Je succèderai à partir de ce mois d’avril 2016 à Louis Schweitzer à la présidence du Comité d’éthique commun à l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique), au CIRAD (centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement), et l’IFREMER (Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer), les trois principaux établissement publiques nationaux de recherches associées à l’exploitation des espaces ouverts, terrestres et maritimes. Le terme même d’exploitation de l’environnement naturel des êtres humains souligne d’emblée la nature des questions éthiques liées à l’activité de ces instituts de recherche : fournir aux habitants de notre planète ce dont ils ont besoin pour vivre, certes des denrées et du travail mais aussi de la beauté et du bien-être, habité de la conscience vive que les générations futures devront pouvoir en profiter et en jouir elles-aussi. Né et élevé à la campagne, homme de cheval, collaborateur pendant dix ans du Ministère de l’Agriculture, officier du mérite agricole et grand connaisseur de la ruralité, les domaines traité par le Comité d’éthique me passionnent, de même bien entendu que l’ensemble des recherches en biologie. De plus, je commence à être « blanchi sous le harnais » de la réflexion éthique » menée dans différentes instances nationales et internationales. Cela explique que mon hésitation ait été brève lorsque la proposition de prendre la présidence de cette instance m’a été faite. C’est aussi dans ce contexte que j’ai rédigé la préface de l’ouvrage « Les Agro-Mots » publié pour fêter le soixante-dixième anniversaire de l’INRA, un institut de presque mon âge, en somme ; je reprends dans le texte qui suit des passages de cette préface.
Pour vivre, l’homme, ainsi que tous les animaux et autres êtres incapables de photosynthèse, a besoin d’air, d’eau, et de nourriture. Si la qualité du premier peut se révéler préoccupante, sa quantité ne sera pas un souci tant que suffisamment de plantes à chlorophylle persisteront dans les mers et sur terre. En revanche, la qualité aussi bien que la quantité d’eau potable et d’aliments disponibles pour une population croissante constituent de redoutables défis, aujourd’hui déjà et plus encore dans l’avenir. Il existe dans le monde environ un milliard et demi d’hectares de terres cultivées, surface totale relativement stable. De nouvelles terres gagnées à la culture, défrichées, parfois hélas au dépens de la forêt, ou amendées, sont compensées par le processus de désertification et d’accroissement des emprises urbaines. Il s’ensuit qu’avec un milliard et demi d’habitants vers 1900, un hectare cultivé nourrissait alors une personne. Nous sommes aujourd’hui sept milliard et demi de terriens, un hectare doit nourrir cinq d’entre nous, ce sera plus de six en 2050. En effet, répondre aux besoins sans sacrifier les espaces sauvages non cultivés, forêts naturelles et terrains vierges, exige d’accroitre encore la productivité de l’agriculture, productivité qui ne doit pas être assimilée à un mot grossier et menaçant pour l’environnement, d’une certaine manière au contraire. Il faut de plus se fixer l’objectif de réduire le nombre de personnes malnutries et de dénutries : elles sont encore aujourd’hui environ un milliard huit cents millions sur la planète. Ces défis devront être relevés en s’efforçant de gérer avec rigueur l’eau nécessaire et en se fixant l’objectif de pratiques durables, respectueuses de la nature. Enfin, il conviendra d’adapter le type des aliments produits à l’évolution des goûts et de la demande des consommateurs, ainsi que de satisfaire aux besoins de la santé publique. Ce dernier objectif se comprend aussi bien en ce qui concerne l’équilibre nutritionnelle des populations, la lutte contre les carences diverses, que la protection des consommateurs et des agriculteurs contre les toxiques variés et autres perturbateurs endocriniens, tout spécialement ceux liés aux intrants, pesticides et fertilisants.
Répondre à toutes ces exigences a reposé essentiellement pendant des millénaires sur le savoir-faire des agriculteurs et des éleveurs, patiemment amélioré génération après génération. Cependant, c’est grâce au concours de la science et de la technologie que la production alimentaire a pu accompagner l’explosion démographique des cent soixante-dix dernières années durant lesquelles la population mondiale a été multipliée par cinq. La création de l’Institut National de la Recherche Agronomique en 1946, dans les conditions difficiles de la pénurie alimentaire de l’après-guerre, se fixait déjà l’objectif d’une mobilisation des chercheurs agronomes dans le but de mieux nourrir les Français. L’INRA a maintenu cet objectif tout en lui donnant, main dans la main avec les établissements partenaires investis dans la coopération et le développement, principalement le CIRAD créé en 1984 et spécialisé dans la recherche agronomique pour les régions chaudes, une incontournable dimension internationale. L’INRA est devenu la force principale de la recherche agronomique en Europe, la seconde au monde, elle contribue à renforcer la position traditionnelle de la France dans le domaine de l’Agriculture. L’action de l’Institut s’enracine dans l’innovation aussi bien que dans le perfectionnement des méthodes traditionnelles, elle s’appuie sur l’évaluation sous différents aspects des unes et des autres.
La mer constitue un milieu aussi menacé que les sols. Victime du changement climatique, des pollutions diverses provenant des activités humaines sur terre et sur mer, de la surpêche, sa situation est largement aussi préoccupante que celle des milieux terrestres. Ceux qui vivent de la pêche font face aux diminutions inquiétantes de nombreuses espèces, les ressources halieutiques s’épuisent alors que la relève par l’aquaculture se doit de résoudre de nombreux problèmes scientifiques, économiques, sanitaires et environnementaux. L’IFREMER, créé comme le CIRAD en 1984 par fusion d’établissements plus anciens œuvrant dans les domaines de la pêche et de l’océanographie, a une mission fort parallèle à celle de ses partenaires agronomiques et se doit de relever des défis de même ordre, en particulier celui de concilier autant que faire se peut la satisfaction des besoins actuels des humains tout en préservant, voire même en améliorant l’état des milieux, ici des mers et des océans qui représentent et représenteront le cadre de vie de près d’un milliard d’habitants de notre terre.
Tous les citoyens se demandent sans doute ce que nous consommerons demain, si nous, nos descendants et tous les autres pourront éviter les pénuries et vivre dans un environnement accueillant, préservé et sain. Le sort des animaux, en particulier dans les élevages agricoles et aquacoles, les conditions de leur abattage à des fins d’alimentation préoccupe de plus en plus les citoyens conscients de ce qu’ils sont des êtres sensibles, susceptible d’éprouver du bien-être ou bien d’être sinon sujets au stress. L’éthique recouvre l’ensemble des réflexions et des actions sur « l’action bonne » et les valeurs qui la fondent. Cela implique en particulier les conditions optimales d’épanouissement d’une vie pleinement humaine, en harmonie avec une nature source de vie et de joies et dans la prise en compte de la valeur intrinsèque de l’être animal. Les missions de l’INRA, du CIRAD et de l’IFREMER ont de la sorte une évidente dimension éthique et les travaux du Comité dont je prends maintenant la présidence conduisent et conduiront à des avis qui concernent potentiellement non seulement les personnels des Instituts en cause mais aussi tous les citoyens. C’est là une bien belle tâche, n’est-ce pas ?
Axel Kahn, le dix-sept janvier 2017