À MI-PARCOURS ENTRE DEUX MERS 15.06


Sur le plan quantitatif, mon fidèle appareil GPS m’indique que j’ai parcouru 1135 kilomètres et grimpé 14517 mètres. Concernant ce dernier paramètre, il est appelé à exploser car j’aborde seulement la vraie montagne et m’apprête à enchainer la traversée du Massif central, puis de l’Ardèche et, enfin, des Alpes du sud jusqu’à la frontière italienne, puis la mer. En ce qui concerne la distance, on peut noter qu’un automobiliste qui serait allé de la Pointe-du-Raz au barrage de Bort-les-Orgues par la route la plus directe aurait roulé 760 kilomètres. On retrouve là la différence notée dans un précédent billet entre les distances par les routes directes et par les chemins dont le but est justement de les éviter, d’optimiser la visite du pays et de ses beautés. Mes étapes ont représenté entre 16,5 et 45,5 kilomètres, 30 en moyenne.

Le marcheur quant à lui va aussi bien qu’il est possible, il n’a eu à se plaindre, contrairement à l’année dernière, ni de la pluie ni vraiment de la chaleur excessives, son corps est raisonnablement silencieux et docile, il fait ce que le patron lui demande de faire, avancer, monter, dévorer comme un ogre, dormir dans l’ensemble paisiblement. Il se comporte en somme en partenaire efficace et discret de l’aventure.

Aventure, le mot est utilisé à meilleur escient qu’il l’eût été en 2013. L’an passé, en effet, les effroyables conditions météorologiques m’ont imposé de n’emprunter presque que des routes goudronnées jusqu’à Avallon et des chemins de grande randonnée (GR), ensuite. Cette année, je chemine pour l’essentiel hors de tout chemin balisé et selon l’inspiration du jour, parfois de l’instant, en fonction des possibilités que me suggèrent mes cartes et mon appareillage électronique, parfois, hors tout chemin, à la boussole et au GPS quand il me faut me tirer d’un mauvais pas comme hier quatorze juin dans les profondes gorges du Chavanon ou ce jour après qu’une barque de pécheur m’a déposé sur la rive auvergnate de la Dordogne en amont du barrage de Bort. Dans les deux cas, seule une ascension de près de 250 mètres dans la pente incroyablement raide des gorges m’a permis d’échapper aux pièges de barres infranchissables hier, de confluents formant eux-mêmes des gorges secondaires aujourd’hui. Et puis, j’en ai déjà donné des exemples, la fidélité dans le suivi de chemins authentiques dûment répertoriés sur les cartes n’assure nullement qu’ils soient demeurés praticables, l’eau, les ronces, les arbres abattus, les clôtures agricoles, les éboulements de terrain en montagne ou dans des vallées escarpées s’ingénient parfois à freiner, voire à bloquer la progression du marcheur.

Une conséquence du type de parcours que j’effectue en ce moment est que ma solitude n’est contestée par personne. Depuis que j’ai quitté le chemin côtier du cap Sizun en Bretagne et à l’exception d’un groupe de cent amateurs bretons des chemins de Compostelle, je n’ai pas rencontré un seul randonneur, que ce soit en marchant ou aux étapes alors que, en 2013, après le Puy, les pèlerins étaient nombreux. En revanche, le succès de “Pensées en chemin” a accru la densité et l’importance des événements, organisés ou impromptus, dans les gîtes et (ou) les cités où je m’arrête, événements auxquels il faut ajouter les signatures de livres dans des librairies….quand il y en a. Comme durant ma première diagonale, j’ai été accueilli par des gens formidables, je ne peux tous les citer. Une mention rapide à Yolande, l’Alsacienne éprise avec Marc, son mari, de la Creuse et qui ont créé près de St-Vaury un endroit de rêve ; Annie, autre “néorurale” installée avec Jean-Jacques dans une vieille maison pleine de charme et qui m’a invité à son dîner d’anniversaire ; Jan, le radio-amateur qui a installé dans son gite corrézien faisant face au massif du Sancy un laboratoire impressionnant et qui m’a initié aux singuliers ricochets des ondes radios selon leur longueur d’onde ; James, le travailleur manuel de le région parisienne qui a tout abandonné pour s’occuper du “Presbytère” de Port Dieu et vivre sa passion de la liberté et de l’indépendance, pour me limiter à ces jours les plus récents.

