DE LA POINTE DU RAZ À LAZ 11.5.2014 – Un marcheur comblé, un blogueur frustré.


Arrivé à Quimper en début d’après-midi, deux rencontres m’attendaient, l’une à 17 h à la grande librairie de la ville, l’autre sous l’égide de l’association finistérienne ÉPHATA à 20 h.Toutes deux attirèrent foule et furent suivies de longues discussions et signatures de livres si bien qu’il était déjà demain lorsque je me couchai en pays bigouden, plus enclin à prendre quelque repos qu’à échanger.

Il faut, avant d’aller plus loin, que je vous parle d’ÉPHATA. C’est une association qui se présente comme dévolue aux sciences humaines, j’ajouterai teintées de spiritualisme. Parmi les responsables qui m’ont accueilli, Pierre, ingénieur, est un spécialiste des exégèses bibliques. Raymond a été missionnaire en Asie, d’abord à Singapour, je crois. Afin qu’il puisse évangéliser les Chinois si nombreux dans le pays, son évêque l’a envoyé quelques années à Taiwan où il ne s’est pas contenté d’apprendre la langue : il s’est initié aussi à la pensée chinoise, taoïsme puis confucianisme. Au terme de cette initiation, il s’est jugé incapable de délivrer “La vérité” évangélique aux Chinois et a demandé à l’évêque d’être déchargé de sa fonction. Il est devenu dès lors un excellent spécialiste des relations entre la pensée chrétienne et la philosophie taoïste. Anne, quant à elle, est convaincue que le microcosme du corps reflète le macrocosme du tout et s’évertue à en identifier les signes. Des gens divers et passionnés, au total, passionnants. En bonne résonance avec leurs quêtes individuelles, je leur parlai par conséquent de la beauté, c’est bien là, en un sens, la seule “spiritualité” qui ne me soit pas étrangère.

Le sept mai se déroula en grande partie avec Anne et Raymond avec qui, tout en devisant, j’arpentais par beau temps la rive sud du Cap Sizun, de la Pointe du Raz à Pors Loubous. Ne m’accablez pas, ce n’est pas une faute d’orthographe ! À la superbe chambre d’hôtes “An Tiez Bihan” de Plogoff, Marie-Rose et Jean-Paul avaient préparé pour moi et un groupe de randonneurs des Hautes Pyrénées un menu que l’on se serait attendu à voir au menu de restaurants de très bon standing, et cela se reproduisit par la suite avec Christine à “Le Cosquer” de Beuzec- Cap Sizun, et avec Valérie et Jean-Paul à “Ti Braz” de Landrévarzec. Ces agapes prolongées, vous le comprendrez, entrent directement en compétition avec la veine blogeuse !

De plus, ma première étape de Plogoff à Beuzec via la Pointe du Raz a été épique. Je l’avais anticipée longue, de l’ordre de trente-trois kilomètres. À l’arrivée, mon GPS indiquait trente-six kilomètres. Certes, j’en ai vu d’autres. Cependant je m’attendais pas à ce que le sentier côtier fût aussi escarpé, au point que le juge de paix GPS m’apprit à la fin de la journée que le dénivelé cumulé de l’étape avait atteint 1250 mètres, soit l’équivalent d’une très rude virée en montagne. Cerise sur le gâteaux, la presse et la TV attachées à immortaliser le début de cette traversée entre deux mers s’ingénièrent, en toute sympathie, à me retarder encore. Il était donc 19h30 lorsque j’en eu fini. Même pas le temps dans ces conditions de sortir ma tablette de mon sac.

Quant à l’arrivée à Douarnenez, à une heure plus raisonnable, elle ne put pas même être mise à profit pour passer un moment avec vous : Le libraire de la ville mobilisé pour faire vivre son petit établissement l’Ivraie m’avait prié d’y passer pour un entretien suivi de signatures. Cela me permit d’évoquer avec une assistance très nombreuse le destin de la ville confrontée aux crises associées des pêches et des conserveries de poisson. Le lendemain, dans un petit hameau de Landrévarzec, Valérie et Hervé avaient convié un dizaine de personnes, dont l’ancien maire, à un apéritif-débat certes convivial et instructif mais aussi peu compatible avec la rédaction de mes billets. Compte tenu des sollicitations qui s’accumulent sur tout mon parcours, je pressens que ce qui se passe dans le Finistère est représentatif des conditions de ma diagonale entre deux mers. Aussi, je ne serai pas en mesure comme en 2013 de vous retrouver chaque soir par le texte ; je m’efforcerai en revanche de ne jamais manquer notre rencontre photographique de sorte que vous puissiez néanmoins m’accompagner si vous le désirez.

