Comme cela s’était amorcé déjà en quittant le causse de Limogne, s’était annoncé chaque fois que, quittant l’Aubrac et les terres peu fertiles des plateaux du Massif Central, le chemin redescendait dans la vallée du Lot, je chemine maintenant dans ce qui ressemble sans doute le plus à un pays de cocagne, un Eden ou coule à flot, sinon le lait et le miel (encore qu’il y en ait aussi), du moins le foie gras et tous les fruits capables de se former et d’arriver à maturité en Europe. La campagne est ici un jardin, les vergers de cerisiers, abricotiers, pruniers de différents types, kiwis, pêchers, brugnoniers, alternent avec des vignes de chasselas de Moissac, des champs de pois et de melons, de haricots verts, les serres occupent les vallées, les flancs des collines portent de beaux champs de tournesol, de blé, d’un peu de maïs. Les propriétés sont belles, en général rénovées, leurs couleurs sont pimpantes, les piscines particulières sont fréquentes, aussi bien dans d’évidentes exploitations agricoles que dans les résidences des nouveaux ruraux, parmi lesquels les Anglais sont ici particulièrement nombreux. Certes, la réalité doit-être plus mitigée, les ouvriers agricoles maghrébins sont nombreux, employés à la cueillette des fruits. Cependant, pas de doute, la campagne est ici prospère et productive, elle l’est depuis des temps anciens, les spécialités culinaires en témoignent.
Dans la Cacasse à cul nu des Ardennes, on imprégnait les pommes de terre de l’odeur du lard. Ailleurs, les pommes de terre, parfois avec le choux, demeurent la base de l’alimentation traditionnelle, servies avec lard et saucisses. Les tourtes du Berry ou de l’Allier incorporent un peu de viande de boeuf. La truffade ajoute le fromage local. Celui-ci est à la base de l’aligôt servi là encore avec des saucisses, du Massif Central au Rouergue. Dans le sud-ouest du Tarn-et-Garonne, Lot-et-Garonne, Gers, Landes, etc, le paysage culinaire change, aux cochonnailles du cassoulet du Languedoc s’ajoutent, omniprésents, le canard, son foie, les fruits, les vins….On est passé de régions traditionnellement pauvres à d’autres incroyablement gâtées par la nature, au sol riche, à l’eau abondante dans les vallées du Lot, de la Garonne, du Tarn et de leurs affluents soumis au régime océanique chaud et humide, au soleil généreux. Malgré la lenteur de la marche, la transition est rapide, elle apparait brutale. Abordant ces contrées bénies des dieux en ces jours où on commémore l’événement qui frappe les trois coups de la Révolution française est un paradoxe car à cheminer dans ce territoire ensoleillé et prospère on n’est pas enclin à penser aux bastilles qui restent à prendre. Et pourtant.
S’il me fallait, bientôt au terme de ma traversée lente et attentive de la France réelle, celle que vivent les gens, en désigner une que je souhaite voir emporter par le peuple révolté, ce serait l’idée de la mondialisation heureuse dont la plupart des décideurs européens et mondiaux continuent de véhiculer l’illusion si activement entretenue en France par Alain Minc et ses semblables. Que l’on défende l’idée d’une mondialisation nécessaire, inéluctable, que l’on rappelle que sous l’Empire Romain et avant la Première guerre mondiale, une sorte de mondialisation s’était déjà imposée, cela peut-être à la fois avancé et contesté. Mais “heureuse” ! Pour un très petit nombre de bénéficiaires en France, peut-être, mais pour la masse des citoyens ? Les territoires dévastés, sans espoir réel de rebond à moyen terme, la destruction du tissu industriel qui est aussi une destruction du lien social, la vague montante de l’idéologie du repli et de l’exclusion des autres que manifestent les succès du Front National sont des conséquences plus où moins directes des logiques de la mondialisation financière qui trouve son avantage à organiser la compétition entre des centres de production soumis à des règles de bien-être social et de défense de l’environnement toutes différentes, ce qui crée les conditions d’une concurrence peut-être libre mais incroyablement biaisée.
Ces propagandistes de la “mondialisation heureuse” devraient eux aussi prendre leur bâton de pèlerin et parcourir les chemins, de France, d’Afrique, de Chine, quitter un peu les Hiltons et Sheratons identiques de Paris à Londres, Austin, Lagos et Shanghai où ils discutent doctement avec leurs pairs des évolutions macroéconomiques des PIB censés appuyer leur optimisme.
S’ils veulent m’accompagner, je repars avec eux, promis.
Axel Kahn, le quatorze juillet 2013.
Bonjour et merci pour ce voyage à travers la France. Un merci particulier pour ces commentaires sur le pays de cocagne et bastide qui me manque tant. Merci et bonne marche!
Bonjour Mr Kahn, je n’ajoute rien à vos réflexions en fin de billet, je suis absolument d’accord avec vous. Cette bastille à prendre “une mondialisation heureuse” va être difficile mais faisable si les moyens vont dans ce sens, Mais QUI va le faire? bonne suite à vous et encore bravo!!!