En 2013, mon trajet avait débuté par des régions ravagées par la désindustrialisation, aux populations très éprouvées, plus que la moyenne des français. Cela s’était poursuivi jusqu’au bassin minier de l’Aveyron. En revanche, j’avais pu annoncer “l’optimisme revient à Figeac”…et dans le grand Sud-Ouest. Cette année, mes premières semaines m’ont vu parcourir la Bretagne et les Mauges, deux régions qui ne sont certes pas épargnées par la crise mais où le chômage est sensiblement inférieur à la moyenne nationale et dont le dynamisme m’a impressionné. Ensuite, à partir du Sud-Touraine et de plus en plus sévèrement en Indre et Creuse, j’ai cheminé dans une ruralité déstabilisée par la dépopulation, associée dans ces campagnes à une réelle et notable déprise agricole qui témoigne de la gravité du phénomène à un degré que je n’avais pas éprouvé du Nord-Est au Sud-Ouest.

Il me reste maintenant plus d’un mois à continuer de jouir pleinement de cette chance inouïe de traverser la France, d’en prendre le pouls, de m’émerveiller de ses splendeurs, d’en avoir le goût et les capacités. Comme je le remarquais déjà en 2013, je me sens profondément heureux.

Axel Kahn, le quinze juin 2014

 

Partager sur :

10 thoughts on “À MI-PARCOURS ENTRE DEUX MERS 15.06

  1. Un moment de fraîcheur. ..car les grèves ..le foot…pas très enrichissant.Bonne suite.

  2. Axel, quel homme chanceux tu es ! Continue de t enrichir pour mieux nous transmettre . Amities .

  3. Bravo, et tous mes encouragements pour les autres découvertes à venir

  4. Une question: le passage d’ouest en est, du nord au sud, marque-t-il, selon vos observations, des changements notables dans le climat humain et l’art de vivre?
    Que votre cheminement se poursuive dans l’émerveillement et le bonheur !

    • Merci à tous de ces commentaires et de ces encouragements. Iroise, oui, changements il y a mais pas selon un gradient continu. Le dynamisme breton et vendéen évoque, par exemple, celui du Sud-Ouest.

      • Hugo affirmait “l’homme a des racines et des ailes, toutes ses contradictions viennent de là”.
        Pour vous, Axel, c’est au contraire quand il a des racines que l’homme a des ailes.
        Des racines dans un terroir ancestral qui donnent la confiance du sentiment identitaire et la convivialité du sentiment d’appartenance.
        Les racines d’un ici donnent des ailes pour demain.

        C’est ce qu’illustrent, semble-t-il, Bretagne, Vendée et Sud-Ouest.

  5. Vous êtes heureux dîtes vous, et vous nous transférez votre bonheur ! Érudition, Émotion, Admiration Monsieur Kahn ! Merci.

  6. bonjour monsieur Kahn,
    je viens de terminer votre excellent ouvrage (offert par mon frère, lors d’une séance-dédicace à Quimper), et je voulais vous signaler, puisque vous etes dans le Cantal, que de nombreux marchands-ambulants cantaliens ont immigré en Bretagne (et s’y sont installés) entre les XVII et XX ° siècle;
    ce qui est peu connu, alors que l’immigration auvergnate vers la région parisienne l’est beaucoup plus!
    ” Marcheur, il n’y a pas de chemin,
    le chemin ne se construit qu”en marchant…”
    Antonio Machado

    • La grande spécialité des marchands ambulants de la région de Condat était la toile qu’ils se procuraient dans les Vosges et allaient vendre au mètre. Il persiste encore de rare individus “marchands de toile”.

  7. Quatre océans de solitude
    ———-

    J’ai rêvé que j’étais sur une île déserte,
    Et que j’avais perdu, piètre navigateur,
    Mon navire aux récifs traîtres de l’Equateur.
    Sur l’île je faisais d’étranges découvertes.

    J’entendais discourir un arbre aux feuilles vertes
    Qui de toute pitance était distributeur,
    Et de livres aussi, faits par les bons auteurs ;
    Et pour dormir la nuit, il donnait des couvertes.

    Je vis un lac de rhum ambré aux belles plages.
    Il m’a suffi, d’ailleurs, d’errer sur son rivage,
    Respirant ses vapeurs, je fus ivre bientôt.

    Et dans ce double état de rêve et de délire,
    Mon cerveau mélangeait le meilleur et le pire,
    Jusqu’au brutal réveil ­­ sur le pont d’un bateau.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.