Les dernières lignes écrites de son vivant par mon père, Jean Kahn, m’étaient adressées. Avant de quitter pour se jeter sur la voie le compartiment du train lancé à pleine vitesse où il s’était installé, le dix-sept avril 1970, papa avait en effet rédigé une lettre à mon intention. On la retrouva sur son siège. Il m’expliquait pour commencer qu’il s’adressait à moi car il me jugeait le plus apte « à faire durement les choses nécessaire ». Le message se terminait par une ultime injonction : « Sois raisonnable et humain ». J’avais vingt-six ans, étais interne à l’Hôtel-Dieu de Paris et mon épouse attendait la naissance de notre premier enfant ; il naitra le jour des obsèques de son grand-père qui m’avait, dans sa lettre, prié de saluer son avènement pour lui.
J’ai déjà à plusieurs reprises évoqué, après 2004 et la publication d’un ouvrage au titre éponyme, cet épisode dont chacun peut comprendre combien il transforma sans doute mon existence. Je n’ai en effet cessé durant les quarante-cinq années qui ont suivi de m’interroger. Mon père s’inquiétait-il à ce point de cette « dureté », elle qui me permettait de faire les choses nécessaires, qu’il lui paraisse indispensable, juste avant de quitter la vie, de m’enjoindre d’être « raisonnable et humain » ? Et puis, que voulait-il signifier par-là ? Qu’aurait-il pensé de mes décisions, de mes actions, de ma vie ? Les aurait-il appréciées comme raisonnables et humaines ? Pas une journée sans que ces questions ne m’effleurent. Cela explique, je le crois, ma longue et intense réflexion sur ce qu’est l’humanité, le processus de son émergence, ce qui en facilite l’épanouissement sur le plan individuel, social, économique, ce qui la menace, en particulier en raison du progrès des connaissances et du pouvoir croissant des techniques qui en dérivent. Les titres de la plupart de mes ouvrages témoignent de la permanence durant des décennies de cette quête :
- Société et révolution biologique : pour une éthique de la responsabilité. INRA Editions, Paris, 1996.
- La médecine du XXIe siècle : des gènes et des hommes. Bayard éditions, Paris, 1996.
- Copies conformes, le clonage en question. Axel Kahn, Fabrice Papillon, Nil éditions, Paris, 1998.
- Et l’Homme dans tout ça ? Plaidoyer pour un humanisme moderne. Nil éditions, Paris, 2000.
- L’avenir n’est pas écrit. Albert Jacquard, Axel Kahn, Editions Bayard, Paris, 2001.
- Raisonnable et Humain. Nil éditions, Paris, 2004.
- Bioéthique et liberté. Axel Kahn, Dominique Lecourt, PUF, 2004.
- Le secret de la salamandre. La médecine en quête d’immortalité. Axel Kahn, Fabrice Papillon, Nil éditions, 2004.
- Comme deux frères. Axel Kahn, Jean-François Kahn, éditions Stock, 2006.
- L’homme, ce roseau pensant. Essai sur les racines de la nature humaine, Nil éditions, 2007.
- L’Homme, le Bien, le Mal. Une morale sans transcendance. éditions Stock, 2008.
- L’ultime liberté. Éditions Plon, 2008.
- Un type bien ne fait pas cela. Nil éditions, 2010.
- Les âges de la vie. Mythes, Art, Science. Axel Kahn, Yvan Brohard, éditions La Martinière, 2011.
- L’homme, le libéralisme et le bien commun. Éditions Stock, 2013.
Je comptais mettre à profit les centaines d’heures de marche solitaire à travers la France, en 2013 et 2014, pour faire le point sur mes analyses et hypothèses autour de la question de l’humain, et avais initialement prévu de publier « Pensées en chemin » pour rendre compte de cette mise à jour et approfondissement de ma pensée. En réalité, j’ai tant eu de choses à raconter que « Pensées en chemin. Ma France des Ardennes au Pays basque ». Éditons Stock, 2014 ; puis « Entre deux mers, voyage au bout de soi ». Éditions Stock, avril 2015, furent des sortes de carnets de voyage. Cependant, j’accomplis bien, chemin faisant, le travail d’actualisation et de développement de mes recherches intellectuelles sur l’humain, le résultat en est « Être humain, pleinement » que je publie maintenant. Je me suis efforcé de préciser dans tous les domaines qui m’apparaissent importants ce que j’ai compris, après ces quarante-cinq ans d’efforts, de cette injonction paternelle à être humain, pleinement. Cet ouvrage, je l’ai déjà dit, est la fin d’un cycle, je n’aurai quant à moi plus rien à ajouter à ma réflexion sur ce thème, d’autres s’y attelleront. La table des matières donnera une idée de ce sur quoi ma pensée a porté.
