MIGRATIONS


Homo erectus – ou son ancêtre – apparait en Afrique, sans doute  de l’est, il y a deux millions d’années. On le retrouve en Géorgie il y a un million huit-cent mille ans, il conquiert le monde. Le premier Homo sapiens vit en Afrique il y a environ deux cent mille ans. Il atteint l’Afrique du nord et le Moyen-Orient, puis, vers moins soixante-dix mille ans avant notre ère, remonte vers le nord par ce qui est aujourd’hui Israël, la Syrie, la Turquie, bifurque vers l’Ouest et l’Europe, vers le sud-est vers le Golfe persique, il longe les côtes de la péninsule indienne et arrive en Indonésie. Cet homme moderne, notre semblable, est en Australie et en France il y a de cinquante à soixante mille ans, il a  à son tour conquis le monde. Puis les peuples du croissant fertile du Tigre et de l’Euphrate apporteront l’agriculture en France et ailleurs quelques milliers d’années avant JC. Les civilisations européennes seront toutes, tour à tour, submergées par les migrations et les invasions de peuples de l’est et du nord, Francs, Huns, Angles, Saxons, Wisigoths, Ostrogoths, Vikings. Les envahisseurs et migrants seront eux-mêmes « envahis » par la culture des populations autochtones, avant de l’être par de nouvelles vagues d’humains que leur prospérité attire. Telle est l’histoire du monde. Partout, toujours.

Les temps récents ne font pas exception à cette constante de l’histoire, les temps modernes non plus. Que personne ne se fasse d’illusion. Un bloc d’un milliard trois cent millions d’Africains à croissance démographique encore soutenue ne restera pas immobile aux portes d’une Europe plus prospère de cinq cent-douze millions d’habitants dont la population d’origine est sur le déclin. Guerres ou pas guerres. L’immense majorité des migrants est mue aujourd’hui par l’espoir d’une vie meilleure. De tout temps, les vastes mouvements de migration ont entraîné des réactions d’hostilité de la part des peuples autochtones, Celtes, Gallo-Romains et autres. Les conséquences de ce phénomène changent d’impact à l’heure du suffrage universel. En Europe, les pays tombent les uns après les autres dans le camp d’une droite xénophobe qui a des contreparties américaines et asiatiques. Ce tableau réaliste pose la question lancinante de l’action à privilégier. Ce qu’il ne faut pas faire est le plus aisé à établir.

Nous sommes tous des humains. Ne pas tendre la main à ceux qui se noient, les pousser par des mesures diverses à prendre le risque de se noyer, séparer les enfants des familles, renvoyer les migrants dans des contrées où leur vie est menacée est inhumain.  Ceux qui se rendent coupables de tels actes se déshumanisent eux-mêmes, ils sapent les fondements de toute société humaine.

Une attitude en apparence généreuse, la porte largement ouverte à tous ceux qui veulent entrer, est la certitude qu’elle se fermera pour un temps où règnera la brutalité, la violence, le racisme et où menaceront de nouvelles formes de fascisme. Tout le démontre, élection après élection. Aujourd’hui en Europe, une coalition proposant la fermeture des frontières, le retour des étrangers chez eux plus, sous une forme ou une autre, une politique sociale pour les « nationaux » l’emporterait à toute élection démocratique dans le monde, dans l’Union européenne en particulier. L’argument selon lequel, vu leurs richesses, cinq cents millions d’Européens peuvent bien recevoir quelques centaines de milliers de migrants est sans doute correcte selon une logique strictement économique. Il ne changera pas d’un iota le comportement des électeurs. En démocratie – hélas –  le paramètre pertinent est plus le ressenti des électeurs que la réalité des situations. Et puis, quelques centaines de milliers ? Quelques millions ? Quelque dizaines de millions ? Pensez-donc, moins de dix pour cent de la population…Oui mais, on vote…

