De plus, le passage du Causse blanc à la campagne agricole du Tarn-et-Garonne a ceci de particulier qu’il se fait pour l’essentiel en terrain découvert qui n’offre au marcheur guère de protection contre un soleil glorieux dont nulle nébulosité ne venait atténuer les ardeurs. Les fatigues vite oubliées, reste que mon parcours m’a fait passer par de superbes endroits, plusieurs petites églises et chapelles romanes dont celle de Rouillac avec son chœur décoré de fresques, des fontaines tenues par la tradition ancienne pour être plus ou moins miraculeuses, la magnifique et fort touristique cité médiévale de Lauzerte au sommet de sa colline aux pentes peu indulgentes pour les randonneurs, des paysages lumineux et doux par une température plus clémente.
Le Causse de Limogne laisse place à sa bordure ouest et sud-ouest au Causse blanc dont le nom, mérité, vient de la couleur de ses calcaires qui tapissaient jadis un grand lac occupant la région. La transition se fait de façon progressive ; les roches s’éclaircissent d’abord, puis le jardin de pierres que j’ai décrit devient moins minéral, les murets et cazelles se raréfient, le relief s’adoucit, la culture reprend ses droits jusqu’à dessiner une belle campagne agricole ou poussent des céréales. Plus loin, nous pénétrons dans le pays de Serres. Le plateau est alors entaillé de vallées de plus en plus nombreuse aussi larges que les cubes calcaires qu’elles laissent subsister entre elles. Le paysage ressemble alors au bord d’un rempart crénelé, ou bien à une succession de dominos qui se chevaucheraient tout en étant alternativement posés sur la tranche et sur une face. Ces dernières pièces seraient par conséquent en position basse – la vallée – , puis haute – les cubes de plateau. Cette disposition explique d’ailleurs pourquoi le chemin comporte tant de raides montées et descentes. Plus loin encore, ce sont les vallées qui prennent l’avantage, couvertes de cultures maraichères et de superbes vergers qui alternent avec les grand champs de blés dont la moisson est en cours ou déjà terminée. Son odeur a déclenché dans ma mémoire le même phénomènel que celui décrit en Saône- et-Loire. C’est que j’ai participé jeune aux moissons comme à la fenaison, aussi bien à l’ancienne que perché sur une moissonneuse-batteuse à accrocher les sacs aux orifices par lesquels arrivait le grain (c’est d’ailleurs aussi une technique aujourd’hui dépassée). À l’ancienne, lorsque le blé était d’abord coupé et rentré, puis battu dans la cour de la ferme dans laquelle on installait la batteuse qui passait d’exploitation en exploitation. Les autres cultivateurs donnaient un coup de main, à charge de revanche, bien entendu, si bien que c’était aussi une rude journée pour la fermière qui “traitait” tout ce beau monde au repas de midi, comme aussi pour les vendanges traditionnelles. On tuait et rôtissait ce jour force de canards et et de poulets, confectionnait de roboratifs gâteaux, débouchait le “vin de soif” dont les hommes se satisfaisaient bien.
J’aime les moissons, j’aime le mot et la chose. En mai, dans les Ardennes du sud puis dans la Marne, j’ai vu le blé semé à l’automne reprendre sa croissance après la pause hivernale. Dans le Tonnerrois, j’ai photographié de grands champs de blé déjà haut dont le vert intense formait un damier coloré avec le jaune des colzas voisins. Puis, au delà de la plaine bourbonnaise, j’ai quitté pour l’essentiel les terres de grande culture, je les retrouve un mois après à l’heure des moissons dans le chaud sud-ouest. Une moisson termine un cycle, elle ne préjuge en rien de la qualité de celles qui suivront mais est la récompense tangible du travail de l’agriculteur. Il a semé, surveillé, traité, il récolte. Dans ce sens, les “moissons” sont nombreuses : moisson de médailles qui récompensent les efforts des athlètes, de diplômes au terme du cursus universitaire, de résultats économiques qui viennent sanctionner l’esprit d’innovation de l’entreprise, etc.
La seule en France dont les efforts, les sacrifices, parfois l’abnégation n’ont encore pas, dans un période récente, permis de moissonner, c’est la France elle-même, c’est sa population. Oh, bien sûr, certains apparaissent avoir fait leur blé : je lisais dans un journal local, en passant dans un village, que les plus grosses fortunes françaises avaient crû pendant que le nombre de repas servis aux restaurants du cœur, de personnes non ou pas logées, de femmes seules en situation de précarité, le nombre de chômeurs croit sans interruption.
À quand un homme politique qui saura mobiliser ses compatriotes, leur rappeler bien sûr qu’il faut travailler pour moissonner mais qui sera en mesure de les assurer que, dans ce cas, on pourra en effet moissonner, et que, peut-être, la moisson sera belle ?
Axel Kahn, le treize juillet 2013.