MARGARET THATCHER, LE MODÈLE DE FRANÇOIS FILLON


François Fillon se réclame de Margaret Thatcher. Il importe par conséquent d’évaluer avec objectivité son bilan économique et social, ainsi que leurs conséquences pour la Grande Bretagne. C’est ce que j’ai fait dans mon ouvrage « L’homme, le libéralisme et le bien commun » paru en 2013 chez Stock.

Lorsque Margaret Thatcher entre au 10 Downing Street, la crise économique bat son plein au Royaume-Uni. Elle n’a guère connu de répit depuis la stagflation de la fin des années 1960, marquant les mandats des Premiers Ministres conservateurs et travaillistes, en particulier les trois derniers, Edward Heath, Harold Wilson et James Callaghan  auquel elle succède le 3 mai 1979. Le chômage est alors à 8,1%, l’inflation à 15%, la charge fiscale, élevée presque partout dans le monde à l’époque, atteint des sommets : tranche marginale supérieure imposée à 93%, taux d’imposition de 83% des revenus totaux pour la tranche la plus élevée. Le secteur nationalisé est important, l’emploi public représente 29,3% du total. La combativité syndicale est très forte contre toute tentative d’instaurer des plans d’austérité. Le Royaume-Uni a été contraint, comme un pays en voie de développement,  de demander un prêt au FMI. En bref, il apparait un peu comme l’homme économiquement malade de l’Europe.

Madame Thatcher, issue de la classe moyenne commerçante et protestante (méthodiste), arrive au pouvoir avec des convictions fortes : valeur de l’effort, du travail personnel, fidélité à la pensée et à la tradition religieuses, conservatisme, anticommunisme décomplexé, forte opposition à toute doctrine socialiste, libéralisme anti-keynésien très marqué par Friedrich Hayek, hostilité affichée aux syndicats, et patriotisme impérial britannique. Elle a lu en particulier « La route de la servitude » et « La constitution de la liberté de Hayek et est, elle aussi, familière des thèses monétaristes de Friedman. Ce dernier a cependant sans doute plus d’influence sur les conseillers de Margaret Thatcher que sur elle-même. Les fondements de la politique économique menée par son gouvernement  sont en fait monétaristes et adoptent pour l’essentiel les mêmes recettes qu’aux États-Unis, adaptées à la situation britannique : taux d’intérêts élevés, baisses d’impôts, privatisations, décroissance de l’emploi public, sacrifice des entreprises et secteurs jugés peu compétitifs, lutte frontale contre l’influence syndicale, libre échange, politique des 3D (dérégulation, désintermédiation, décloisonnement), etc.

Le conservatisme autoritaire foncier du Premier Ministre l’amène, en parallèle au désinvestissement de l’État, à accroitre son pouvoir sur les domaines qui restent de son ressort en supprimant nombre de corps intermédiaires, en contradiction sur ce point avec les théoriciens du libéralisme politique, Locke, Montesquieu et Tocqueville.  Comme toujours, le bilan économique  du thatchérisme doit être apprécié selon ses aspects positifs et négatifs dans l’immédiat et à plus long terme. Après deux années  de récession terrible, la croissance redémarre en 1982 ; l’inflation diminue d’abord avant de remonter pour atteindre 8% en 1990 ; le chômage grimpe à 12% en 1983 puis diminue lentement à 5,8% en 1990, chiffre cependant sous-évalué car les pensions pour invalidité ont doublé, ce qui permet de ne pas comptabiliser certains chômeurs ; la dette, contrairement aux situations rencontrées aux États-Unis, au Chili ou en Islande, décroit fortement, Margaret Thatcher se fixant comme principe durant son mandat d’éviter tout déséquilibre budgétaire.

Côté négatif, la désindustrialisation a été terrible, le poids économique du pays a reculé dans le concert des nations, le déficit commercial reste fort, les inégalités et la pauvreté se sont  accrues, certains services publics se sont dégradés.  De plus, les résultats apparaissent contrastés entre l’Angleterre et l’Écosse, relativement défavorisée. Pour la couche la moins riche de la population et pour l’Écosse, les années Thatcher ne peuvent être vues comme positives. Surtout, l’application du principe des 3D a une signification particulière pour la City de Londres, place financière mondiale de première importance. Elle profite des dérèglementations tous azimuts pour asseoir sa position dans la globalisation financière, le marché des capitaux, la diffusion de nouveaux produits financiers de plus en plus élaborés et opaques. Cette situation contribuera à la croissance britannique sous les gouvernements de John Major puis Tony Blair mais sera un élément déterminant de la crise de 2008 et de ses dégâts au Royaume-Uni lui-même.

Axel Kahn, L’homme, le libéralisme, le bien commun, Stock; 2013.

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2 thoughts on “MARGARET THATCHER, LE MODÈLE DE FRANÇOIS FILLON

  1. Thatcher a été pour la GB un désastre comparable à celui que serait Marine Le Pen si elle arrivait au pouvoir (pour des raisons différentes) et son « patriotisme impérial britannique » s’apparente en réalité à du nationalisme assez exacerbé. La politique de la dame de fer a été socialement inhumaine, et d’ailleurs de nombreux Britanniques la détestent, y compris des artistes célèbres (Roger Waters, Ken Loach…).
    Bref, pour éviter qu’un tel scénario ne se produise en France, chacun sait ce qu’il a à faire dimanche prochain.

  2. Outre l’inconvénient d’être Anglaise, c’était une immense eurosceptique dont le refrain  » I want my money back  » dénotait une monomanie certaine.
    De fait, la menace permanente de brexit sous-tendait ses propos sur la scène internationale.
    On voit qu’elle a fait école et on jugera très vite des conséquences qui s’ensuivront pour la Grande Bretagne et ses peuples.

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