QUELS SERONT LES EFFETS DU BAZOOKA MONÉTAIRE DE LA BCE ?


    Quelques jours après que François Hollande a dévoilé ce qui était déjà un secret de polichinelle, la Banque centrale européenne  présidée par Mario Draghi a présenté son plan : rachat massif d’actifs aux banques, sous forme de titres de dettes souveraines des États de l’Union, pour un montant final de mille cent milliards d’euros en dix-huit mois, de mars 2015 à septembre 2016. Cette somme représente 6 % du PIB total de la zone euro et apparait de la sorte conséquente, même si les opérations de quantitative easing (QE), ainsi qu’on les désigne dans le jargon, ont atteint au total 20 % du PIB aux ÉU et en GB. Le QE, et par conséquent le plan de la BCE, revient à frapper monnaie, à « faire tourner la planche à billet », donc à accroitre la masse monétaire. Les  taux d’intérêt très bas en vigueur et les nouvelles liquidités mises à la disposition des banques sont censés les inciter à distribuer plus largement du crédit aux entreprises et aux particuliers, donc stimuler l’économie réelle.

    Les objectifs principaux de cette mesure, révolutionnaire pour la BCE attachée avant Daghi  au respect d’une stricte orthodoxie monétariste (le seul but d’une banque centrale indépendante est de mettre en circulation le papier monnaie dont a besoin une économie de libre marché en évitant l’inflation), sont triple :

    1 : Amener progressivement l’inflation à 2% et éviter la déflation. De fait, la déflation est déjà une réalité établie en Espagne, Italie, Portugal et semble débuter dans tous les autre pays, sauf en Allemagne et en France où la hausse des prix reste très légèrement supérieure à zéro. Tout concourt depuis des années à cette maladie, la plus grave et la plus difficile à traiter de l’économie libérale puisqu’elle assèche les achats de consommateurs incités à les différer en attente d’une baisse accrue des prix, et tarit de la sorte les commandes aux industriels qui cessent en conséquence d’investir. A la politique monétariste et restrictive de la BCE auparavant, s’ajoute aujourd’hui  la baisse de moitié des prix du pétrole qui tire encore plus vers le bas le prix des produits manufacturés qui avait déjà reculé de 1,5 %.

    2 : Appuyer sur l’accélérateur de la croissance en écartant le spectre de la déflation et en facilitant encore le crédit, comme rappelé plus haut.

    3 : Détendre les taux d’intérêt sur les titres de dette souveraine puisque l’action de la BCE équivaut à une monétarisation partielle de cette dette couverte en partie par de la création monétaire, toujours cependant par l’intermédiaire des banques privées. Cet effet est déjà perceptible puisque ce taux est déjà historiquement bas pour la France et l’Italie, baisse pour l’Espagne et le Portugal, et pourrait peut-être demain concerner aussi la Grèce.

    Le QE, création monétaire dans le but d’éviter la déflation et de relancer la croissance, est bien entendu une mesure d’une inspiration keynésienne plus ou inavouée. Les monétaristes et disciples de Milton Friedman, les grands gagnants du tournant économique anti-keynésien et néoclassique des années 1980 (ce que l’on schématise trop souvent sous le mauvais terme de néolibéralisme) y sont naturellement opposés puisqu’ils nient toute efficacité, à moyen voire à court terme, à de telles politiques susceptibles seulement, selon eux, d’alimenter l’inflation. L’opposition de l’école autrichienne dont se réclament les disciples de Friedrich Hayek est encore plus radicale. Ces courants, réunis aussi en France autour de la pensée de Frédéric Bastiat, ont toujours combattu l’idée même de banques centrales qui leur apparaît être un bâtard de John Maynard Keynes, l’adversaire honni dont Hayek jugeait la pensée aussi dangereuse que celle du socialisme et du communisme. Ces laudateurs radicaux du libre marché voient la monnaie comme neutre ou maléfique; elle ne serait pour eux qu’une commodité virtuelle de l’équilibre des marchés, équilibre menacé par toute intervention extérieure, de l’État ou des banques centrales, à leurs yeux obligatoirement intempestive. Ces économistes se vivent comme les seuls « vrais libéraux ». Ils dénonçaient déjà les opérations de QE aux ÉU et  leurs prévisions sont apocalyptiques.

    Hors de toute allégeance à une idéologie particulière de la pensée économique libérale, tachons de faire des pronostics quant aux effets du tournant « copernicien » de l’action de la BCE. Le point central est le succès de cette politique pour enrayer la déflation. La question se pose de savoir si la BCE n’agit pas déjà trop tard. La déflation est en effet auto-réalisatrice : parce que relayée par les anticipations des consommateurs et des industriels, la conjurer exige de convaincre ces derniers qu’elle sera en effet enrayée, sinon les premiers ne re-consommeront pas et les seconds ne feront pas d’investissement. Une deuxième condition est que soient créés aussi les moyens matériels d’un accroissement de la demande, extérieure et intérieure. Le commerce extérieur devrait bénéficier de la baisse actuelle de l’euro, mais au même titre pour tous les pays de la zone. De plus, la conjoncture internationale associe la panne actuelle des pays européens et un réel trou d’air pour tous les émergents, ce qui limitera les possibilités d’un gain important de rentrées liées à l’export. Reste le marché intérieur, crucial pour espérer un effet positif des mesures de la BCE. Bridé par les politiques européennes de modération salariale, de franche baisse en Espagne, GB, Grèce, Portugal, Irlande, de recul aussi des prestations sociales, il ne peut guère compter, si cette tendance se poursuit, que sur un flux significatif de retour à l’emploi ou sur du pouvoir d’achat découlant conjointement des revenus de l’épargne et de la baisse du crédit. Enfin une spéculation non maîtrisée pourrait tirer profit de l’afflux de liquidités et en ruiner l’effet sur l’économie réelle.

    Un élément d’appréciation pour affiner les pronostics est l’effet de telles mesures de QE ailleurs. Aux ÉU, c’est là la recette de son rebond économique incontestable, du recul du chômage, au prix d’un creusement de la dette et d’une aggravation des disparités de revenus. Cependant, l’importance des moyens découlant des rendements de l’épargne et la vive reprise de l’emploi ont au total produit les effets observés,  avec une croissance attendue du PIB de 3 % l’an. En GB, le chômage a décru mais l’importance de la pression salariale de la politique Cameron explique que les rentrées fiscales soient insuffisantes pour atténuer significativement la dette et le déficit des comptes publics. Au Japon, l’échec actuel de la relance des « Abenomics », ensemble des dispositions mises en œuvre par le Premier Ministre Shinzo Abe, est sans doute à imputer largement aux effets désastreux sur le pouvoir d’achat des consommateurs des relèvements de la TVA, et aussi  à l’ancienneté de la déflation qui sévit là-bas depuis plus de dix ans. Au total, l’un des facteurs clés pour le succès des politiques tentées de par le monde pour s’extirper de la crise est la relance de la consommation intérieure, en particulier des ménages les plus modestes aux faibles possibilités d’épargne et peu enclins à spéculer. Cela va à l’encontre de toutes les politiques conseillées par les artisans du tournant économique des années 1980. Nos dirigeants le comprendront-ils ?

Axel Kahn, le vingt-quatre janvier 2105

Partager sur :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.