Depuis l’extrémité ouest de notre pays, le paysage s’est modifié chaque jour. La belle côte granitique découpée et escarpée borde d’abord un paysage de lande rase et brûlée par le vent et le sel où ne poussent que quelques plantes dont la plupart n’a pas résisté à l’ardent soleil des semaines passées : fougères et ajoncs sont desséchés, ne persistent guère que les capitules d’arméria maritimes et des tapis de fleurs blanches à bulbe dont je n’ai pu retrouver le nom. Plus à l’est, en avançant vers la baie de Douarnenez, surtout après  avoir doublé le bout de la presqu’île de Crozon, l’eau douce devient abondante, elle dévale vers l’océan depuis les hautes falaises dans lesquelles les pécheurs ont creusé des marches qui conduisent à d’étranges petits ports-abris (Pors Loubous en est un), en réalité peu abrités et dont il faut treuiller les bateaux dès que la mer forcit. La végétation devient alors plus luxuriante, les fleurs se diversifient : primevères, jacinthes sauvages en tapis bleus et blancs, églantines, ajoncs fleuris. Herbes et fougères prennent de l’assurance. Après la baie de Douarnenez, dont j’ai pu avoir une ultime vision lointaine depuis la Montagne de Locronan, on pénètre rapidement dans une campagne vallonnée et fleurie où dominent les prairies dans lesquelles paissent des vaches laitières, ici plus abondantes que les races à viande, limousines surtout. Les quelques champs cultivés produisent une polyculture fourragère ou de la pomme de terre. En s’approchant des Montagnes Noires, l’aspect devient de fait plus montagnard, avec des vallées encaissées et des escarpement rocheux.

Puisque avec Douarnenez j’ai aussi définitivement quitté la Bretagne maritime, je désire faire part de mes impressions. Cette ville, rouge jadis (la première de France), a connu son époque de gloire à la fin du XIXème et au début du vingtième siècles. Des bancs importants de sardines entraient dans la baie, étaient piégés par les courants et devenaient de ce fait une proie facile pour les pécheurs nombreux. Toute l’activité économique était articulée à cette ressource : construction navale et, surtout, conserverie. La sur-pêche a tué la poule aux oeufs d’or, il ne reste plus qu’un seul pécheur sardinier dans le port.Cependant, certaines entreprises de conserve persistent, elles se font livrer le poisson cuisiné et mis en boite, du thon notamment, de parfois fort loin. Il n’y a bien sûr plus de construction navale. Cependant le tourisme et la plaisance se sont développés et la ville fait flèche de tout bois pour amplifier le phénomène : compétitions de courses navales, en ce moment le grand prix des Dragons ; superbe port-musée ; concentration des “vieux gréements” ; festival de cinéma ; importante vie associative. Au total, Douarnenez a souffert et souffre mais est bien vivante. Elle a conservé plus de la moitié de sa population, 25.000 à l’heure de sa splendeur et encore quinze mille aujourd’hui. Malgré la rudesse des mutations économiques liées au déclin considérable de la pêche, elle m’apparaît avoir du ressort. La suite de mon périple breton m’indiquera si c’est là un trait de la région.

 

Axel Kahn, dimanche onze mai 2014

 

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13 thoughts on “DE LA POINTE DU RAZ À LAZ 11.5.2014 – Un marcheur comblé, un blogueur frustré.

  1. Bonsoir M Kahn,
    n’ayant découvert que très récemment l’adresse de votre blog, à la lecture de “Pensées en chemin”, je me demandais si j’étais la seule incapable de lire vos billets de 2014 … mais je trouve la réponse ce soir.
    Malgré les sollicitations, je vous souhaite de pouvoir cheminer dans vos pensées quitte à vous conduire à faire des détours imprévus.
    Même si ce n’est pas original, je veux vous écrire que vos marches, votre parcours professionnel, votre humour et vos qualités d’orateur me touchent.
    Cordialement

  2. M. Kahn, merci pour ces nouvelles tout à fait réjouissantes, poétiques et enjouées ! Je vous avoue être un peu étonnée par vos mots : “la beauté, c’est bien là, en un sens, la seule “spiritualité” qui ne me soit pas étrangère”. Si l’on s’en tient à l’acception philosophique du terme, il me semble au contraire que votre parcours, et la quête qui en est indissociable, sont de l’ordre du spirituel…
    Je vous souhaite une très belle étape demain et permettez-moi un jeu de mots : vous êtes tout à la fois un chercheur marrant et un marcheur charmant !

    • Chère Pascale, chère Laurence,
      Mille mercis de vos mots charmants et encourageants. Lorsque je me déclare étranger au “spiritualisme “, ce n’est bien entendu pas en référence aux manifestations de l’esprit ( ou des esprits) humains mais à l’intervention d’un esprit transcendantal.
      À bientôt, j’espère’

  3. Mr Axel,
    C’est avec bonheur que je vous retrouve pour votre deuxième transversale. Alors que je n’ai pas encore fini la 1ère tirée de votre livre, je savoure ces quelques premières lignes depuis votre départ. Nous ne vous en voudrons pas de ne pouvoir vous suivre journellement ; telle est la rançon de la gloire (quelle qu’elle soit). Bon vent, belle mer (tant que vous l’a verrez). C’est un bien bel exemple que vous voulez partager (même si je suppose que vous ne le faîtes pas que dans ce but) et je souhaite que vous en ferez réfléchir plus d’un sur le sens, les priorités, et la finalité de l’existence de l’être humain. Merci encore pour tout ça. Et comme j’aimerai “routarder à vos côtés” Catherine

  4. Cher Monsieur,
    Un grand merci d’avoir partagé avec nous vos premières impressions avec la publication de ce premier billet que j’ai parcouru avec délectation.
    J’ai adoré “vos pensées en chemin” que j’ai lu avec le plus grand intérêt.
    Merci aussi pour l’enrichissement intellectuel que vous m’apportez. Je vous admire.
    Bonne continuation pour la suite de votre traversée.
    Bien cordialement.

