Mon cher ami,
Vous avez manifesté votre désapprobation devant la publication d’une représentation de votre Prophète en une du premier numéro de Charlie Hebdo paru après l’assassinat au nom de votre religion d’une bonne partie de sa rédaction, le sept janvier. Cette une représente pourtant un visage doux, éploré par ce que viennent d’accomplir des assassins qui se réclament de lui, mais annonçant pourtant, car il est grand et miséricordieux, “Tout est pardonné”. La difficulté vint de ce que votre religion interdit toute représentation d’Allah et de son Prophète.
Vous savez qu’en ce qui me concerne, je ne fais pas l’hypothèse d’un dieu et que, de ce fait, je ne me réclame d’aucune religion, pas plus et pas moins la vôtre qu’une autre. En fait, je les respecte toutes, au même titre que la libre pensée ou que les conceptions philosophiques et ésotériques diverses, à la condition qu’elles respectent elles-mêmes de façon inconditionnelle la valeur de la personne humaine. Membre de la communauté nationale française, j’en épouse et défends les grands principes piliers de notre république.
Les termes de “Liberté, égalité, fraternité” expliquent que nos lois protègent certes la liberté d’expression, mais aussi ceux contre lesquelles elle pourrait être utilisée de manière dévoyée, c’est-à-dire dans l’intention de déshumaniser des groupes de personnes. C’est ce qui explique que, chez nous, l’apologie du racisme, de l’antisémitisme ou de toute autre idéologie ou pratique discriminant des êtres humains pour ce qu’ils sont plutôt que les critiquant pour ce qu’ils font tombe sous le coup de la loi.
Le principe de laïcité est lui aussi dérivé des principes fondateurs de la République. Il pose en particulier que si toute les sagesses et morales particulières peuvent participer légitimement au débat public, aucune ne peut se réclamer d’une quelconque prééminence sur les autres hors de la sphère privée. La séparation de l’Église et de l’État pousse à son terme cette logique. Au nom de la laïcité, la loi proscrit la mise en cause des personnes en fonction de ce qu’elles sont mais laisse libres les commentaires sur les croyances et opinions en général. Aux États-Unis et dans de nombreux pays, l’expression raciste, anti-sémite, l’apologie du nazisme ne peuvent être interdites au nom de la liberté d’expression mais le blasphème, l’utilisation de la dérision à l’encontre des religions sont à l’inverse sanctionnés. Je suis fier ici de l’approche de la République française.
À ce titre, la religion musulmane a tout loisir d’imposer aux fidèles de ne pas représenter Dieu et le Prophète, elle n’a aucun titre pour l’interdire aux autres. De la même manière, je n’ai nullement contesté en son temps que la religion catholique – et les autres religions – refuse de marier des personnes de même sexe. En revanche, j’ai dénoncé sa prétention d’imposer la conservation de cette règle en ce qui concerne un contrat civil établi sous la seule responsabilité de la République.
C’est pourquoi, cher ami, vous me trouverez à vos côtés pour dénoncer l’islamophobie, pour poursuivre tous ceux qui pourraient vous attaquer ou vous diffamer en tant que musulmans. À vos côtés aussi pour protester contre tous ceux qui dénaturent votre religion, qui kidnappent, vendent et violent des fillettes au Nigéria, réduisent en esclavage des populations yézudis en Irak, font sauter des églises, massacrent des milliers de musulmans dans ce pays et en Syrie, comme j’étais de votre côté pour stigmatiser la violence aveugle d’Israël à Gaza.
En revanche, si vous tenez à imposer les préceptes de votre religion à la République, si vous comprenez et soutenez les jeunes qui se sont laissés convaincre que les lois (particulières) de Dieu l’emportent sur celles dont un pays démocratique s’est doté, malgré mon amitié pour vous, je m’opposerai à vous, de toutes mes forces. C’est d’ailleurs la condition pour que les vôtres, comme les fidèles de toutes les autres religions, puissent mettre paisiblement leur foi en pratique dans une république accueillante et tolérante comme devrait l’être la République française.
