J’ai considéré le livre « Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud, comme l’un des meilleurs de la rentrée littéraire de l’automne 2014 en France. Sa lecture m’a incité, de manière très naturelle, à relire « L’étranger », de Camus, chef d’œuvre du roman français qui appartient au cycle que l’auteur a, dans les pas de Kafka, consacré à « l’absurde ». Ce sentiment est accablant et constitue l’un des motifs possibles de la révolte sur laquelle Albert Camus s’est très longuement penché dans des œuvres majeures, en particulier « La peste » et « L’homme révolté », le roman et l’essai sur lesquels il a travaillé en même temps à partir de 1942. Je me suis replongé aussi dans l’un et l’autre. Le hasard fait que le dernier opus de Michel Houellebecq a été publié sur ces entrefaites. L’auteur est tout sauf négligeable, je l’aurais lu de toute façon. Son titre, « Soumission », explique que je me sois précipité sur lui dès « L’homme révolté » refermé. L’absurdité du monde conduit-elle à se révolter ? La révolte n’est-elle pas trop souvent elle-même absurde, n’aboutit-elle pas en général à la soumission ? Dans ce cas, le choix premier de cette dernière ne se révèle-t-il pas, tout compte fait, être le seul univers durablement habitable par l’humain ? Mes lectures s’articulaient presque trop bien, dans une cohérence pour l’essentiel établie, comme d’habitude, à posteriori.
Si Camus et Houellebecq sont l’un et l’autre d’importants auteurs français, presque tous les sépare. Le premier est un écrivain au style éblouissant, l’un des meilleurs que notre pays ait connu ; on peut par exemple relire, pour s’en convaincre, les dernières pages fulgurantes de « L’étranger ». Le second possède pour sa part un style efficace mais souvent minimaliste, en particulier dans «Soumission » où il ne faut pas rechercher d’envolée lyrique ni de description flamboyante et poétique, rien de comparable à celle d’un soir tombant face à la mer sur les hauts d’Oran, ville en proie à la peste et retranchée du monde. Quoiqu’on lui ait souvent dénié cette qualité, l’un se voyait autant philosophe que romancier et homme de théâtre, un peu sur le modèle de Sartre sous cet aspect, alors que l’autre, le moderne, axe l’essentiel de sa créativité dans l’art du roman et est sans doute, lucidement, dépourvu de prétention philosophique. Camus, dont la vie amoureuse a été riche, aborde les questions de la sexualité et du couple avec une grande pudeur. Quoique très éloigné du féminisme de Simone de Beauvoir, ses portraits de femmes sont sensibles et attachants. Houellebecq fait à l’inverse de ses fantasmes sexuels l’un des arguments constants de ses œuvres et l’intervention des femmes ne dépasse guère sa dimension charnelle ; c’est d’ailleurs l’un des arguments de départ de « Soumission ». Pourtant, ces deux écrivains abordent à soixante ans d’intervalle la question d’une société en proie à la déréliction, profondément absurde, sous certains aspects en pleine décadence et y consacrent leurs œuvres dont le versant romanesque prend la forme de contes, philosophiques pour Camus, sociaux et politiques pour l’un et l’autre.
