QUAND LES ENFANTS DU MORVAN NE SAVAIENT PAS À QUEL SEIN SE VOUER. Vingtième étape entre Dun-les-Places et le lac des Settons.


 Certes, la route est droite mais la pente est rude, selon l’inoubliable déclaration d’un de nos anciens Premiers Ministres adepte lui aussi, à dose modérée, des chemins de Saint Jacques. De ce fait, s’ajoute à la plus grande brièveté de la distance un aspect de mortification qui ne saurait être déplacé pour un pèlerinage. À dire vrai, je n’ai pas encore été témoin d’une telle mortification car depuis mon départ de Givet, je n’ai rencontré aucun autre marcheur, même après Vézelay. Sur la colline éternelle, les pèlerins étaient pourtant nombreux à déambuler en sandales. Cependant, l’immense majorité d’entre eux emprunte la voie occidentale, par Angoulême, beaucoup plus courte et moins difficile avant les Pyrénées. J’imagine que certains des candidats au trajet par Le Puy ont été dissuadés de s’y engager, mis au courant de son état lamentable (inondations, fondrières, boue, arbres abattus). Enfin, il se peut que les plus héroïques soient retenus le matin par quelque cérémonial religieux m’amenant à être systématiquement plus matinal qu’eux. Quoiqu’il en soit, ma totale solitude durant la marche n’a jusqu’à présent pas été troublée. Les choses changeront sans doute après Le Puy et jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port.

La forêt de Breuil-Chenue comme la majorité des bois du Morvan fait partie d’un système de sylviculture qui a progressivement remplacé, surtout après le XVIIIème siècle, l’exploitation de la forêt naturelle. C’est que le bois représente depuis des siècles l’une des maigres et rares richesses du territoire. C’est au milieu du XVIème siècle qu’a, en particulier, débuté le flottage du bois de chauffage vers Paris ; il n’a cessé de s’intensifier jusqu’au XVIIIème siècle et seul l’usage domestique de la houille qui se généralise vers le milieu du XIXème y a mis fin. Le bougnat auvergnat entre alors dans la danse. Les bois étaient entreposés et mis à l’eau en des endroits déterminés deux fois par an, soit dans la Cure, soit dans l’un de ses affluents comme au Saut de Gouloux. Les buches passaient de la Cure dans l’Yonne, puis dans la Seine ; elles étaient finalement récupérées sur les quais de Bercy, à Paris. Les grands lacs de retenue de la Cure et de ses affluents, tel le lac des Settons où je dors ce soir, ont été créés après 1850, dans le double but de protéger Paris des inondations alimentées par le réseau hydrographique du Morvan, et de régulariser le flottage du bois au moment où il déclinait.

À dire vrai, le bois n’a pas représenté au XIXème siècle la source principale de revenus du Morvan, il a été détrôné par le lait de ses femmes. Ma mère connaissait toutes les paroles de l’inoubliable chanson patriotique d’après l’annexion de l’Alsace et de la Moselle par les Allemands et je suis sûr que mon frère Jean-François les connait encore, chanson dont le refrain est : ” Prussien, Prussien, ma mamelle est française, je n’allaiterai pas le fils d’un Allemand”. Le chant régionaliste “La Morvandelle” reprend la même idée. Son avant-dernier couplet dit: ” Pourquoi subissons-nous un reste d’esclavage/ Pourquoi ces nourrissons privés du cher breuvage/ Gardons Ô mes amis nos femmes près de nous/ Nos filles et nos fils ont droit à leurs nounous”. C’est que la réputation nourricière des morvandelles allaient au XIXème siècle en faire les nourrices de tout Paris, selon deux dispositions, les nourrices “sur place”, qui restaient chez elles dans leurs villages du Morvan, et les nourrices “sur lieu” qui allaient allaiter à Paris les bébés de la bourgeoisie. Aux premières, l’Assistance Publique confia au moins cinquante mille enfants abandonnés ou orphelins, avec un succès d’ailleurs relatif. La mortalité chez ces nourrissons était proche de trente pour cent dans les mois qui suivaient leur arrivée dans le Morvan. L’absence de médecin, une hygiène non optimale et le sevrage précoce par des femmes désirant enfanter à nouveau pour leur propre compte expliquent sans doute ces chiffres. Les nourrices morvandelles “sur lieu” représenteront plus de la moitié des nourrices parisiennes ; leur situation est relativement enviable et, de retour au pays, elles se font souvent construire une maison, “la maison du lait”, dit-on.

Au total, si labourage et pâturage ont été les mamelles de la France, les mamelles et les buches ont été celles du Morvan.

 

Axel Kahn, le premier juin 2013.

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One thought on “QUAND LES ENFANTS DU MORVAN NE SAVAIENT PAS À QUEL SEIN SE VOUER. Vingtième étape entre Dun-les-Places et le lac des Settons.

  1. Agneau de la fable
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    Je ne bois pas à la rivière,
    Je reçois le lait de ma mère ;
    La Fontaine m’a confondu
    Avec du bétail ordinaire.

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