  5. Bonjour,
    Vous êtes en chemin vers Saint-Mayeux, notamment. J’y habite. Enfin quand je ne travaille pas. Je travaille à Rennes…
    Je fais partie de la commission information de la commune et nous fabriquons un Petit journal qui est diffusé à tous les foyers de la commune 4 fois par an.
    Votre visite chez nous est un événement. J’aimerai bien qu’on puisse vous rencontrer pour vous poser quelques questions et pour vous prendre en photo. Nous ne sommes pas Le télégramme ou Ouest- France mais ça serait chouette si vous aviez quelques minutes à nous accorder.
    Merci de me dire.
    Et merci pour ce que vous retranscrivez, d’être le capteur du temps, des gens y compris au milieu de nulle part…

    Valérie

  6. Cher Axel,
    Comment rester concis lorsque l’on voudrait partager tant de choses avec vous. A la librairie Ravy, il a fallu vous couper le micro alors qu’à vous écouter, l’on était prêt à vous empêcher d’aller à votre conférence…Quand je pense que l’on aurait pu se rencontrer à l’époque où je fréquentais les Auberges de jeunesse, mais il est vrai que j’avais et ai toujours 10 ans de plus que vous.
    C’est avec un très grand plaisir que je vous rejoins tous les soirs avant de m’endormir pour suivre votre chemin 2013. Malgré les dures réalités, votre optimisme est contagieux.
    Merci pour vos interventions à la télé, merci de m’avoir permis de vous “voir” de vive voix, merci pour vos livres passionnants.
    Un seul regret, celui de n’avoir pu vous héberger à Gouesnach, mais ce n’était pas sur votre route.
    Bonne route et j’espère meilleur temps. Prenez soin de vous ;évitez les vélos de trop près de même que les glissades.
    On vous attend pour les prochaines conférences après votre périple.

    Pierre.

  7. Mr Axel Kahn,
    Quel bonheur de vous retrouver dans notre belle Bretagne!! J’ai découvert tardivement votre 1ére
    diagonale grâce à votre livre qui est une pure merveille de poésie,d’intelligence et d’émotions.
    Merci pour tout ce que vous faites,vous enrichissez nos vies
    Bonne route!!

  8. Bonsoir,

    Je suis journaliste pour Armor TV. Vous êtes de passage dans les Côtes d’Armor cette semaine et nous souhaiterions vous rencontrer demain à Glomel. Discuter et connaitre vos motivations à partir sur la route.Seriez vous disponible?
    En attendant une réponse de votre part je vous souhaite une bonne journée.
    Merci
    Emmanuel Le Bellego- Armor TV
    06.33.86.07.67

  9. Cher monsieur Axel Kahn. J’ai su que vous passiez à Perret le 14 mai, un petit terroir en lisière de la forêt de Quénécan. Je ne doute pas que vous y découvrirez, malgré la brièveté de votre passage, son exceptionnelle beauté, son mystère et l’épaisseur de son histoire marquée par la forêt, les pierres (le schiste bleu aux macles d’andalousite de l’étang des Salles), et les nombreuses traces de la vie difficile des gens qui se sont reconnus avant la désertification massive de l’après guerre dans le terroir nommé Koste ‘r c’hoed, du nom de leur danse traditionnelle. Je me délecte de vos pensées en chemin, une nourriture enrichissante et bienfaisante à ne pas manquer. Bravo pour votre initiative et grand merci à vous.
    Bonne route à vous
    Pierre

  10. Mr kAHN , un petit bonsoir des 4 Pyrénéens avec qui vous avez passé la soirée dans cette merveilleuse chambre et table d’hôtes dont tout le monde a bien profité!
    nous vous souhaitons “bon vent ” sur les chemins;, en ce qui nous concerne ,nous avons terminé notre balade bretonne à St Guénolé et nous sommes rentrés dans nos belles Purénées. Bon courage.Chantal , Christel , Jean Bernard et Jean Paul.

  11. Chers Pyrénéens et amis,
    Merci de votre mot, bon retour dans vos montagnes, je suis ravi de vous avoir connu.
    Axel

  12. Bonjour. Je débute tout juste votre périple 2014. Au début, j’étais déçue de n’y voir que des photos et puis je tombe sur votre premier billet qui se lit comme du petit lait que j’ai déjà bu une fois dans ma vie et récemment alors, je sais de quoi je parle 😉 Vos descriptions sont très visuelles, votre esprit scientifique sans doute qui prend ici une qualité photographique à la composition sobre et concrète teinté d’un humour malicieux, le tout richement garni d’informations, en toute simplicité littéraire et humaine, bravo pour ce premier !

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