NON, LA CRISE N’EST PAS FINIE


L’Europe dans son ensemble va un peu mieux en ce second semestre 2015 et la France elle-même peut-être moins mal malgré la déception de sa croissance nulle au second trimestre de l’année. Oh, ce mieux est bien modeste, le chômage réel, parfois masqué par la généralisation de la précarité et des dispositions – écrans (pensons aux contrats zéro livre et au classement de nombreux chômeurs dans d’autres catégories en Grande-Bretagne) décroit lentement mais reste globalement élevé, à des niveaux intolérables dans tous les pays du sud. Les tendances déflationnistes persistent malgré la politique énergique de la BCE, ce qui confirme combien il est dangereux de s’engager dans toute politique qui conduit à la déflation : on comprend comment on y entre mais peine toujours à en sortir. La petite amélioration économique observée en Europe est une conséquence mécanique de la politique de la BCE déjà évoquée, la création monétaire brute de mille deux cents milliards d’euros mis à la disposition des banques (quantitative easing, ou QE) et de la baisse du prix de l’énergie. Le but du QE est à la fois de tenter de juguler la déflation en accroissant la masse monétaire en circulation, d’atteindre une inflation de deux pour cent pour l’Union ; et de faciliter l’investissement en poussant à la baisse des taux de crédit et d’escompte. Une conséquence moins favorable des politiques de QE, c’est-à-dire de l’utilisation large de la “planche à billets” en Europe après les États-Unis, le Japon et la Grande-Bretagne, est l’accroissement considérable des liquidités financières disponibles pour toutes les spéculations et la création de bulles qui en résulte et dont l’inévitable nature est d’exploser tôt ou tard. L’autre paramètre est celui du coût de l’énergie dont l’effondrement repose sur deux mécanismes : l’augmentation de la production et des réserves avec la mise en exploitation du gaz de schistes aux USA et au Canada, et surtout aujourd’hui, la baisse de la demande du fait du ralentissement global de l’économie mondiale.

Ce dernier élément est en réalité bien plus lourd de menaces que facteur d’opportunité. En effet, l’essentiel du modèle économique mondial adopté après la « révolution néoclassique » de l’économie libérale dans les années 80 est fondé sur l’exportation. Au niveau intérieur, tout doit être fait, selon cette doctrine, pour stimuler l’investissement et la compétitivité : modération des salaires et des impôts qui portent sur le travail et le capital, suppression du salaire minimal, recul des dispositions de l’État-providence, dérèglementation (politique des 3D, avec la désintermédiation et le décloisonnement), lutte prioritaire contre l’inflation, diminution par tous les moyens des coûts de fabrication des biens, etc. Au niveau intérieur, une telle tendance ne peut qu’avoir des effets déflationnistes puisqu’elle tend à la limitation des salaires et des prestations, des coûts de production et des prix de vente. Sa logique repose par conséquent sur la compétitivité à l’exportation. Telle est la raison principale pour laquelle les difficultés économiques dans les grands pays émergents, les BRICS, auront obligatoirement de lourdes conséquences pour tous. Or, de ce point de vue, la situation est terriblement préoccupante, ce dont témoigne la baisse continue du prix du baril de pétrole et du gaz naturel. Brésil et Russie sont confrontés à de terribles difficultés, l’Inde et l’Afrique du sud sont bien loin d’être au mieux de leur forme, la Chine se trouve dans une situation pré-critique de tous les dangers : spéculation, corruption, insécurité industrielle et dommages irréversibles à l’environnement placent ce grand pays face à des perspectives des plus angoissantes.

Cela n’est d’ailleurs pas étonnant. La dictature « communiste » chinoise ayant posé comme axiome que « Peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, s’il attrape la souris, c’est un bon chat» a considéré avec Deng Xiaoping que l’économie libérale néoclassique n’impliquait nullement d’être associée au libéralisme politique des démocraties occidentales pour « attraper » des masses de « souris » et que, quoiqu’il n’apparaisse guère rouge, il convenait de l’adopter. Ainsi s’est envolée l’économie chinoise selon les préceptes de la révolution libérale des années 80, dépourvue totalement des (parfois minces) filets de sécurité qu’offre le libéralisme politique : la protestation contre ce que le système engendre d’intolérable est traitée comme il en va dans les dictatures en général, perdant l’essentiel de sa potentielle efficacité pour limiter les dégâts. On a au total adopté partout dans le monde une logique en soit génératrice de crise intérieure mais armée pour s’en préserver en principe par les performances à l’exportation. Sauf que, bien entendu, il n’existe aucune raison pour qu’un pays auquel on entend vendre des biens et des services et qui adopte le même système économique que vous pour les acquérir et vous en vendre en retour ne devienne pas dès lors et à terme sensible aux mêmes phénomènes économiques que vous, c’est-à-dire aux crises consubstantielles au système. Ce terme a de plus toutes les raisons, selon les leçons des pères fondateurs des libéralismes politique et économique eux-mêmes, d’être atteint plus rapidement dans un pays qui prétend appliquer le second et faire fi du premier, c’est-à-dire qui peut s’attendre à ne pas compter sur les potentialités en théorie auto-correctrices de la démocratie libérale.

Tout suggère par conséquent que la crise économique est loin d’être terminée, y compris en France et en Europe. Il s’ensuit que tout projet politique qui serait exagérément fondé sur la certitude d’une amélioration de la conjoncture internationale et sur le désir de « normaliser » le pays selon les critères en vigueur de la pensée économique dominante risque de conduire à de cruelles désillusions.

Axel Kahn, le vingt-quatre août 2015

Partager sur :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.