Que faire, alors ?  Redoutablement difficile ! En tout cas, il est impossible de le faire pays par pays, dans un jeu de cartes  géant du « pouilleux », appelé aussi le Mistigri. J’y jouais enfant, ses règles étaient simples : il s’agissait de refiler le pouilleux, le valet de pique, aux autres joueurs. Celui qui le conservait à la fin de la partie avait perdu. Prenons l’exemple de l’Aquarius. L’Italie, Malte refusent au navire et à ses migrants naufragés d’accoster, une instable coalition nationaliste et de gauche l’accepte en Espagne. La population est accueillante. Mais qu’en sera-t-il après que le cinquième Aquarius aura débarqué à Valence ou dans un autre port ? Nous nous rappelons tous les émeutes racistes en Andalousie ! Les Ibères n’ont pas été définitivement immunisés par le Franquisme contre les réflexes xénophobes. Alors, et cela est au moins certain, il importe que l’Europe s’accorde sur une politique commune qu’elle explique aux populations, elle sera sinon balayée. Elle a peut-être commencé de l’être. Cette politique se doit de maintenir deux fers au feu, humanité et réalisme. L’humanité se décline en sauvetage des personnes en péril, traitement humain de chacun, aide résolue au développement de l’Afrique. Le réalisme implique de se souvenir que la démocratie – le pouvoir des peuples – règne en Europe. Il impose de faire une chasse impitoyable au trafic des êtres humains, qui a pris des proportions incroyables que je n’ose pas même évoquer ici. De ne jamais répéter la désastreuse politique qui, en Libye notamment, a chassé un pouvoir répressif….et gardien de ses côtes pour ne le remplacer par rien d’autre que l’anarchie et le champ libre aux trafiquants. C’est aussi, bien entendu, ne pas négliger les enjeux de sécurité.  Ces propositions sont loin d’être géniales et originales. Je le reconnais, je n’ai pas mieux. La crise migratoire est le grand défi du monde, aujourd’hui et demain.

Axel Kahn, le dix-neuf juin 2018

5 thoughts on “MIGRATIONS

  1. Ce sont des êtres humains au même titre que ma petite personne, même si c’est un probleme compliqué à résoudre, je ne me vois pas les expulser. J’essaierai plutôt de les intégrer à notre population. Il suffirait que chacun de nous donne 0,5% dès son énergie et son temps. Nous avons, les européens bien pillé l’Afrique, détruit des gouvernants (Lybie, Irak par exemple) en laissant derriere nous le vide comble par les terroristes. Assumons nos erreurs. Ces gens ont tout laissé. Les irakiens que j’aide vont s’en sortir. Les enfants sont scolarisés. Deux vont pouvoir chercher du travail prochainement . Ils ne sont pas là pour profiter de nous. Ils aimaient leur pays. C’est difficile pour eux.

  2. Ce qui est particulièrement frappant dans ce à quoi nous assistons, c’est d’une part la récupération politique de cette crise migratoire (dans quasiment tous les partis, dans un sens ou dans l’autre) d’autre part la manière pour le moins peu rigoureuse et partiale dont l’information est traitée. En jouant sans cesse sur le compassionnel, on supprime définitivement toute approche rationnelle et objective de cette situation complexe.
    Les migrants sont ou diabolisé ou héroïsés, ce qui dans les deux cas est absurde : on trouve chez eux des gens remarquables et d’autres détestables, des victimes du racisme et d’autres racistes etc…Comme partout ! Et lorsque l’on parle de la situation en Allemagne, un minimum d’objectivité et de sérieux impliquerait de ne pas passer sous silence les crimes commis par quelques migrants sur des femmes : ainsi cette adolescente juive de 14 ans (Susannah Feldmann ) violée et étranglée par un migrant irakien. Toute ma compassion va à elle et à ses proches,
    Hier soir sur CNews un intervenant pourtant on ne peut plus mesuré ayant commencé à évoquer ce point, le “journaliste” (je mets le terme entre guillemets ) a cru devoir l’interrompre pour une page de publicité. Et ensuite exit ce sujet !

    Rarement on aura donc assisté à un tel déferlement de démagogie et d’absence de professionnalisme, d’éthique et de déontologie : vraiment triste spectacle qu’offrent nos médias (en particulier télévisés ) et la classe politique, tous bords confondus. Qu’en pensez-vous ?

  3. Je ne peux que partager votre sentiment, chère Sylv on. Nous vivons en une époque d’éléments obligatoires de langage estampillés du plus convenu des politiquement corrects.

    • Totalement d’accord avec vous. Pour moi c’est le signe que notre liberté d’expression est totalement illusoire, et que l’occident est devenu un monde post-démocratique ressemblant aux sociétés dystopiques dépeintes dans 1984 et Alphaville : sujets et mots tabous, contrôle de masse des individus, absence quasi totale de poésie et de romantisme, intelligence artificielle remplaçant l’intelligence humaine (d’ailleurs de moins en moins existante). Et comme dans le film génial de Godard, il n’existe que deux moyens d’émancipation : l’amour-passion et l’art, la poésie.

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