MONDIALISATION ÉPIDÉMIQUE, DÉMONDIALISATION SOCIALE ET POLITIQUE


Le monde est plein de paradoxes. La pandémie de pneumopathies liées au Covid_19 (SARS-Cov2) démontre l’inanité des frontières face à un pareil envahisseur. Il en fut ainsi de tout temps ; les agents du choléra, de la peste noire, de la variole, de la grippe dite espagnole (asiatique en fait) n’ont pas attendu la mondialisation économique de l’après-guerre pour se répandre.

D’un autre côté, la pandémie actuelle pourrait en effet sonner le glas cette fois définitif du concept de « mondialisation heureuse » lancé en 1999 par Alain Minc. Le village économique mondial dont l’auteur chantait les vertus il y a vingt ans a en réalité commencé de se défaire bien avant la pandémie actuelle. Deux coups de boutoir ont en particulier contribué à l’ébranler, la crise des subprimes en 2008, et la montée inexorable des nationalismes. C’est que, pour les gens, les choses ne sont pas apparues si heureuses que cela, le concept a déçu. Certes, le développement économique associé à la mondialisation a été vigoureux, plus d’un milliard d’habitants du globe ont accédé à un statut proche de celui des classes moyennes, en Chine, Inde, autres pays d’Asie, Amérique latine, et même en Afrique. Cependant, dans le même temps, les inégalités entre les plus pauvres et les plus riches au sein des pays ont augmenté beaucoup, l’Europe a eu l’impression de vivre un déclassement relatif, des populations entières ont « fait sécession » avec les élites dirigeantes mondialisées. L’Europe a commencé de se déconstruire, les États-Unis se sont repliés sur eux-mêmes derrière le slogan trumpiste « America first ». Le bloc soviétique avait explosé depuis longtemps en laissant la place à des nations aux compréhensibles penchants nationalistes après des siècles de domination des impérialismes austro-hongrois, russe, allemand puis soviétique. Le défi du flux migratoire venu d’Afrique et du Moyen-Orient a exacerbé les tendances au repli. La Grande Bretagne a repris son indépendance vis-à-vis de l’Union européenne. Bref, la mondialisation heureuse a du plomb dans l’aile depuis plus de dix ans.

La pandémie de SARC-Cov2 est un nouvel ébranlement, majeur. Elle est par définition mondiale mais induit des réactions nationales. Comment voulez-vous que la Chine au cœur de l’épidémie et à son origine fournisse alors les autres pays du monde en les molécules, réactifs et matériels qui leur permettraient de s’y préparer à leur tour ? Quel allemand comprendrait que le pays se départisse au profil de la France et de l’Italie des masques de protection et des respirateurs dont il dispose mais aura lui-même grand besoin ? C’est la notion même de la division des tâches et de l’optimisation mondiale de la rentabilité des investissements qui est battue en brèche, tout devient stratégique qui apparaissait ne pas l’être : la synthèse des molécules actives des médicaments essentiels, les dispositifs médicaux et jusqu’aux masques en papier. Cela coutera bien plus chère de les fabriquer en Europe, voire en France. Pourtant, il faudra bien.

Une autre illusion victime de la pandémie est quant à elle au cœur des fondements du libéralisme : Celle selon laquelle, pour l’essentiel, la prospérité économique et la démocratie libérale née en Europe constituent une garantie suffisante de la prise en compte du bien commun. Dans la pandémie actuelle, Europe et États-Unis témoignent de performances très inférieures à celle des démocratures du Sud-est asiatique et de la dictature chinoise. Le niveau de leur équipement et l’efficacité des moyens de coercition qu’elles peuvent mettre en œuvre –  qu’elles ont mises en œuvre – leur ont permis de se tirer beaucoup mieux que l’Europe et l’Amérique de l’épreuve. De ce fait, leur bilan humain sera moins lourd, leur économie repartira bien avant celle du monde occidental. Le vent vient de l’est, c’est désormais assuré, il est de plus en plus impétueux et ne véhicule pas des virus seulement. Démondialisation et rééquilibrage accélérés du monde seront sans doute deux conséquences de l’irruption de Covid_19

Axel Kahn, le dimanche 22 mars 2020.

