LE PLANCHER DES VACHES OU DES FAUVES ? 4 AOUT 2014


L’expression est à la fois fort mal adaptée à la situation puisqu’il y avait largement autant de vaches d’où je viens qu’où je suis maintenant, et hélas, dans son sens métaphorique péjoratif, en deçà de la réalité d’un monde de fauves qui se sont déchainés en un été terrible et sanglant. Le mythe qui s’impose en considérant la folie humaine qui semble connaitre un paroxysme en ces temps est celui de l’apprenti sorcier. Chacun connait la légende de cet apprenti magicien qui, en l’absence de son maitre et comme il l’a vu le faire, transforme le balais en serviteur affecté à la corvée d’eau. Cependant, l’apprenti a oublié la formule qui permet d’inverser la transformation et tout aurait été englouti par les flots déversés par le valet magique et hyperactif si le sorcier lui-même n’était pas arrivé à temps pour tout faire rentrer dans l’ordre. Or, l’essentiel des drames que l’on vit en ce moment procède de la malfaisance de forces mises en branle par des apprentis sorciers qui se révèlent incapables ensuite de les maitriser.

 On se rappelle l’aide apportée par les Américains à Ben-Laden et aux talibans, instruments de leur lutte contre les soviétiques en Afghanistan. Aujourd’hui, les puissances occidentales se déclarent alliées privilégiées des monarchies sunnites du Golfe persique, principaux fournisseurs idéologiques et militaires des groupes islamistes proches d’Al Qaïda qui menacent l’Irak, la Syrie, la Libye, le Liban et tout le Sahel africain. En Palestine, le Hamas a été utilisé par Israël pour affaiblir le Fatah et l’Autorité palestinienne et pour donner de la lutte des Palestiniens en faveur de la création de leur État une image repoussante aux yeux des occidentaux. Par ailleurs, la dissection de la Cisjordanie par des colonies entourées de barbelés et de murs et l’impossibilité ainsi acquise de l’existence dans ces conditions d’un pays viable a exacerbé le désespoir des populations et leur ressentiment.  J’ai un souvenir vif de l’incroyable Bernard-Henri Lévy expliquant très sérieusement de Benghazi ne pas comprendre le scepticisme de certaines personnes quant à l’aspiration profonde des masses libyennes à l’exercice d’une démocratie pluraliste et apaisée ! La France, les États-Unis et l’Angleterre ont ensuite convaincu le Conseil de sécurité des Nations-Unies, par conséquent aussi la Russie et la Chine, de ne pas s’opposer à une intervention destinée à protéger les populations civiles. Ce nonobstant quoi, ils se sont activement engagés dans le renversement du régime et, pour la France, dans l’élimination physique du dictateur Kadhafi. L’Europe et les États-Unis ont en Ukraine, par leur soutien inconditionnel au mouvement russophobe de Maïdan, donné une occasion rêvée aux Russes de reprendre la Crimée. Ces derniers, excitant sans doute le ressentiment des populations russophones de l’est du pays, laissant s’y constituer des milices puis les armant, ont une part évidente de responsabilité dans leur drame actuel et, selon toute probabilité, dans la destruction en vol d’un avion commercial par des servants de leur matériel peu au fait de la distinction entre un aéroplane transportant des passagers et un bombardier ennemi.

 Tout cela m’habitait déjà tout au long des dernières journées de mon périple entre deux mers. J’ai dit à Sospel combien la conscience de cette absurdité et des souffrances qu’elle engendrait participait à mon désarroi à l’approche du “plancher des fauves”. L’exacerbation des souffrances de la population de Gaza témoignait de ce que rien ne changeait vraiment sur ce front, sinon en pire. A condition de rajouter certains noms et d’actualiser les données,  l’article “Le devoir du plus fort” que j’avais publié dans le Monde diplomatique en avril 2002 s’applique encore à la lettre à la situation présente.

LE DEVOIR DU PLUS FORT                           (cliquez sur le titre en rouge pour lire l’article)

