MÈRES ET ADOLESCENT(E)S. 5.7


Les familles sont relativement nombreuses sur le GR-65/Camino. Ma pratique consistant à émailler mon parcours d’étapes en boucle autour d’une ville ou d’un village où je passe deux nuits pour en explorer les richesses en dehors du chemin balisé mais de me propulser ensuite en un lieu bien plus éloigné que l’étape ultérieure classique m’amène à redoubler un bon nombre de fois les mêmes randonneurs, à lier connaissance plus ou moins superficiellement avec certains, à ressentir plus d’affinités avec d’autres, à observer les situations en toute circonstance. Les familles rencontrées sont attachantes, sympathiques mais assez caractéristiques. J’ai en particulier pu côtoyer pendant plusieurs jours une famille composée des parents, de trois jeunes gens et d’une petite fille de dix-onze ans qui fermait la marche toujours conduite par le père de famille. La benjamine avait parfois des larmes qui lui perlaient aux yeux en fin d’étape accidentée et chaude, ou bien lors de la journée pluvieuse du matin jusqu’au soir. La maman se portait alors à sa hauteur, parfois une ou un ainé(e). Lorsque j’arrivais à son niveau, la fillette ravalait ses larmes et s’efforçait de me faire un beau sourire, de répondre à mes paroles d’encouragement. Spectacle touchant mais somme toute attendu.

J’ai été plus passionné par deux autres rencontres, toutes deux avec des couples mères-adolescent(e)s. À Monistrol-sur-Allier, j’ai partagé le gîte “le repos du pèlerin” et son fabuleux menu avec une maman québécoise qui faisait le trajet Le Puy-Conques avec sa fille de treize ans, musicienne en herbe, qui composait, écrivait les paroles de ses chansons et commençait de les interpréter. Comme cela se doit, la fille apparaissait d’une maturité étonnante, intervenait dans la discussion qui portait sur la situation politique québécoise et canadienne, les perspectives des prochaines élections dans la belle province et au niveau fédéral. L’autre couple qui parcourait le même chemin était celui d’une jeune maman et de son fils du même âge que la québécoise, en tout début de puberté, de beaux yeux foncés et un fin duvet au dessus de la lèvre supérieure. Dans les deux cas, j’ai été très ému de la justesse des attitudes réciproques et de ce qui transparaissait de leurs relations. Un premier regard superficiel amenait à se poser la question de savoir si on ne se trouvait pas en face de sœurs et d’un petit frère avec sa grande sœur. Avant même de s’en enquérir, cependant , l’hypothèse semblait des plus improbables. En effet, chaque fois, la femme évitait de manifester tout ce qui aurait pu ressembler à une attitude protectrice, privilégiant à l’inverse la mise en avant de l’autonomie et de la maturité de leur adolescent(e). La fierté maternelle de pouvoir apporter cette démonstration était manifeste et réjouissante. C’était en réalité les jeunes qui témoignaient de leur ardeur à protéger leurs mères envers lesquelles ils témoignaient eux aussi d’une immense fierté, parfois exprimée. “Vous avez vu ce qu’elle fait, maman, hein!” me lança le garçon les yeux brillants, se sentant investi comme la jeune québécoise d’une immense responsabilité. Les deux mères jouaient le jeu, elles se laissaient “protéger” en manifestant à leur enfant combien cela était important et nécessaire.

 La densité de l’amour, du respect, de la fierté entre ces êtres les rendait palpables, insufflait aux tiers suffisamment attentifs une joie communicative, une manière d’optimisme quant à notre commune humanité. Il m’apparait que j’assistais là à cette confirmation si délicate et essentielle des liens parents-enfants, ici interprétée avec toute la subtilité de la sensibilité féminine et de la tendresse maternelle, ce moment où l’adulte semble penser de son enfant :”certes, il est le mien, j’en suis responsable. Cependant, cet être qu’il est, ce jeune adulte qu’il devient, il me passionne par ce qu’il est et non pas seulement par l’évidence des liens du sang qui nous unissent”. Du côté du jeune, tout se passe comme s’il signifiait à ses géniteurs ” vous êtes mes parents, je ne vous ai pas choisi, mais si je devais le faire aujourd’hui, je ne voudrais pas une autre maman, un autre papa que vous”.

C’est là un processus de réadoption réciproque, il peut échouer, il est sinon un exemple magnifique de tressage amoureux du lien.

Voyez, il n’est pas que la beauté des fleurs, des paysages et des œuvres humaines qui m’émeuvent.

 

Axel Kahn, le cinq juillet 2013.

