RINGARDES, CES VALEURS ? 19 juin.


 Après Marols, Montracher, un nid d’aigle à 1150 mètres d’altitude qui servit déjà de sanctuaire aux Celtes, ce dont témoigne la découverte en ce lieu d’une étrange statue de déesse-mère. Ce soir, c’est de Leignec que j’envoie ce billet, à deux kilomètres de la frontière entre Loire et Haute Loire et en face du mont Gerbier du Jonc aussi connu de tous les écoliers de France et de Navarre que 1515, la date de la bataille de Marignan. Tous ces endroits sont constitués d’un petit bourg jadis fortifié et dont il demeure des remparts percés d’orifices en forme de serrures pour les tirs des archers, arbalétriers ou arquebusiers. Les maisons carrées ou rectangulaires de deux étages en moyenne sont en granit gris, la pierre du pays, et surmontées de tuiles. Elles sont serrées autour de l’église qui est en général le point le plus élevé du village, visible des pèlerins à des kilomètres à la ronde. Ainsi peut-on distinguer le clocher du sanctuaire de Leignec depuis les remparts de Montracher, à une quinzaine de kilomètres de distance à vol d’oiseau. Entre ces villages, on chemine entre 700 et 1000 mètres dans un paysage de collines qui ménagent de belles perspectives sur les monts du Vivarais à l’Ouest, le plateau du Velay au sud et la crête du Forez-Livradois à l’ouest. Les prairies sont abondamment fleuries, entrecoupées de landes à la pente plus raide où domine encore le genêt. Tout reste de la sorte une fête pour le regard et l’âme qui fait oublier sans difficulté la lassitude des longues marches et ces signaux du corps dont j’ai parlé. Cela doit faire bientôt mille kilomètres que je chemine, dans des environnements naturels et humains divers , toujours avec ce ravissement de passer par tant de régions de notre pays dont aucune ne me laisse indifférent.

Mais j’entends déjà certaines remarques et critiques suscitées par l’esprit dans lequel j’ai entrepris et réalise ce périple. Parler de beauté et de joie, de sérénité et de plénitude, ne constitue-t-il pas un faux-semblant dans un pays où les souffrances de beaucoup sont si manifestes, la cupidité sans principe de certains si insolente, les conflits si aigus, les haines si visibles, la tendance à la violence si inquiétante ? Le terme condescendant de “bisounours” vient alors à la bouche de ces censeurs d’une démarche dans laquelle ils voient une guimauve iréniste insignifiante tant elle serait en décalage avec une réalité beaucoup plus dure. J’ai d’ailleurs l’habitude de ce type de réaction, c’est celui que je rencontre encore souvent sur le plan moral où l’on objecte à certaines de mes positions qu’elles ne sont guère plus qu’un étalage de bons sentiments en contradiction avec la nature réelle des relations humaines. À ces critiques, je réponds qu’existent en effet des bons et des mauvais sentiments, et cela en chacun d’entre nous, et que pour ma part je préfère, parce que je connais les seconds, faire la promotion des premiers. Question de choix. De même, aucune existence humaine ne peut être dédiée dans sa globalité à la beauté, j’ai rappelé combien apparaissait utopique le désir d’Oscar Wilde de faire de sa vie une oeuvre d’art. En revanche, je suis intimement convaincu qu’il n’existe pas non plus de vie humaine sans référence à la dimension de l’émotion esthétique qui amène nos semblables à trouver beau ce qui suscite ce type d’émotion. Or, il est difficile d’affirmer qu’aujourd’hui entre les interventions des défenseurs de l’intérêt et celles des promoteurs du plaisir esthétique désintéressés, ce soient les secondes dont le nombre et l’intensité constituent une menace. Puisque tant de gens remarquables sont prompts à évoquer le principe de réalité selon lequel nos semblables seraient des Homo economicus, et que cela, il est sain que certains rappellent que sapiens est aussi un être épris de beauté qu’il est ardent à créer. Je m’y colle.

