SALAIRES ET REVENUS MIROBOLANTS : CE QU’EN PENSE DEWI


          Carlos Tavares, PDG de PSA, vient de doubler son salaire, ses revenus se sont élevés en 2015 à cinq million deux cent-quarante mille euros. Dewi, la “Primavéra” de “Être humain, pleinement”, la brillantissime scientifique indonésienne, promise au prix Nobel, a un avis qu’elle exprime dans le chapitre “L’argent” de l’ouvrage. Je vous le livre.

Primavéra et maman orang-outan

Primavéra, de Boticelli, c’est à dire Dewi, grosse de la science et de la vie, avec la maman nourricière orang-outan de sa soeur jumelle Eka dans le nid familial…

(…/…) Dewi se conforme en fait sans le savoir aux injonctions anciennes d’Aristote, utiliser l’argent en tant que moyen mais n’en faire jamais un objectif. Quoiqu’elle soit à ce point investie dans la science qu’elle ne prend guère le temps de penser la société dans laquelle elle vit, elle se sent souvent en décalage complet avec le monde de l’argent roi qui l’entoure. Alors qu’elle se demande parfois comment utiliser ses revenus confortables, elle est effarée de ce que certains s’efforcent de gagner dix fois plus. Fichtre, pense-t-elle en prenant connaissance des salaires et avantages divers faramineux de financiers et dirigeants d’entreprise, parfois de footballeurs et de chanteurs, que peuvent-ils bien faire de telles sommes ? Elle n’en est cependant nullement jalouse, elle préfère de loin sa vie sans souci matériel au service d’une passion, de la science et des gens à la leur, obsédés par l’augmentation de gains qui excédent déjà non seulement ce dont ils ont besoin mais aussi ce qu’ils peuvent raisonnablement dépenser. Elle est d’ailleurs intimement persuadée être plus heureuse qu’eux.

            Dewi n’a pas tort. Toutes les études montrent certes que la pauvreté et les conditions de vie qui l’accompagnent constituent un obstacle important à l’impression subjective de bien-être et de bonheur. Au niveau des nations, il existe une corrélation entre l’indice global de bonheur de la population et le produit intérieur brut (PIB) moyen par habitant, au moins lorsqu’un pays pauvre se développe. Le Bhoutan a pu proposer l’institution d’un indice de Bonheur national brut. Pour une part, il dépend sans conteste pour les pays en voie de développement de l’accroissement des richesses par habitant. Cependant, cette dépendance devient plus discutable pour des PIB élevés en ce qui concerne les nations, et le niveau de revenus en ce qui concerne les individus. Pendant que les richesses produites par les pays industrialisés ont été multipliées par quatre, l’impression moyenne de bonheur n’a pas augmenté significativement, elle a faiblement diminué aux États-Unis. Au niveau individuel, les données sont assez contradictoires mais, globalement, suggèrent qu’au-delà d’une certaine somme, disons soixante à soixante-quinze mille euros par an en France et dans les pays européens similaires, la progression de la fortune impacte par elle-même peu la satisfaction de sa situation, avec cependant un paramètre de relativité qui va nous amener à évoquer à nouveau René Girard et son désir mimétique. Lorsque qu’on demande à des étudiants s’ils préfèreront dans l’avenir gagner, disons, cinquante mille dollars sachant que la moyenne de leurs collègues en disposera de trente mille, ou bien soixante-quinze mille pour une moyenne à cent mille, ils sont très majoritaires à choisir la première solution, gagner moins mais plus que les autres plutôt que l’inverse. Le même revenu sera apprécié, comme satisfaisant dans une entreprise où il se situera dans la catégorie supérieure, et comme scandaleusement insuffisant s’il figure à l’inverse  dans la partie basse de l’échelle. De la sorte, l’indice de bonheur exprimé par des gens forts riches ne tient plus à une meilleure satisfaction des besoins et des envies mais à celle d’être plus riche que les autres. C’est aussi sans doute la raison pour laquelle l’indice de bonheur n’a nullement suivi l’accumulation des richesses dans les pays développés car il s’est accompagné d’un accroissement des inégalités génératrices de frustrations et d’impression de mal-être. (…/…)

          Nous sommes-là au cœur du phénomène anthropologique analysé par Girard, ce qui explique le paradoxe des salaires et fortunes démesurées et souligne combien il conduit à une impasse. Tel très haut revenu va chercher à les accroitre encore, non pas parce que ce serait là pour lui le moyen de satisfaire un désir très vif mais parce qu’il aspire à disposer au moins de la même somme que le collègue ou le concurrent. Ce dernier s’empressera d’agir de même dans une compétition absurde et sans fin qui rappelle la scène comique du Dictateur de Charlie Chaplin où Hitler et Mussolini chez le barbier actionnent à tour de rôle leur siège pour dominer l’autre jusqu’à ce que le fauteuil s’effondre quand il a dépassé son élévation maximale. L’une des conséquences de cette course folle est de contribuer dans les entreprises à la dégradation du climat de l’encadrement supérieur, d’induire un nomadisme accéléré des cadres de haut potentiel puisque l’intérêt de leur tâche et leur solidarité envers leurs sociétés s’effacent derrière la reconnaissance ultime que constitue un salaire supérieur à celui de ses anciens collègues. Les plus bas revenus ne pouvant progresser au même rythme, les inégalités s’accroissent avec les conséquences évoquées plus haut. (Pages 175 et 176, Être Humain, pleinement, par Axel Kahn, Stock, en librairie le trente mars 2016)

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One thought on “SALAIRES ET REVENUS MIROBOLANTS : CE QU’EN PENSE DEWI

  1. Aigle prêcheur
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    Un grand aigle prêcheur, qui nul mal ne tolère,
    Dit qu’à faire du bien, l’homme est avantagé ;
    Qu’il faut laisser le temps éteindre la colère,
    Et savoir écouter, et savoir partager.

    Au bélier du jardin, il dit de ménager
    L’art du cultivateur, qui lui vaut son salaire ;
    Au blaireau du sous-bois, de ne point s’enrager,
    Même contre un goupil, qui a tout pour déplaire.

    Bientôt, les animaux, cessant d’être rivaux,
    S’en vont vers le succès, unis dans leurs travaux,
    Satisfaisant ainsi du prêcheur la requête.

    Mais notre beau parleur, de son succès jaloux,
    Sermonne d’autant plus, pour enfoncer le clou :
    Un vain orgueil a fait de son coeur la conquête.

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