MARGERIDE ET AUBRAC, IMAGES DE JADIS, DE TOUJOURS ? 30 JUIN.


J’ai pénétré dans ce massif le 14 juin, par les monts du Bourbonnais, et le quitte par conséquent le 1er juillet, par la descente de l’Aubrac après avoir parcouru, ébloui, les monts du Forez, les gorges de la Haute-Loire, les volcans et le plateau du Velay, et enfin les deux hauts plateaux granitiques, la Margeride et l’Aubrac. La première est sans doute un peu plus sauvage que le second, beaucoup plus boisé un peu plus élevé dans la montagne de Margeride qui dépasse 1500m. L’Aubrac est mixte sur le plan géologique, granitique sur son plateau, volcanique au niveau de ses monts, ce qui explique que le promeneur s’élevant sur le haut du plateau puisse découvrir de belles coulées basaltiques formant ça et là des orgues. L’Aubrac possède un cachet très particulier en ce qu’il a profondément été remanié de la main de l’homme. Jadis entièrement couvert de forêts, il a en effet été presque totalement déboisé, sauf sur son versant aveyronnais qui descend sur le Lot, pour les besoins de l’élevage, sous l’impulsion des moines installés à la Dômerie, Hopital d’Aubrac. La tradition veut qu’en 1119-1120 le seigneur flamand Adalard eut été attaqué sur le chemin de Compostelle par des brigands dans la grande forêt d’Aubrac. C’est de la sorte pour sécuriser l’endroit, accueillir et soigner les pèlerins que ce seigneur finança la construction de l’Hôpital qui fut confié aux moines. Comme cela était habituel, cette communauté reçut rapidement de nombreux dons et devint le principal propriétaire foncier du plateau. Elle eut de la sorte à coeur de valoriser ses possessions, c’est à dire d’y implanter la seule activité possible sur ces terrains pauvres soumis à un climat très rude, l’élevage, aujourd’hui presque exclusivement consacré aux bovins de la race Aubrac aux élégants animaux à la robe café au lait, aux belles cornes écartées et au regard presque tendre.

Sur les deux plateaux mais de manière plus systématique et développé en Aubrac qu’en Margueride, les pâtures sont délimitées par des murets de granit entre lesquels sont ménagés des chemins, certains d’entre eux de la dimension de larges drailles. Les ondulations des prairies à perte de vue, entre 1100 et 1300 mètres, apparaissent ainsi quadrillées par de belles pierres gris-clair riches en cristaux de mica et de quartz, ce qui, au soleil, les amène à souligner d’un trait brillant les vastes étendues herbeuses incroyablement fleuries. En effet, l’hiver froid et prolongé, le fort enneigement, les forts écarts de température entre jour et nuit, le vent qui balaye en permanence ces surfaces où rien ne l’arrête, semblent concourir à partir du mois de mai à une explosion florale d’une étonnante diversité. J’ai tenté de photographier le plus d’espèces possibles, de les identifier mais j’ai bien conscience d’être très loin de l’exhaustivité. En Margueride, le regard est libre de voir disparaitre peu à peu à l’horizon les volcans du Velay et de l’Ardèche alors que sur l’Aubrac se dresse au nord la masse imposante des volcans du Cantal.

En cheminant sur les drailles et petites routes des plateaux, j’ai eu la chance d’observer des tableaux humains que mes enfants, s’ils m’imitent un jour et prennent le chemin, n’ont sans doute aucune chance de voir. Dans un champ, un vieux paysan étaient occupé à couper de hautes herbes parasites du geste auguste du faucheur, faisant décrire à sa longue faux un grand mouvement circulaire qui abattait devant lui tous les végétaux sur pas loin de 180 degrés, dans un silence presque complet qui contrastait avec le vacarme assourdissant des débroussailleuses modernes. Le même jour, un peu plus loin, une dame seule dans un champ, ses jupes relevées, avançait lentement déplaçant avec elle un panier et un seau d’eau. Elle prenait quelque chose dans le panier, se penchait jusqu’à terre puis versait de l’eau sur ce qu’elle venait de faire. “Que faites-vous, madame?” “Ben, je plante mes choux”. Ce fut ensuite un homme se dirigeant vers une prairie fauchée muni d’un ustensile que l’on ne voit plus guère que dans les lieux où sont exposés les outils aratoires anciens, un râteau de fanage en bois, avec ses barreaux des deux côtés de l’ustensile. Il me confirma qu’il s’apprêtait en effet à faner son foin. À La Clauze, deux frères ayant dépassé l’un et l’autre les soixante-dix ans s’activaient à découper des planches à partir d’une belle bille de bois selon la tradition des scieurs de long, chacun accroché à l’une des poignets de la longue lame de scie flexible. Près d’un hameau, une très vieille dame se déplaçait avec lenteur, à coté de son unique vache qui calquait son pas sur celui de l’aïeule. Ce sont là des pratiques d’antan qui ne subsistent qu’en raison de leur utilisation par des anciens n’en ayant jamais utilisé d’autres, et qui sont de ce fait vouées à l’extinction. J’ai été heureux de voir accomplir, peut-être une dernière fois, ces gestes qui sont ceux de mon enfance campagnarde. Loin au dessus de ces spectacles tournoyaient des oiseaux de proie, milans royaux et aigles, je crois, indifférents aux gestes des hommes mais attentifs à tout ce qui pourrait constituer leur repas du soir. Eux, je l’espère, mes enfants pourront continuer à admirer leur vol économe, fait de planer et d’utilisation optimale des courants d’air ascendant, les ailes déployées et immobiles, si nous sommes capables de préserver au moins cela.

 

Axel Kahn, le trente juin 2013.

 

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6 thoughts on “MARGERIDE ET AUBRAC, IMAGES DE JADIS, DE TOUJOURS ? 30 JUIN.

  1. Bonjour Mr Kahn, à vous lire petit- déjeuner oblige, je partage l’écoute du silence de ces scènes d’antans!!!! je comprends mieux l’harmonie et la finesse des oeuvres de nos compositeurs du 18ième siècle et par là même celles de maintenant qui reflètent les sonorités actuelles. Bonne route à demain

  2. Bonjour !

    Très bonne idée d’avoir suprimé les caractères “gras” de vos textes ! La lisibilité en est vraimment accrue.

    Bonne journée à vous.

  3. A 16 ans, c’est à l’occasion d’une grande randonnée que j’ai découvert cette région Aubrac / Margeride. Nous nous disions que nous étions les derniers à voir ces villages, ces éleveurs, ces gestes. Plusieurs dizaines d’années plus tard, ces gestes vous les observez et vous pensez que vous faites partie de la dernière génération à le faire. Peut-être nous direz-vous si dans ces belles campagnes, il y a de jeunes éleveurs qui lorsqu’ils vieilliront feront des activités campagnardes pour aider les plus jeunes. Paris, les grandes villes, ne sont pas la France. Les fromages du Massif-Central sont des merveilles.

  4. Merci pour ces agréables bouffées d’air et ce contact avec les autochtones qui moi aussi me rappellent mon enfance .
    Attention quand même aux regards langoureux des belles vaches !!!
    Nous a

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