PAS DE MANICHÉISME PRIMAIRE DANS L’ANALYSE DE LA SITUATION EN SYRIE ET AU MOYEN ORIENT.


Mon cri de protestation contre le manichéisme, en particulier dans l’analyse des situations de politique étrangère, n’est pas nouveau (LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DANS UN MONDE COMPLIQUÉ). Déjà, j’évoquais la situation en Syrie en rappelant les responsabilités historiques dans le drame vécu par ce beau pays où continuaient de vivre jusqu’à il a cinq ans, sous la férule dictatoriale de Bachar Al Assad, des communautés sunnites, alaouites, chiites, kurdes, catholiques, orthodoxes, etc. Aujourd’hui, le drame est absolu, quatre millions de Syriens ont quitté le pays, plus de deux-cent mille d’entre eux sont morts, le pays est ravagé et déchiré entre des camps multiples, les grandes puissances régionales et du monde se livrent bataille par syriens et djihadistes étrangers interposés, parfois directement sur le terrain. Or pas plus que lorsque Georges W Bush distinguait au début de l’intervention des États-Unis en Irak, un camp du bien et un camp du mal, un schématisme absurde de ce type, n’est licite. Résumons les forces en présence en tachant de les qualifier d’un point de vue « moral ».

Les Kurdes constituent sans doute le groupe le plus sympathique, celui d’une population sunnite en majorité réfractaire au wahhabisme et luttant depuis des décennies pour son autonomie et la constitution d’une entité kurde en Turquie, Irak, Syrie et Iran. Ils sont neutres par rapport au régime syrien, soutenus par les États-Unis, bien vus par les Russes, bombardés par la Turquie, ils combattent Daesch.

Le régime officiel d’Assad est une dictature brutale et sanglante. Elle protège cependant les communautés chrétiennes, chiites et alaouites, s’oppose à Al Qaida, à Daesch et à d’autres groupes sunnites wahhabites et salafistes au prix de milliers de ses soldats tués au combat ou égorgés. Elle est soutenue par tous les chiites de la région, du Liban, d’Irak et d’Iran, et par la Russie.

La Russie, confrontée à l’islamisme sur son territoire et soutien traditionnel des chrétiens d’Orient, profite de la situation pour retrouver ses prérogatives de grande puissance. Elle lutte aussi pour ses intérêts militaires et économiques : sécurisation de ses bases aéronavales en Syrie, les dernières en Méditerranée, et blocage des plans des pays du golfe de faire passer vers l’Europe un pipeline contournant le territoire russe. Elle est un soutien indéfectible, avec l’Iran, du régime d’Assad

L’Iran, puissance majeure du Moyen-Orient, défend la constitution d’un arc chiite Iran -Irak – Liban – Syrie ayant une frontière commune avec la Russie. Elle conteste le monopole déclaré de l’Arabie saoudite sur tout le monde musulman. Ce pays connait un régime de démo-théocratie mais aussi une riche vie universitaire et intellectuelle où la promotion des femmes est sans commune mesure mieux assurée que dans les pays sunnites du Golfe persique.

Israël voit dans la puissance iranienne et les chiites libanais du Hezbollah les principales menaces à sa sécurité, voire à sa survie, ce qui l’a amené à jouer double jeu avec certains groupes islamistes anti-chiites de même qu’elle avait dans un premier temps favorisé la montée du Hamas afin de contrer l’Autorité palestinienne. Ses relations avec les États-Unis d’Obama sont tendues, ses relations avec les Russes ne sont pas mauvaises.

Les rebelles syriens forment un spectre allant du Front Al-Nosra (Al Qaida en Syrie), dominant, à différents autres groupes salafistes sunnites distincts mais alliés, à l’Armée syrienne libre, initialement constituée de militaires sunnites moins radicaux issus de l’armée régulière syrienne. Parfois alliée des salafistes, d’autres fois rivaux, les sunnites de l’ALS qui n’ont en réalité jamais été dominants à l’intérieur de la Syrie, ont perdu en importance relative par rapport aux combattants djihadistes renforcés de volontaires étrangers. Les trafics d’otages et d’armes témoignent de la perméabilité entre ces différents mouvements. Ils sont soutenus par les pays du Golfe, la Turquie, les États-Unis, les pays européens, France et Grande-Bretagne au premier plan. L’Égypte, alliée de l’Arabie Saoudite et du Qatar au Yémen, est aussi en bon terme avec la Russie et ne soutient pas les combattants islamistes en Syrie alors qu’elle les combat sur son territoire.