Lorsque à tout ce qui précède et qui rencontre tant de scepticisme ironique j’ajoute, pour aggraver mon cas, que j’aime profondément mon pays et que ce dernier s’appelle la France, je sens qu’on est prêt à instruire mon procès en dérive nationaliste, à considérer, désolé, que la “lepenisation des esprits” ne m’a pas épargné. Quel vilain mot que celui de patriotisme dans la France d’aujourd’hui. Notez bien que ce trait nous est propre, les Américains sont patriotes, les Chinois aussi et la plupart de nos partenaires européens le sont plus que nous. Ils ont d’ailleurs de quoi car tous s’enracinent dans des nations superbes qui ont apporté à l’humanité des contributions majeures. Je serais américain, anglais, allemand, indien, italien, égyptien ou de tout autre pays, je serais patriote dans le sens ou édifié au sein d’une culture inscrite dans une histoire j’aurais, comme j’ai concernant la France, conscience du tribut que je leur dois. De plus, profondément humaniste, il m’apparait essentiel que chacun puisse offrir aux autres le témoignage des richesses multiples de la société qui l’a accueilli et (où) au sein de laquelle il s’est construit, et recevoir la pareille de leur part. Cela vaut aussi de la construction européenne qui procède bien sûr de tout ce que les nations unies ont apporté individuellement et dont il y a lieu d’être fier. Le mot est dit, je suis fier d’être français et si j’étais d’un autre pays, j’en serais fier aussi. Un pays que l’on aime et dont on est fier, on veut le connaitre mieux et en parler, en vanter les attraits; c’est ce que je fais. On a aussi le désir et le plaisir de le faire connaitre et apprécier des autres, de les y accueillir. Rien n’est bien entendu plus étranger à l’amour de son pays que le nationalisme xénophobe qui aboutit à en diffuser une image hideuse. Alors, peut-être suis-je ringard lorsque je parle de la beauté, celle des sentiments et celle de mon pays. Cependant, aucun regret, j’assume.

 

Axel Kahn, le dix-neuf juin 2013.

 

 

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3 thoughts on “RINGARDES, CES VALEURS ? 19 juin.

  1. Vous devriez dire à tous vos détracteurs qui vous traiteraient de bisounours, de faire, ne serait-ce que le 1/4 de ce que vous êtes en train d’entreprendre, et, même si votre chemin devait être écourté, vous avez fait le plus dur avec le sale temps que vous avez connu..
    Si, après avoir parcouru 1000 km, ils ne sont pas séduits par la beauté de notre pays, s’ils ne sont pas sous le charme, tout comme vous, alors, là, ce sont des cas désespérés ou tout simplement des abrutis.
    A propos de cheminement, pourquoi n’avez-vous pas proposé au député, comment s’appelle-t-il déjà, j’ai son nom sur la langue, de voyager de concert, vous auriez pu partager vos points de vue, et, main dans la main ou épaule contre épaule, aller ensemble à la rencontre de la France profonde…

  2. vos textes sont formidables, tout empreint d’humanisme et je partage vos points de vue tout particulièrement votre texte du 19 juin et j’avoue suivre avec passion votre voyage qui nous a donné l’envie avec mon mari d’aller voir ces paysages et ces lieux merveilleux.
    Bon cheminement

  3. Bonjour,
    Je rentre de mon travail , un peu fatiguée, relation humaine riche mais pas toujours simple.
    Je regarde vos photos et je rêve au vacances. Histoire, gastronomie, fleurs, architecture et géologie…notre pays est si riche.
    Nos agriculteurs vous parlent-ils de leurs produits? Les labels rouges, appellations contrôlées et autres leur permettent-ils d’améliorer leurs ventes et de vivre décemment de leur travail ?(fourmes d’Ambert, de Montbrisson, viandes Charolaise, Aubrac; bientôt les lentilles du Puy etc ) L’agriculture biologique est–elles pour eux une perspective, une réalité déjà?
    Beaucoup de jeunes “rats des villes” aiment que l’on parle des campagnes, de nos régions, bien rares sont ceux qui n’ont pas des attaches dans nos belles provinces. Bien vite les conversations informelles dévient vers les spécialités culinaires diverses. C’est imparable et c’est animé!
    Donc merci encore pour vos reportages.
    Avez-vous prévu de traverser un pays de vignes? !;-)

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