SAUVER DES VIES : LA VERTU ET L’EFFICACITÉ


Le docteur hongrois Rezsö Kasztner,  Juif d’origine roumaine, travaille pour des organisations sionistes, et fonde en 1943, avec Joel Brand, un comité d’assistance aux Juifs, le Vaada. Le dix-neuf mars 1944, lorsque la Hongrie est occupée par les nazis, commence la déportation massive de la communauté juive vers Auschwitz. La première étape est la confiscation des logements et le regroupement des familles dans des ghettos. Le cinq avril, Kasztner et Brand ont une première rencontre avec des officiers SS, qui proposent une suspension de déportations moyennant une rançon de deux millions de dollars. Des versements sont effectués en plusieurs temps. Puis le SS Adolf Eichmann intervient dans la négociation, exigeant dix mille camions militaires et diverses marchandises (thé, café, savons) contre le sauvetage d’un million de Juifs. Mais, pendant ces terribles négociations, les déportations continuent, et il n’y a pas un million de Juifs à sauver. Néanmoins, Kasztner parvient à organiser le départ de 1 685 personnes dans un train à destination de la Suisse. Il met aux enchères cent-cinquante places pour les plus riches, de façon à financer le trajet des plus pauvres, car la place est à mille dollars. Le train quitte Budapest le trente juin 1944.

En Slovaquie, la dirigeante sioniste Gisi Fleischmann et le rabbin Michael Dov Weissmandel dirigent le “Groupe de travail”, une organisation juive souterraine de sauvetage. En 1942, ils soudoient le capitaine SS Dieter Wisliceny, l’adjoint d’Eichmann au sein de la section juive de la SS, alors chargé de superviser la déportation des Juifs slovaques. Il n’existe pas de preuve formelle que les pots de vin soient à l’origine de la fin des déportations en Slovaquie, bien qu’ils aient peut être influencé cette décision. Il est cependant certain que les pots de vin, versés par le Groupe de travail à des fonctionnaires slovaques, permettent l’ouverture en 1942 des trois camps de travail forcé de Novaky, Sered et Vyhne dans lesquels seront détenus des Juifs qui risquaient la déportation et qui échappent ainsi aux camps de mise à mort. Quatre mille Juifs slovaques sont de la sorte  sauvés d’une mort certaine. Dans une stratégie connue sous le nom de “Plan Europe”, les membres du Groupe de travail tentent également de réunir deux  à trois millions de dollars auprès des Juifs du monde libre pour payer les nazis afin qu’ils cessent les déportations vers les camps de mise à mort. Ce ne sont là que deux exemples où l’exigence de sauver des vies de juifs de la barbarie nazie amena à verser de l’argent à un régime honni. Il y en a de nombreux autres.

Dans les camps de réfugiés à travers le monde, en tous lieux et de tout temps, se reconstituent des mafias ou des groupes religieux dont le pouvoir de nuisance est tel qu’ils imposent parfois aux autorités des camps, aux ONG, une négociation dont le terme est la tranquillité et la possibilité de secourir les réfugiés contre une cécité volontaire à des trafics crapuleux  divers : sexe, drogue, promesses de « passages ». Cette situation s’est retrouvée aussi il y a peu en France à la « jungle de Calais ». Que de richesses accumulées sur la détresse et la misère des gens !

Bien entendu – comment pourrait-il en aller autrement – les conditions du sauvetage en mer de migrants au large des côtes africaines, surtout libyenne, débouchent elles aussi sur des dilemmes de ce type. Des milliers de personnes se noient chaque année, il faut les sauver. Où ? Proche des côtes européennes ? C’est le choix des autorités étatiques. Cependant, le risque de naufrage des embarcations surchargées en est accru en proportion de la distance à parcourir. Alors au plus près des eaux territoriales des pays africains concernés ? Mais alors, que faire quand, dans la même zone, des garde-côtes de ces pays sont prêts à intervenir ? Au nom de l’intérêt des migrants menacés de mauvais traitements, parfois de violence, voire d’esclavage, faut-il renoncer, lorsque cela est possible, à les prendre de vitesse ? Et puis, bien entendu, les trafiquants de vies humaines sont prompts à utiliser à leur profit le caractère dramatique de la situation. Le marché, implicite sinon explicite, est clair. Soit les sauveteurs interviennent le plus tôt possible et préservent ainsi des vies humaines. Ils facilitent aussi ce faisant le travail des passeurs, ils le rentabilisent. Ceux-ci n’ont, de leur point de vue, qu’à leur livrer « leur cargaison » de corps menacées et d’âmes en détresse à douze milles marins des côtes, sans pour autant réduire le tarif exigé des migrants. Soient ils n’interviennent qu’en cas de naufrage avéré ou imminent, et des milliers de vies humaines sont perdues.

Nous sommes là dans un cas d’espèce d’un dilemme vieux comme le monde : faut-il privilégier la vertu au détriment de l’efficacité, ou bien, au nom de l’efficacité, accepter un certain degré de compromission avec des acteurs infâmes ? Nulle réponse univoque à une telle question. Encore faut-il être conscient qu’elle se pose, notre monde de bien-pensance de pacotille souffre aussi du non-dit politiquement correct.

Axel Kahn, le vingt-huit juin 2018

3 thoughts on “SAUVER DES VIES : LA VERTU ET L’EFFICACITÉ

  1. Tendre la main, certes, mais aider les pays pauvres vraiment. Cela relève de l’utopie. Mais a-t-on d’autres choix ?

  2. Une proposition : une réponse à la situation pourrait-elle être la promotion d’une capacité internationale à juger les acteurs du trafic d’êtres humains ?

    Monsieur KAHN, j’en profite pour vous interroger sur un sujet d’actualité dans le contexte de la remémoration de la loi autorisant l’IVG et le débat qui eut lieu à cette occasion. Je viens de lire un de vos articles en date de 2015 sur l’individualité de l’embryon et je m’interroge sur le point suivant : si l’on se réfère au “Cogito ergo sum” de Descartes comme un fait indiscutable d’une existence humaine, la science est-elle en mesure d’identifier à partir de quel stade de développement un embryon/foetus commencerait à penser in utero ? Très difficlle de trouver des informations fiables sur le sujet sur Internet.

    Avec mes remerciements

  3. Monsieur Kahn, je suis globalement d’accord avec votre analyse, mais j’ai de plus en plus l’impression que l’hypermédiatisation des migrants est devenue un écran de fumée destiné à ne pas parler de certaines réalités plus ou moins taboues. Et particulièrement graves.
    Exemples
    L’existence de la mouvance d’ultra extrême droite PIR et la banalisation de ses thèses racistes et antisémites dans toute la société française (avec crimes ou agressions racistes à la clef)
    La prolifération des groupuscules, des activistes et des sites internet extrémistes de TOUTES sortes qui transforment notre fragile démocratie en terrain miné
    L’état désastreux du système ds santé français , caractérisé par d’innombrables actes de maltraitance (psychiatrie, maisons de retraite)
    Les crimes et les exactions du régime turc d’Erdogan
    Le réchauffement climatique et les disparitions d’espèces animales
    Etc…

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