La revue Paris-Match publie dans chaque numéro une rubrique intitulée “Moi, Président“, par référence avec le syntagme répété de la fameuse anaphore de François Hollande dans son débat avec Nicolas Sarkozy entre les deux tours de la récente élection présidentielle, le deux mai 2012. La revue m’a demandé de me prêter à l’exercice dans sa livraison du six janvier 2016. Il s’agit d’énumérer en un nombre limité de caractères deux ou trois mesures que l’on mettrait en œuvre si on était Président. Délaissant, ce qui eut été une possibilité, des positions déclamatoires et scintillantes, toutes accompagnées de tambours et de trompettes, voire de coups de canons, je me suis limité à des propositions des plus sages, compatibles avec la fonction et le pouvoir d’un président de la cinquième République au sein de l’Union Européenne. Mes propositions économiques méritent des explications.
J’ai signalé dans plusieurs billets (Le bazooka monétaire de la BCE, Non, la crise n’est pas finie, en particulier) certaines des caractéristiques de la situation économique française et internationale, incroyablement instable et inquiétante en ce début d’année 2016, comme à la veille de l’année 2008. Un Président a, sur ce plan, des pouvoirs assez limités. Pour répondre à la pression déflationniste persistante, accrue par la crise de la Chine et des autres pays émergents, la plupart des banques centrales du monde ont maintenu jusqu’à il y a peu des couts de l’argent très bas, voir négatifs à court terme, et ont créé de la monnaie. Cela représentera au total plus plus de deux mille milliards d’euros en Europe. Cette recette typiquement keynésienne est cependant appliquée par des tenants d’une ligne économique qui l’a emporté dans les années 1980 contre les politiques des disciples de Keynes. C’est ce qui explique que cette monnaie créée soit injectée dans l’économie par le strict intermédiaire des banques privées, en espérant qu’elle prêteront ainsi elles-même plus facilement aux entreprises. Cependant, et je signalais ce risque dans mes billets antérieurs, cette “relance” de l’offre n’implique pas directement de relance de la demande, les États déjà très endettés devant emprunter eux-même à intérêt s’ils désirent, par exemple, lancer un grand programme de travaux publics. Seconde limitation redoutable à l’efficacité de la pratique de “quantitative easing” des banques centrales, la libéralisation des flux financiers, l’accumulation de liquidités et la faiblesse de la demande, en particulier de la part des “émergents” et de la Chine, a fait exploser la spéculation. Cette dernière est source majeure d’instabilité mais, à court terme, bien plus rémunératrice que l’investissement dans l’économie réelle. Il s’ensuit un cercle vicieux : la monnaie créée se retrouve dans des “trappes à liquidité” spéculatives, dont elles accroissent encore l’avidité et l’attractivité à court terme. Ma troisième mesure a par conséquent pour but de canaliser l’utilisation de la monnaie créée à des fins de relance vraie et concertée de l’offre et de la demande, transitant en particulier par les États qui pourraient en disposer sans frais pour l’impulser, avec cependant le garde fous du déficit budgétaire : au delà des limites décidées par les traités, les emprunts supplémentaires devraient passer par les conditions du marché, et avec les conséquences définies par ces mêmes traités. Cette limite prudentielle a aussi pour but, désirant rester dans le réalisme du rapport des forces actuelles, de “faciliter” (ça ne serait en toute éventualité pas facile !) mon action à “Moi, Président” auprès des autres pays de l’Union.
MOI, PRÉSIDENT,
1, sur le plan institutionnel je déconnecterais l’élection présidentielle des législatives. Le “risque” de cohabitation, qui n’en est pas un car cette situation n’a en fait pas été préjudiciable au Pays, est de toute façon moindre que la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d’un président disposant obligatoirement d’une assemblée “à sa main”, ce qui accroit le caractère monarchique de la cinquième république et la cassure entre l’exécutif et la population.
2, sur le plan de la politique internationale, je renouerais avec la tradition gaulliste faisant de la France un pont entre les camps opposés, les États-Unis et l’OTAN d’une part, la Russie d’autre part, je tâcherai de maintenir les liens avec les uns et les autres, dans l’intérêt supérieur de la paix et de la France. J’adopterai sur la même position entre Israël et la Palestine, le régime syrien et les rebelles non terroristes.
3, sur le plan économique, je sortirais de l’opposition manichéenne entre les politiques de l’offre et de la demande. L’offre sans demande entraîne la surproduction puis la déflation. La demande sans offre est source d’inflation et de déficit commercial. Afin de lutter contre la déflation, la Banque centrale européenne fait actuellement tourner à plein la “planche à billet” mais remet les euros créés aux banques privées pour racheter de la dette. La spéculation est telle que ces milliards d’euros se perdent en masse dans des “trappes à liquidités” et la situation tarde à s’améliorer. Je défendrais au nom de la France la remise d’une partie des euros créés aux banques centrale nationales afin qu’elles puissent prêter aux états, sans intérêt dans la limite du déficit autorisé par les accords de Maastricht. Cela permettrait une relance vraie des investissements sans alourdissement de la charge de la dette et sans alimentation de la spéculation.
Et surtout, moi, Président, je décrirais aux Français la société de progrès humaniste que je les appelle à m’aider à bâtir, à la vision de laquelle s’intègrent les mesures prises.
Axel Kahn, le 27 décembre 2015
Il y a une coquille à “un grand programme de travaux publiQUE”.
Merci, Leon on
Le problème c’est qu’il faudrait avoir l’accord de l’Allemagne pour mener une politique de relance d’investissements et ce pays ne semble pas prêt à accepter cela. Ceci dit, Hollande pas beaucoup essayé de convaincre l’Allemagne, c’est son tort majeur, sans parler de ses bricolages constitutionnels hasardeux.