« L’homme révolté » a déchaîné à sa parution en 1951 une polémique violente. Excepté quelques amis tel Louis Guilloux, tous sont tombé sur le dos de Camus auxquels des masses d’écrits vengeurs ont été consacrés. S’avisant de ce que « La peste » publiée quelques années auparavant devait être relue à l’aune des analyses de l’essai, elle a elle aussi fait les frais de cette tempête. Les idées de Camus sont connues, il les rappellera avec clarté en 1957 dans son discours de réception du Prix Nobel à Stockholm. L’homme est révolté ou n’est pas. En effet, ses aspirations sont bridées par l’oppression ou l’absurdité du monde, il ne peut pour être, ni accepter la domination de maîtres, ni celle du néant, il se révolte donc. Cela prend depuis la fin du XIXème siècle la forme du nihilisme, négation de toute transcendance oppressive, de toute valeur préétablie et restrictive du désir de puissance au cœur de l’aspiration à l’épanouissement. Cette pensée risque cependant de conduire à un avenir vide et absurde qui suscite lui aussi la révolte. Pour échapper à ce dilemme, les révoltés modernes ont choisi la révolution, ils se sont lancés à la poursuite dans le sens de l’histoire d’un projet de « surhumanité », sorte de parousie ultime dans laquelle seront consacrées les seules valeurs acceptables, celle de l’homme nouveau. Le ressort de la révolte est la défense de l’humanité en l’être si bien que tout ce qui la nie, qui consent au crime comme moyen d’accéder aux fins de l’histoire, fait perdre toute légitimité à la révolte, à moins d’être toujours payé du prix de la mort du criminel. L’anarchiste terroriste qui attend, qui espère la mort après avoir commis son attentat trouve grâce aux yeux de Camus, quoique son action débouche sur l’absurde. En revanche, le révolutionnaire qui devient oppresseurs et assassin, ainsi que toutes les idéologies qui l’ont nourrit, sont l’image du mal dans nos sociétés. Faut-il alors se résigner au monde tel qu’il est, inacceptable et révoltant ? Non, nous dit Camus, il existe une voie étroite au midi de l’homme, celle de la mesure. Rieux, le médecin obstiné qui s’affaire à hauteur d’homme dans Oran décimé par la peste, tout entier dans l’action au présent, acharné à chaque être et sans inscrire son combat dans les sublimes desseins de l’histoire, l’illustre, il est le modèle du révolté modeste mais légitime aux yeux de Camus, l’exemple aussi d’un humanisme du concret et de l’instant. Les Temps Modernes de Sartre, les surréalistes, les communistes et leurs compagnons de route, c’est-à-dire la grande majorité des milieux intellectuels des années cinquante ne pouvaient qu’être ulcérés par ces thèses en totale contradiction avec l’historicisme de la pensée dominante. On fera en creux le procès d’un humanisme bourgeois et de la résignation.
Certaines des observations de Houellebecq dans «Soumission » entrent en résonance avec celles de Camus. La société, française en particulier, se délite, tout repère ferme s’effrite. Le pessimisme est de mise. L’inanité de toute révolte établie, les acteurs d’une société anomique se résignent ou se résigneront, ils se soumettront. Le dernier roman de l’auteur se déroule à l’approche des élections présidentielles françaises de 2022. En 2017, François Hollande déconsidéré s’est retrouvé au deuxième tour face à Marine Le Pen et l’a pour cette seule raison emporté. Tout va mal, le président est inexistant, le pays est en proie aux violences sur lesquelles le black-out est imposé aux médias. Dans ce contexte, une nouvelle formation est apparue, la Fraternité musulmane dirigée par un leader charismatique, intelligent, réactionnaire et modéré, Mohamed ben Abbes. C’est un brillant orateur, proche des frères musulmans et du Qatar tout ayant des liens étroits avec l’Arabie saoudite. L’équivalent du Rieux de « La peste » est ici un professeur de littérature de l’université Paris III-Sorbonne nouvelle, spécialiste reconnu de Huysmans. Marine Le Pen et Mohamed ben Abbes sont finalistes de la présidentielle. Cédant comme de coutume sur tout, en particulier sur la laïcité, mais pas sur les postes ministériels, les socialistes passent très vite un accord avec la Fraternité. L’accord est ensuite élargi à une UMP laminée et à l’UDI ; un ticket ben Abbes – Bayrou, bouffon et pitoyable sous la plume de l’auteur, se constitue, ben Abbes est élu. Le mouvement est aussi européen quoiqu’avec un certain décalage avec la France. Impérial, ben Abbes engage l’Europe dans une association avec la Turquie, les pays du Maghreb, la Libye, l’Egypte, etc. Il reconstitue un nouvel ensemble aux dimensions de l’empire Romain, dominé par la foi et les valeurs de l’Islam. Le siège du parlement européen est déplacé à Athènes.