 

 

 

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5 thoughts on “MÈRES ET ADOLESCENT(E)S. 5.7

  1. Bonjour Mr Kahn..
    Tiens, votre article d’aujourd’hui m’émeut..
    Ca fait plaisir de voir que des jeunes aiment marcher..qu’il y en a qui ne passent pas leurs journées sur leurs ordis, leurs jeux vidéos ou ne tirent pas des tronches à faire fuir le diable en personne.
    Ces rencontres me font penser aux 2 ou 3 balades que j’ai fait avec mes fils, quand j’étais malade – tiens, dans votre secteur actuel -..Malgré la maladie, j’en garde de très bons souvenirs, car, ces moments, une fois “guérie” ne se sont plus reproduits, pas de père, pas de petite copine, un moment rien qu’entre la mère et son fils, même une fois seule avec mes 2 fils, j’étais fière comme une paonne…Même dans les pires moments de la vie, il y a encore place aux petits bonheurs…ou grands..
    Ca fait plaisir de voir qu’un homme “very important” aime goûter aux plaisirs simples de l’existence…à moins que ce ne soit l’oeïl du professionnel qui dissèque cet animal qu’est l’homme..

  2. Bonjour Mr Kahn..
    Tiens, votre article d’aujourd’hui m’émeut..
    Ca fait plaisir de voir que des jeunes aiment marcher..qu’il y en a qui ne passent pas leurs journées sur leurs ordis, leurs jeux vidéos ou ne tirent pas des tronches à faire fuir le diable en personne.
    Ces rencontres me font penser aux 2 ou 3 balades que j’ai fait avec mes fils, quand j’étais malade – tiens, dans votre secteur actuel -..Malgré la maladie, j’en garde de très bons souvenirs, car, ces moments, une fois “guérie” ne se sont plus reproduits, pas de père, pas de petite copine, un moment rien qu’entre la mère et son fils, même une fois seule avec mes 2 fils, j’étais fière comme une paonne…Même dans les pires moments de la vie, il y a encore place aux petits bonheurs…ou grands..
    Ca fait plaisir de voir qu’un homme “very important” aime goûter aux plaisirs simples de l’existence…à moins que ce ne soit l’oeïl du professionnel qui dissèque cet animal qu’est l’homme..

  3. Bonsoir Mr Kahn,
    Si si , vous êtes ému par une œuvre humaine de plus, et quelle œuvre : l’AMOUR !
    Ces familles rencontrées me font penser à ce que j’ai essayé de transmettre à mes deux filles , mes principes et valeurs , ma philosophie de vie , mais avec une dernière idée qui renforce toutes les autres :” nourrissez vous de tout ce que vous voyez, lisez, entendez, vivez ; mais remettez tout en cause, y compris quand cela vient de vos amis, vos amours , vos modèles , vos idoles , ou de vos…parents ” , et créez votre vie …
    Dans peu de temps maintenant , quand mes filles seront des Femmes ,
    J’aurai peut-être le bonheur d’être l’attention d’un véritable Ré-Amour de la part d’êtres Libres…
    J’ai hâte de vous lire demain …
    Bons chemins …

  4. Bonjour
    Mai 2010 (année jubilaire). Avec un camarade, nous procédions à la vérification du balisage et de l’état des chemins sur le GR654 (Vézelay). A la sortie d’un village, nous rencontrons une dame d’une
    soixantaine d’année accompagnée d’un grand gaillard d’environ 25/30 ans et qui nous interrogent sur la traversée du département. La conversation s’engage et la dame nous présente, avec fierté, son fils qui était le seul à porter un sac à dos. Elle nous explique qu’elle a de gros problèmes de dos et que ses enfants (elle en a
    cinq) se relaient pour effectuer le portage, par semaine ou quinzaine selon lors obligations professionnelles. Je précise que
    la dame et son fils sont partis de Genève, ont rejoint Vézelay et que
    nous les avons trouvés à la limite de la Dordogne et de la Gironde.
    Bel exemple de solidarité familiale et d’amour filial.
    Qui prétend que la famille n’existe plus ?
    Bonne journée, vraisemblablement très chaude

  5. 1930-2012
    ——

    Sous le ciel obscurci, je songe à toi, mon père,
    À ce lit d’hôpital où tu t’es endormi
    Et à ces derniers jours que tu vécus parmi
    Des formes qui, pour toi, n’étaient plus des repères.

    À la fin de nos vies, la destruction s’opère
    Et notre corps, parfois, devient notre ennemi ;
    Face aux tourments auxquels un vieil homme est soumis,
    Il se peut qu’en la mort son pauvre coeur espère.

    Tu n’étais pas ainsi. Tu aimais vraiment vivre,
    Marcher par les chemins, te plonger dans un livre,
    Ou simplement rêver à d’étranges savoirs.

    Nous n’avons pas de mots, nous n’avons que nos larmes,
    Le chagrin qui nous prend, le deuil qui nous désarme
    En ce triste matin, voilà tout notre avoir.

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