Et puis, on ne sort pas aussi aisément d’une période aussi riche, aussi belle, parfois aussi difficile*que celle qui s’achevait. Si bien qu’après Sospel, je me suis trouvé dans la situation du cheval qui renâcle à sauter l’obstacle, ou plutôt en ce qui me concerne, à retomber après l’avoir franchi. La partie toute finale de mon parcours empruntait le GR 52, que je connaissais déjà fort bien. Quittant la vallée de la Bévèra, il monte vers la frontière italienne qu’il suit à courte distance après le col du Razet. Arrivé à 1170 m d’altitude, le chemin balisé amorce la descente vers la mer à Menton. Cette idée d’un abandon définitif des cimes, d’une descente comme point final, me fut sur l’instant intolérable et je quittai le GR pour entrer en Italie (ici, la Ligurie), et grimper au plus haut sommet du coin, le Gramondo qui culmine à près de 1400 mètres. Arrivé là, où j’étais déjà venu, je m’assis un très long moment, comme incapable de me détacher de ces superbes reliefs des Alpes maritimes françaises et italiennes qui plongent droit dans la Méditerranées. A mes pieds, à moins de dix kilomètres à vol d’oiseaux, les villes côtières des deux pays, presque de Vintimille à Monaco, leur urbanisation extensive, gangrène qui remonte les vallées de plus en plus loin à l’assaut des villages perchés de l’arrière-pays, leur charme mais aussi l’étalage insolent des inégalités.

Pourquoi descendre, qu’est-ce qui m’attend qui en vaille la peine, en bas, comment supporter cette re-immersion dans la folie d’un monde qui n’apprend rien, jamais, au moins en ce qui concerne les démons de “l’âme humaine” ?  Mes yeux scrutaient ces paysages tandis que ma pensée les investissait d’une signification en résonance avec mes aspirations et l’actualité, je m’efforçais de me fondre avec le sol de la cime et sa végétation rase de sorte que rien ne puisse m’en décrocher pour me précipiter dans mes tourments et la tourmente du monde d’en dessous. Puis tout s’estompa, la brume de mer envahit rapidement, d’abord les vallons puis les monts eux-mêmes, masquant les perspectives, celles de la côte, de la montagne, de mon esprit, aussi. Plutôt le brouillard que la certitude du pire ! Dans les nuages, on ne voit plus, le rêve redevient possible. C’est ainsi que fut levé le charme qui me collait au roc. Avec un grand soupir, je me lève, remets mon sac sur le dos, empoigne mon bâton et, presque à tâtons tant la visibilité est devenue faible, je dégringole aussi rapidement que je le peux vers Castellar, petit village dominant de 350 mètres la ville de Menton et que j’atteins alors que l’orage se déchaine.

Le lendemain, le soleil est revenu, ma répulsion à “m’abaisser” jusqu’à la mer aussi. De Castellar, un bon chemin rejoint Menton en un peu plus d’une heure, il m’inspire du dégoût, je remonte vers la frontière. Derniers efforts, dernier panorama somptueux, je dois me résoudre à l’inéluctable, je suis à Menton dont la vieille ville italienne est au demeurant ravissante. Me voici en définitive sur le plancher des vaches, dans l’univers des fauves, c’est aussi le mien, il va bien falloir que j’y vive.

Axel Kahn, le quatre août 2014

 

* À mon arrivée à Menton, les paramètres cumulés de mon périple indiqués par le compteur GPS étaient :

– Distance totale, 2057 kilomètres, soit sans doute du même ordre qu’en 2013.

– Dénivelé ascendant total, 43.091 mètres, soit sans doute deux à trois fois plus qu’en 2013.

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13 thoughts on “LE PLANCHER DES VACHES OU DES FAUVES ? 4 AOUT 2014

  1. J’ai envie de crier: NON! pas de résignation! mais le choix libre du beau et du meilleur! On peut toujours continuer d’éviter les villes tentaculaires, l’asphalte et le bitume au maximum. Et les fauves et les rapaces. Et pratiquer l’art de vivre qu’on s’est choisi!

    • “La beauté et les humiliés”, telle était la devise de Camus. Ils ne sont pas incompatibles. Jouir de la beauté n’est pas égoïsme, je dirais même que cela affine la lucidité, permet par l’écriture de joindre les autres afin de les sensibiliser aux souffrances des humiliés et d’illustrer les valeurs vers lesquelles hausser l’humanité. C’est ce que vous faites.
      Affectueusement à la Princesse… et à vous

      • Bien sûr que la conscience est souvent malheureuse, que la sensibilité, la vôtre, aiguë, généreuse, la nôtre, nous font souffrir devant les massacres, la violence, la haine, l’intolérance!
        L’action permet de changer, même infimement les choses, surtout à l’échelle de la vie d’un homme, mais tout doit être tenté. Les mots sont déjà des armes qui agissent sur la conscience. Wilson, conseillé par Bergson, avait fait entrer les USA dans la première guerre mondiale, en infléchissant le cours. Vous pourriez être de ceux qui interviennent sur les décideurs politiques. Vous en avez les aptitudes et le charisme.
        Vous savez aussi goûter l’art qui exprime mais sublime la souffrance et le faire goûter. Et cela aussi est une thérapie.
        Il faut œuvrer à faire triompher, et déjà en soi, beauté et joie qui intensifient l’existence.
        A vos côtés, fidèlement,
        Iroise

  2. Je lis votre chronique au 1er soir de mon périple sur le GR 34 au pays des Abers entre roscoff et ouessant. En communon de pensées face à la folie des humains. La dignité humaine reste à conquérir et je voyage avec les enfants -l’avenir- de gaza en tête. Les deux peuples, comme ceux d’Irak ou d’ailleurs ont le droit de vivre en paix ! Il est faux de dire que l’Europe est en paix. C’est ce à quoi je pense en regardant ce phare au chapeau vert à l’heure ou la marée remonte.

