mais tel est bien, en effet, mon objectif.
Axel Kahn, le vingt-quatre mai 2013