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7 thoughts on “MONDIALISATION ÉPIDÉMIQUE, DÉMONDIALISATION SOCIALE ET POLITIQUE

  1. Merci Axel pour cette analyse de chacun pour soi des nations , si j’ai bien compris , et des leçons à prendre du meilleur élève la Chine , mais qu’en est-il de la mise en commun et du partage des savoirs et de la recherche ? Autonomie certes mais repli sur soi des nations au mépris du bien commun universel , je ne peux pas y croire , ne serait-ce qu’au vu de notre ennemi commun le réchauffement climatique qu’il faudra bien éradiquer ensemble

  2. Cher Axel
    L’homme a t il agi depuis trop longtemps avec insouciance et trop de légèreté
    A trop vouloir posséder en toute impunité ce qui est beau et juste à contempler ?
    Amitiés
    Fabrice

  3. Merci Président pour cette analyse, que un partage sur ma page FB, mais qui interpelle et pousse vers un vent de la conscience, et d’une obligation de moyens nouveaux, pour une santé nouvelle, confinée dans un savoir-faire à la portée de ceux qui sont si proches…
    Merci !

  4. Ce que l’on nomme “mondialisation” signifie en réalité ultra libéralisme économique , générateur d’inégalités de pauvreté et de désastre écologique. Thatcher Reagan et Merkel. Cela signifie également américanisation de la société : nivellement culturel et intellectuel par le bas, replis identitaires et communautaires, montée du puritanisme et du racisme, disparition progressive de la laïcité et des libertés individuelles. Au niveau des échanges culturels la mondialisation n’existe pas puisque ces échanges fonctionnent quasiment à sens unique au seul bénéfice des pays anglo-saxons . En conséquence la disparition de l’actuel fonctionnement du monde serait un miracle inespéré qui rendrait possible une société plus juste et solidaire, une hausse du niveau culturel et intellectuel ainsi que la baisse des extrémismes et des fascismes de toutes sortes. Un tel miracle a hélas peu de chances de se produire

  5. Planète Ransomandra
    ———-

    Cette planète semble un lieu d’indifférence,
    Même si les vivants s’y comptent par millions ;
    Ces gens qui n’ont jamais connu la rébellion,
    N’ont qu’un modeste emploi de leur intelligence.

    Aucun ne voudrait être un autre Pygmalion,
    Car cela froisserait leur sens des convenances ;
    Mais ils sont fort à l’aise avec l’impermanence,
    Sans la rivalité, ni la loi du talion.

    Nous craignons le trépas dont rien ne nous délivre ;
    Ceux-là n’escomptent rien de leur propre avenir,
    Inframonde ou néant, tout peut leur convenir.

    Leur planète, pourtant, est agréable à vivre,
    On peut y admirer des couchers de soleil
    Ou rêver de la Terre au cours d’un long sommeil.

  6. en 1914 quand la guerre a éclaté on a su faire des obus partout ..et mettre les femmes au boulot pour celà. ne peut on mobiliser en un jour toutes nos usines à tisser confectionner des masques pour tous( hong kong et shangaï s’en sont sortis comme ça en un mois).. et enfin limiter les achats avec un seul voir deux produits de chaque type au passage en caisse. J en comprends pas cette hérésie de l’achat compulsif…de PQ…et idem avec la chloroquine dont on connait les effets néfastes sur certains mais un petit nombre et tout est affaire de dosage: d’ailleurs les hôpitaux y viennent les uns après les autres..là le couple Buzin Levy a une lourde responsabilité!!!

    • @monin claude
      Oui, et aussi les médias peu soucieux d’éthique et d’exactitude (c’est un euphémisme ), comme Le Monde.

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