Axel Kahn, dans le train pour Sète, le seize janvier 2015
Une belle réponse à un ami musulman, bien argumentée. Et pourtant peut-elle être entendue, comprise par le musulman “de base” qui est persuadé que le Prophète Mahomet ne peut être représenté, alors que le Coran ne le dit pas ? Il faudrait que le (vrai) ami musulman l’explique à ses propres amis.
J’ai des amis anglo-saxons qui ne comprennent pas qu’on puisse soutenir un journal qui publie délibérément des dessins satiriques dont ils savent qu’ils vont offenser plus d’un milliard de musulmans. Comment définissez-vous ce que doit être l’éthique personnelle du dessinateur ou tout autre artiste, écrivain, journaliste? Doit-elle se limiter uniquement en fonction de ce que la loi autorise?
Ces amis me parlent du respect que l’on doit avoir des croyances de l’autre. Et peuvent interpréter notre conception de la laïcité comme étant intolérante.
Michèle,
dans les pays anglo-saxons en question, on prète serment au tribunal sur la bible et Dieu est convoqué à tous bouts de champ dans la vie publique. La religion est considérée comme constitutive de l’être. Les américains invités à classer dans l’ordre les religions qu’ils acceperaient voir leur président pratiquer les classent toutes avant “sans religion”. La laïcité n’a pas du tout la signification qu’elle a pour la République française. En revanche, on peut publier des schémas de noirs sous forme de singes et faire l’apologie du racisme. En France, pas question de se moquer des gens en fonction de ce qu’ils sont, même fidèles d’une religion. La stigmatisation des musulmans est, par exemple, poursuivie par la loi. Cependant, pourquoi accepter la valeur générale, la transformation en règle publique, des prescriptions particulières des innombrables religions? Il existe une secte des adorateurs de l’oignon. Faut-il pour les respecter éviter de reprèsenter ces bulbes dans des recttes de cuisine? Une telle politique est peu justifiable en raison et peut aboutir à une société corsetée ou la latitude laissée par l’application intransigeante des la loi interdisant de choquer les croyants plus le politiquement correcte ne laisse plus guère à la liberté d’expression que l’insignifiant ou l’intolérable non religieux tel le racisme. Faites votre choix….
Personnellement j'ai choisi. Cependant cette question d'éthique personnelle existe. Je viens de lire les résultats d'un sondage, nouvelle AFP: Pour 4 français sur 10 il ne faut pas publier les caricatures de Mahomet. Ce n'est pas rien. Faut-il ne pas en tenir compte?
Merci pour cette lumineuse réponse.
J’apprécie aussi cette explication de Boris Cyrulnik http://bcove.me/yt3oo2dt
Dans cette période où les confusions vont se multiplier , vos voix doivent s’élever.
Merci.
Je viens d'écouter. C'est passionnant.
Bonjour,
Le parallèle effectué par Boris Cyrulnik entre le nazisme et l’Islamisme radical d’aujourd’hui est convaincant. Pour expliquer les motivations pour comprendre le recrutement de Djihadistes français en France, Boris Cyrulnik parle aussi de jeunesse larguée par une élite, ou de base larguée par des élites intellectuelles.
Cette analyse me semble pouvoir être utilisée au niveau planétaire.
Il y a dans le monde actuel des populations également larguées par une élite.
Ces populations sont dans l’hémisphère sud.
Cet hémisphère est largué par un occident riche.
Mais aussi des populations du Sud sont larguées par des nantis du sud : castes émirs et Cie.
Je pense que la frustration des populations larguées vis-à-vis du confort économique occidental a de quoi mettre la haine. Je ne suis pas du tout Historien mais il me semble que les nazis avaient de leur côté réussi à faire croire aux chômeurs allemands victimes de la crise de 29 que les juifs étaient la cause de la pénurie.
Reste à se demander comment les nantis du pétrole au sud parviennent à faire croire aux masses démunies que ce sont les mécréants occidentaux qui les spolient ? et comment la religion musulmane se prêtre à ce dévoiement ?
