Quoique je reconnaisse qu’une « primaire » puisse parfois enclencher une dynamique – tel a été le cas à gauche en 2011 – et que l’idée de renouveler l’exercice avant 2017 soit une idée sympathique dans le désarroi actuel, je n’ai jamais cru que cela soit réaliste compte tenu de l’état des forces en présence. Aujourd’hui, le total des intentions de vote pour la gauche dans son sens le plus large ne dépasse pas 35%. J’ai eu l’occasion de faire dans différents médias la ventilation probable de cette mouvance : autour de 11% pour Jean-Luc Mélenchon, de 16 à 20% pour François Hollande ou celui qui pourrait le remplacer, soit déjà 27 à 31% du total. À partir du moment où JLM a décliné l’invitation à la primaire et où, de plus, ni ses électeurs ni nombre des autres à la gauche du PS, gauchistes, communistes et écologistes autour de Cécile Duflot, ne sont sans doute prêts à reporter leur suffrage sur le président sortant ou son remplaçant, l’exercice me semblait illusoire.
Certains répliquaient à cette analyse que je surestimais sans doute les suffrages en faveur de JLM, voués à se contracter, disaient-ils, en cas d’une dynamique enclenchée par l’organisation d’une primaire. Je ne le crois pas et m’en explique. Mon analyse de la société française, affinée au cours de mes longues marches au sein de notre pays, m’a permis d’identifier la « sécession » de pans entiers de la population française avec, disons, la « politique ordinaire » des élites et des partis rendus responsables d’une situation jugée intolérable – subjectivement peut-être mais la subjectivité est en politique une donnée objective – et soupçonnés de préparer un avenir pire encore. Les sécessionnistes constituent la masse des électeurs du Front National, beaucoup viennent de la classe ouvrière et des petits employés qui votaient hier encore à gauche. Pour cette sensibilité en croissance rapide en France, la stratégie de JLM m’apparait habile, bien en phase avec la psychologie que j’hésite à appeler politique de ces citoyens. L’offre de JLM peut être qualifiée d’un tantinet « césariste », voir chaviste, mais cela ne constitue pour lui en rien un handicap pour des personnes désemparées dont un grand nombre a déjà basculé du côté bleu-marine de la force. Le candidat est brillant, il est l’un des meilleurs tribuns actuellement dans l’arène politique. Ses slogans font mouche : « l’homme d’abord » et, surtout, « La France insoumise », génial dans l’atmosphère actuelle.
Bien sûr, l’analyse détaillée de l’homme et de ses positions peuvent alimenter les critiques : son admiration sans borne pour Chavez manquait pour le moins de lucidité et peut inquiéter. Ses prises de position à rebours de la vulgates russophobe et poutinophobe ambiante gagneraient à ne pas dériver vers une admiration aveugle pour le président russe, admiration qui rappelle son emballement pour Chavez. Le tribun est parfois, à mon goût, inutilement agressif et brutal, mais je reconnais être par nature plutôt un doux, que mes adversaires n’hésitent pas à traiter de bisounours. De toute façon, aucun de ces « défauts » n’en sera un aux yeux de ses partisans avéré et potentiels, au contraire. En définitive, je persiste et je signe. En fin politique, JLM a adopté la position sans doute la plus efficace pour rafler l’essentiel des suffrages qui se portent depuis des décennies sur les candidats à la gauche du PS, soit de 9 à 13%. S’il y agrège des électeurs de la gauche du PS et quelques autres sinon près à basculer vers le FN, il peut dépasser les 12 à 14% des voix au premier tour. C’est d’ailleurs ce que certains sondages actuels lui promettent. Bien entendu, ces voix seraient indispensables à la victoire d’un autre candidat issu de la gauche s’il parvenait au second tour. C’est cependant à ce jour loin de constituer l’hypothèse la plus probable.
Axel Kahn, le dix-neuf avril 2016
Scénario envisageable qui occulte la question principale : Mélenchon tient-il vraiment à exercer le pouvoir, d’une manière ou d’une autre ? J’en doute.