POUR L’AMOUR D’UNE CHAUSSURE. 4.7


Certes, les bergères sont définitivement évanouies du paysage français (j’en avais pourtant rencontré une belle il y a deux ans dans le Mercantour), ce qui est un scandale car les moutons sont, eux, bien là. Ils bêlent désespérément et aucune jolie frimousse n’accourt plus jamais, je les trouve stoïques d’accepter pourtant de continuer à offrir leur lait pour le roquefort et autres délices. Que fait la Société protectrice des animaux ? J’ai cru, le long du canal de la Marne au Rhin, qu’une belle histoire pourrait se dessiner entre une élégante péniche et moi. Hélas, la belle lambinait par trop pour passer les écluses, je l’ai abandonnée avant que le lien ne se concrétise. J’en avais pris mon parti et poursuivais ma route, non pas tristement mais en sublimant mon aspiration à l’absolu par un transfert sur la pure et chaste beauté. Cependant, l’espoir est revenu ce matin, comme cela, sans crier gare.

La pluie incessante et les sols détrempés étaient parvenus à établir un équilibre parfait entre le degré hygrométrique extérieur, celui de mes chaussures et celui de mes pieds, sans parler des chaussettes. Pour mes pieds, pas de souci, ils étaient secs ce matin. Les chaussettes non mais je vous ai déjà fait la confidence de ma recette : le sèche-chaussettes obtenu par recyclage d’un banal sèche-cheveux sur lequel on enfile la pièce vestimentaire en question. Quant aux chaussures, le désastre était complet, elles étaient dans l’état où je les avais quittées hier au soir. Or, remettre ses pieds entourés de chaussettes sèches dans des souliers mouillés est une épreuve redoutable à laquelle sont confrontés un jour ou l’autre tous les marcheurs. Mieux vaut l’éviter. Et si mon sèche-cheveux-chaussettes reprenait du service pour les chaussures ? Tentons l’expérience. Je saisis délicatement l’objet trempé d’une main et commence à le caresser du flux d’air chaud, stoppant parfois pour vérifier d’une main tremblante l’effet de la manoeuvre, comme je le ferai avec la belle chevelure brune, blonde ou rousse d’une femme aimée qui, après sa toilette, m’aurait demandé, mutine, de lui rendre ce service. Mes soins ont un effet stupéfiant. Ne voila-t-il pas que la godasse semble fumer de plaisir, émettre des odeurs musquées fortes, que le raffermissement des cuirs engendre comme un gémissement, une promesse en fait. Elle sera exaucée car ma matinée après que j’ai enfilé l’objet au pied sera idyllique.

Bien sûr, cela m’amena à changer de regard sur mes chaussures, compagnes des bons et des mauvais jours. À mon départ de Givet, j’étais accompagné de souliers parfaitement complaisants, ils épousaient sans que j’ai à insister tous les caprices de mes pieds, sans manifester jamais aucun caractère, aucune résistance, aucune humeur. J’avoue que par lâcheté masculine, je me satisfaisais de cette incroyable adaptabilité qui confinait parfois à de l’inconsistance, voire à de la mollesse. Compte tenu de ce tempérament bien peu trempé, ce qui devait arriver se produisit. La belle avachie, trouée de toutes parts, moisie sous l’effet de la pluie incessante, ne fut plus qu’une savate pitoyable après 700 km, je devais me résoudre à la répudier, elle n’était pas en état de protester et, de toute façon, ne l’avait jamais fait. Je jetais alors mon dévolu sur de belles teutonnes altières, à la beauté un peu lourde mais puissante. Les premières expériences furent douloureuses, nous n’étions pas naturellement accordés l’un à l’autre. Cela me fit souffrir, elles n’en manifestèrent aucune émotion et parurent quant à elles rester impavides. Bientôt, l’évidence s’imposa. Soit je pansais mes blessures et mes pieds s’accoutumaient à elles, à leur rigidité, à leurs certitudes, soit je continuais pieds nus. Mes pieds et moi cédâmes, nous en fûmes récompensés au centuple. Je suis maintenant en couple avec des chaussures inaltérables dont j’ai appris à reconnaitre les mérites et les qualités, le chemin n’en a pas entamé leur port de reine, il semble être sans effet sur leur maintien, elles ne m’abandonneront pas, je leur resterai fidèle, elles sont impressionnantes, parfois intimidantes, merveilleuses en somme.

Entre elles et moi, c’est (presque) pour toujours, jusqu’à Ascain, en tout cas.

 

Axel Kahn, le quatre juillet 2013

 

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3 thoughts on “POUR L’AMOUR D’UNE CHAUSSURE. 4.7

  1. Bonjour Mr Kahn
    Il faudra penser à les encadrer, à votre retour..Un sourire de toi, et je boufferai mes chaussettes, ne dit-on pas ! là, ce serait plutôt vos chaussures, à défaut de jolie bergère..Les jolies bergères, on les trouve dorénavant dans les amphis, plutôt qu’au milieu des champs..Nos jolies bergères font des études maintenant, surfent sur internet, ont des blogs, et rencontrent leur “berger” sur des sites de rencontre..Ca manque de charme, forcément, mais, d’un autre côté, elles ont acquis le droit d’être l’égale de l’homme (hum, hum)
    Vous voilà du côté de Conques, encore un bien bel endroit, un des plus beaux villages de France, sans aucun doute, quoique, j’ai une préférence pour Belcastel, pas très éloigné de Conques, ce si joli village de l’Aveyron, où l’on mange si bien, mais, moins fréquenté par les pélerins..

  2. Chaussures du gyrovague
    —————

    J’ai suivi des chemins discrets, loin des clameurs
    Des agglomérations qui de banlieues se frangent.
    Mes pieds ne craignent pas de marcher dans la fange
    Auprès d’un vif torrent dont j’entends la rumeur.

    J’aimais les cabarets envahis de fumeurs,
    Jadis, mais à présent je fuis ces lieux étranges ;
    Ce n’est pas surprenant, avec l’âge, on se range,
    Et puis on se repose, et pour finir, on meurt.

    Les fruits de la forêt sont tendres à ma bouche,
    Je deviens familier des animaux farouches
    Qui ont un coeur paisible et ne font rien de vil.

    Gyrovague je suis, vagabond sans entraves,
    Avec le sanglier j’échange un regard grave :
    Sa présence me plaît, c’est un monstre subtil.

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