  3. Je partage tout a fait votre point de vue comme on aimerait se boucher les oreilles et dire stop a cette violence quotidienne je pense aux chrétiens d ‘ Irak avec qui j ai en commun la même foi et qui sont obligés de fuir en abandonnant tout serai je capable de le faire? Moi qui peut librement pratiquer ma religion et tant d autres endroits ou les droits de l homme sont bafoués que pouvons nous faire a part signer des pétitions ? On se sent tellement impuissants et pris en otages d une pensée ou d une autre et récupérés alors qu on veut seulement la Paix ,la Liberté et la Justice pour tous
    Vos photos et commentaires de marche étaient plus gais et nous manquent
    Attention a la déprime “post montagne ” …… Près de chez vous il y en a bien une ( montagne) qui vous attend pour vous redonner le moral !

  4. Vous ne portez pas le monde sur vos épaules. La complexité des faits demande sans doute beaucoup d’humilité. Mais votre voix porte et s’ajoute à toutes celles des humanistes qui nous éclairent et nous aident à mieux penser. Ces voix sont essentielles. Elles ne peuvent engendrer uniquement le pessimisme et pire la désespérance. Tout le long de votre longue marche dans le coeur du pays vous nous l’avez dit. Je l’entends encore. Et veux encore l’entendre.

  5. Cher Axel, Bienvenue sur le plancher des vaches où tout comme vous, nous sommes révoltés et peinés par toutes ces horreurs (malheureusement réelles) qui nous sont assénées tous les jours. Grâce à des personnages comme vous, nous retrouvons un peu d’optimisme et sommes heureux de vous savoir de retour à Mussy.

  6. Les jeux équestres mondiaux se préparent dans la belle région de Normandie. Un Norman XXL, tout aussi sympathique que notre Norman randonneur vous accueille sur leur site:
    http://www.normandie2014.com/
    Cette région est splendide aussi au printemps lorsque les poulains sont dans les prés avec leur mère. Une activité qui draine des emplois et fait partie de la typicité (avec les fromages, cidre et pommeau, etc )

  7. monsieur axel kahn ,votre livre est un pur bonheur à tel point que j’en suis à la page 234 , et que je m’efforce à ne pas le finir trop vite .Je viens de voir vos images sur le site , j’y reviendrai encore . les paysages , les fleurs , les villages …..encore , encore …. mon idée serait , qu’avec un certain recul , il serait interessant de réécrire vos impressions de cette grande marche pédagogique à tous points de vue .merci .

  8. Cela fait vraiment plaisir de retrouver “Princesse Hélène” et sa copine!
    Que veut-dire la retraite pour un cheval?Trop de fatigue pour supporter un poids sur le dos? car je pense qu’ils aiment les ballades avec leur cavalier les chevaux?. Nous ne connaissons pas aussi bien la sensibilité de ces animaux que celle des chats magiques.

  9. Jadeflore, j’ai l’habitude de mettre mes chevaux “à la retraite”, c’est à dire de cesser de les monter et de les faire travailler lorsqu’ils atteignent leurs vingt ans révolus, sachant que la vie moyenne d’un cheval est de vingt-cinq ans. Ils peuvent encore avoir du bon temps au pré et, parfois, je les promène au licol.

  10. Charles Cros voit des vaches
    ———-

    J’ai rêvé que j’étais un taureau dans un pré.
    La rosée du matin mettait une étincelle
    Sur chaque brin d’herbage, et la sombre hirondelle
    Poursuivait sans répit les insectes dorés.

    Mes vaches (trois ou quatre, et belles à mon gré)
    Savaient pertinemment ce que je voulais d’elles.
    J’étais heureux quand on m’en offrait de nouvelles,
    Et je vivais ainsi, de chacune adoré.

    Car nous autres taureaux, ne sommes point serviles
    Et ne nous activons, comme les gens des villes,
    À du travail utile, à des ouvrages lourds.

    Toutefois, de l’humain, la vie n’est pas infâme :
    Je trouve, quant à moi, bien mignonnes ses femmes,
    Elles qui, cependant, ne m’aiment pas toujours.

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