Boris n’oublie pas de nous rappeler au passage les temps « glorieux » de l’inquisition chrétienne.
Peut être que c’est ici la faiblesse de la religion musulmane, à savoir de n’avoir pas évolué et de laisser la place à des interprétations moyenâgeuses.
Mais même si la cause du mal était identifiée, même si les ayatollahs étaient demain touchés par la grâce, cela ne permettra pas de guérir les endoctrinés en un clin d’œil.
Cela ne doit pas de toute façon nous dédouaner d’un examen de conscience de riches.
Parce que je pense qu’elle est pour le monde un progrès qui nous permet en tant que citoyen d’être libre de toute oppression morale, je suis aujourd’hui assez fier de la laïcité à la française (de là à chanter le sang impur de la marseillaise quand même pas !).
Mais il ne suffira pas de proclamer ce progrès ou de le défendre à la face du monde.
Sans une vision mondiale de l’égalité et de la fraternité cela ne suffira pas.
Tant que le 1 % possédant ne lâche pas le morceau, les miettes distribuées au nom de la générosité ne suffiront pas.
Intéressante, cette interview de B. Cyrulnik.
Mais je suis toujours surpris de l'étroitesse des références des médias. Comme s'il n'y avait qu'une poignée de spécialistes qui avaient des choses à dire (les psychanalystes et les psychiatres). Comment se fait-il qu'aucun journaliste ne pense jamais à interroger un psychologue social ? Or la psychologie sociale explique parfaitement comment, en tant qu'appartenant à des groupes humains, nous sommes soumis à des règles dont la première est la "catégorisation sociale", laquelle nous amène tous à attribuer de nombreuses qualités à nos groupes d'appartenance et beaucoup de défauts aux personnes appartenant aux groupes auxquels nous n'appartenons pas. C'est ainsi que s'expliquent la presque totalité des conflits sociaux, à commencer par les invectives entre supporters sportifs (je m'oppose à l'autre parce qu'il appartient à un autre groupe que le mien). Reportez-vous aux ouvrages de psychologie sociale. Mais la réponse que B Cyrulnik propose et que nos responsables politiques privilégient est la bonne : ne pas faire l'amalgame entre les musulmans et les terroristes. Sur ce sujet, d'ailleurs, les responsables musulmans ne prennent pas assez la parole.
Jean B
M.Kahn,
Quand on sème la haine on récolte la haine. N’est-ce pas ce que font des caricaturistes par snobisme intellectuel ?
En cherchant un peu sur internet, on peut trouver des témoignages de gens de Charlie qui avaient pris leurs distances avec les lignes éditoriales de Philippe Vals, Charb et Caroline Fourest. Il semblerait que les choses présentées sur ce journal n’étaient pas aussi claires. Mais voilà le copinage des “élites médiatiques” parisiennes et soit disant bien pensante nous est imposé un seul et unique point de vue.
Je ne suis pas Charlie car je ne supporte aucun “racisme”. L’extrémisme de certains athées est tout aussi dangereux que celui des religieux. Comment peut-on minimiser le pouvoir des mots. En France on reconnait le mal que peut causer le harcèlement moral, même s’il est moins spectaculaire que la violence physique, il est bien plus dangereux car sournois.
En tant que provincial et ex-catho, il m’est de plus en plus difficile de supporter le regard de soit disant humoristes que l’on retrouve dans les médias. Non pas qu’ils ne soient pas toujours drôles, mais leur snobisme est insupportable.
Je ne crois pas que ce soit en se moquant des autres que l’on fera diminuer l’extrémisation de personnes en perte de repères. Où étaient la France quand Mehra a abattu des enfants de sang froid ? Que faisons-nous pour empêcher qu’un français “pur souche” décapite un otage.
M. Kahn que ferez vous le jour où vous comprendrez qu’il existe bel et bien une Energie universelle qui relie chaque être vivant et minéral. Envoyer de mauvaises pensées à toujours des conséquences.
Que votre esprit formater par les sciences du visible et de la preuve puisse s’ouvrir au pouvoir de l’invisible.