La paix et la liberté religieuse sont maintenues mais les richesses de l’Islam l’amènent à dominer sans partage, à acheter la paix sociale, et à largement islamiser l’école et les universités, à recentrer la société autour des valeurs de la famille, du patriarcat et de la soumission des femmes. La sécurité est rétablie. Le succès est assuré par la médiocrité des partis politiques, leur seul intérêt pour des bribes de pouvoir qu’on laisse à leur vanité satisfaite, par les avantages matériels et l’intérêt que voient les hommes dans la nouvelle place à leur dévotion laissée aux femmes. Les intellectuels, notre spécialiste de Huysmans en particulier qui se convertit lui aussi, sont affligeants de lâcheté et d’égotisme, ils l’étaient et le restent, ils sont les médiateurs du pouvoir comme ils l’ont dans leur majorité toujours été. La caricature des milieux universitaires est certes forcée, mais pas trop, je la sais assez réaliste.
On le voit, « Soumission » est nullement un livre « islamophobe » selon le vocabulaire du temps. En réalité, le Front national et, surtout, La Fraternité sont les seules forces cohérentes du livre qui est surtout un pamphlet violent contre les intellectuels et le personnel politique, celui du Parti socialiste, bien entendu, mais au moins autant de la droite dite républicaine. Les circonstances factuelles du conte politique sont invraisemblables, elles constituent seulement le cadre d’un tableau féroce que fait Houellebecq de nos « élites » intellectuelles et de nos élus et partis. Il mérite d’être lu. La France de 2022 dépeinte est en proie à une sorte de peste, elle aussi, de désolante régression, en tout cas. Le héros de Camus n’avait pas à Oran de projet grandiose, il savait seulement qu’il fallait ne pas abdiquer, que la révolte pour chaque malade était possible et nécessaire, que tel devait être son objet. Il se révolte, malgré tout, donc il est. L’universitaire de Houellebecq, aussi désabusé que le médecin, se soumet lui, comme les femmes doivent être soumises aux hommes, un peu pour cela. Se soumettant, il renonce à être, nous dit Camus. Différence d’auteur, seulement, ou bien aussi de période ? Comment être en 2015 ?
Axel Kahn, le vingt-huit janvier 2015
Comment dire le sentiment de malaise, de désarroi ressenti après la lecture de votre analyse? Peut-être vient-il de ce que vous mettez en parallèle deux écrivains qui ne semblent rien avoir en commun. Camus parle de l’homme, de l’absurdité apparente de sa condition humaine, mais aussi de sa dignité puisqu’il est capable de révolte. Je pense qu’il existe beaucoup de docteur Rieux en France, qui parce qu’ils sont au contact de la réalité restent dans l’action et vivent leur vie en tant qu’homme.
Houellebecq parle d’une masse informe d’êtres qui n’ont pas d’existence propre. Ce ne semble même pas être un peuple. A partir de quel moment est-ce devenu cela? Pour quelles causes? Donne-t-il l’impression que toute société est amenée à produire cette gélatine? Il peut l’imaginer, mais peut-il dire qu’il s’appuie sur une société qui existe, en déréliction, sans repères?
Personnellement je n’y crois pas. C’est un fantasme d’écrivain.
Je crois en la révolte parce que l’homme est homme et qu’il a conscience de ce que sa vie ne vaut que s’il la vit.
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Non, seulement ce blog.
Abraham et Ismaël
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Ils sont sur un trajet qui sort des habitudes,
Abraham qui navigue avec son grand garçon,
Lequel sait manoeuvrer la nef d’incertitude
Allant vers l’inframonde où tous les diables sont.
Le patriarche craint la proche solitude ;
Mais l’eau du lac obscur, qui jamais ne répond,
Ne déploie envers lui nulle sollicitude.
De cette nef, le vent vient balayer le pont.
L’ordre venant de Dieu, toute révolte est vaine,
Lui qui sait mesurer nos plaisirs et nos peines,
Lui qui connaît le poids de chaque grain de sel.
Le vieillard n’est pas sombre et l’enfant n’est pas triste,
Dur est le grand couteau fourni par l’aciériste :
Dieu pour le retenir enverra Saint Michel.