Daesch, fils monstrueux de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, est un groupe salafiste sunnite anti-chiite extrême apparu en Irak et qui a conquis de larges territoires en Syrie en combattant l’armée régulière, les Kurdes et, selon les régions, les rebelles. Il a au départ été très soutenu par la Turquie et a manifestement bénéficié de nombreuses autres complicités. La conquête de Palmyre par ses colonnes de pickups exposées en plein désert sans aucune frappe aérienne des alliés occidentaux et du golfe pour les stopper reste des plus suspectes. Ses trésors de guerre lui donnent d’importantes marges de manœuvre.

L’Arabie saoudite est une monarchie absolue théocratique et rétrograde, berceau du wahhabisme et du salafisme. Elle applique la peine de mort comme tous les autres pays de la région, mais avec une particulière intensité et sauvagerie, elle décapite au sabre, fouette, coupe des mains, etc. Elle est actuellement engagé militairement au Yémen dont elle bombarde allègrement, elle aussi, les populations civiles et détruit les merveilles archéologiques. Elle a financé dans le passé et continue de le faire, avec le Qatar voisin avec lequel elle est néanmoins en rivalité, la plupart des groupes salafistes dans le monde. Forte du monopole du pèlerinage de la Mecque, elle n’a jamais consenti les aménagements nécessaires à la sécurité des pèlerins : plus de deux mille d’entre eux sont morts écrasés dans une bousculade durant le pèlerinage de 2015. L’Iran et le chiisme sont les grands ennemis de l’Arabie, conditionnant l’essentiel de sa politique extérieure.

Le Qatar a la même position que son rival l’Arabie saoudite et, de plus, désire faire passer un gazoduc sur le territoire Syrien, contournant la Russie, ce à quoi Assad, allié des Russes, s’oppose.

La Turquie d’Erdogan est engagée dans une fuite en avant autoritaire et islamiste sous les couleurs des frères musulmans. Des attentats sanglants frappent les Kurdes et l’opposition, des médias d’opposition sont réduits au silence manu militari. La Turquie a d’abord joué un rôle important dans le déploiement de Daesch à la frontière turco-syrienne avant de se retourner plutôt mollement contre lui. Elle bombarde et combat bien plus énergiquement les Kurdes, adversaires redoutés de Daesch. Les djihadistes étrangers allant combattre en Syrie ne rencontrent aucune difficulté pour passer par la Turquie

Les États-Unis sont alliés avec les pays du golfe, la Turquie et les pays européens dans un combat contre Daesch, peu efficace en Syrie même (voir Palmyre), et dans le soutien aux rebelles syriens. De nombreuses armes leur ont été livrées, directement et surtout via l’Arabie saoudite et le Qatar. Ses raisons sont bien entendu géostratégiques et économiques. Les États-Unis se sont récemment rapprochés de l’Iran dont l’influence sur l’Irak est considérable.

La France, ancienne puissance « protectrice » du Liban et de la Syrie, est un partenaire commercial et militaire majeur de l’Arabie saoudite et du Qatar, pays dont elle a fait dans la région ses alliés principaux, avec Israël et l’Egypte. Ce positionnement a sans doute joué un rôle dans l’intransigeance du Ministre des affaires étrangères vis-à-vis de l’Iran lors des récentes négociations sur le nucléaire iranien et la levée des sanctions. C’est aussi de la sorte – intérêts anciens en Syrie, alliances dans les pays sunnites wahhabites du golfe – qu’il faut sans doute expliquer la position intransigeante du gouvernement français, hostilité absolue au régime d’Assad et armement des rebelles.

Alors, dites-moi, voyez-vous un camp du bien et un camp du mal dans ce « merdier » ?

Axel Kahn, le trente octobre 2015

Partager sur :

One thought on “PAS DE MANICHÉISME PRIMAIRE DANS L’ANALYSE DE LA SITUATION EN SYRIE ET AU MOYEN ORIENT.

  1. Vous avez raison. Où est le bien, où est le mal? Et pour qui est-ce bien ou est-ce mal?Pour nous et notre bonne conscience d’occidentaux? Pour les peuples qui vivent cet enfer? Pour les croyants en des principes religieux qui leur sont propres?
    Pas de réponses pour moi. Mais un effroi à la vue des files interminables de gens, hommes femmes et enfants, qui fuient un pays qui ne leur offre plus que la souffrance et la mort.
    Alors oui il faut une mobilisation mondiale et réunir tous ceux qui sont conscients qu’il faut discuter avant de se confronter définitivement et uniquement au jugement meurtrier des armes.
    A vous lire on pourrait se demander s’il y a un peuple syrien. Seuls les Syriens pourraient répondre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.