Introduction
- Jours heureux au Kalimantan
- Le triomphe de Dewi
- Eka, la fille de la forêt
- Divergence d’un clone
Chapitre 1. Bâtir
- Affectif et cognitif chez le nourrisson
- L’individuation
- L’enfant, son cerveau et le monde
- L’enfance, pouvoirs et fragilité
- L’adolescence
- Aimer, oser vouloir : savoirs et liberté
- La famille et le lignage
- La famille, les enfants, les gènes et le cœur
- Soi-même et les autres, le socle de la pensée morale
Chapitre 2. Épanouir
- L’ami(e)
- L’amant(e)
- Maternité
- Être parent, être père
- Les bêtes et nous
- La beauté
- La vie spirituelle et religieuse
- La laïcité
- Penser
- Marcher et penser
- Travailler
Chapitre 3. Projets, ambitions et bonheur
- Le sens de la vie
- Chercher, écrire, créer, transmettre
- Ambition, compétition, coopération, envie
- La célébrité
- L’argent
- Le pouvoir
- Le corps
- L’engagement
- Joies et bonheur
- Humain, pleinement, jusqu’au bout du chemin
Épilogue
- Gloire
- Eka
- Le rêve de Dewi
Une autre interrogation traverse ce livre, en relation étroite avec son titre : est-il possible d’être humain, pleinement, sans être révolté ? Jean Kahn ne le pensait pas, sa mort même en témoigne. Moi non plus, je ne le pense pas. Cependant, et je crois que papa partageait cette analyse, j’assigne à l’homme révolté, l’homme plein, en somme, les mêmes exigences qu’Albert Camus dans son ouvrage éponyme : le monde n’est pas satisfaisant, il n’est pas pleinement propice à l’épanouissement de l’humain, la révolte est une évidence car l’attitude serait sans cela celle de la résignation à l’inacceptable, une posture très en deçà des aspirations des êtres de notre espèce. Cependant, une révolte qui contribue à nous instituer dans notre humanité ne saurait aboutir à un système justifiant, imposant même la révolte des autres, menaçant leur vie et leur liberté au motif des fins supposément glorieuses de l’histoire, en réalité toujours sinistres. Une révolte à hauteur d’homme, de la sorte, celle du docteur Rieux dans « La peste ».
Et voilà, papa, je me sens apaisé. Je ne sais si j’ai bien entendu ce que tu mettais toi-même dans ce terme d’humain que tu m’enjoignais d’être, j’ai au moins tenté de le comprendre, de toutes mes forces. Je te soumets, je soumets à ta mémoire vive en moi, le résultat de ces efforts.
Axel Kahn, le dix mars 2016
L’humanisme pour moi c’est avant tout le respect des autres, trente années de bénévolat au service des personnes handicapées ont changé ma façon de voir sur les personnes handicapées sur ceux que la nature, la vie n’ont pas épargnés et en trente ans que de progrès accomplis non seulement dans l’amélioration de leurs conditions de vie mais dans le regard que portent sur eux nos concitoyens, la protection des personnes qui souffrent d’un handicap doit exclure toute infantilisation, toute condescendance j’y ai toujours veillé.
que pensez-vous, en 2020, du dépistage systématique de la trisomie 21 des embryons non pas pour mieux soigner les enfants ou accompagner les parents de ces enfants porteurs de ce handicap, mais éradiquer pour éradiquer ces handicapés en puissance ?
Mon cher Axel,
J’ai hâte de lire ce livre qui complètera ma collection et dont la table des matières est très alléchante .
Et je ne te cache pas que je suis très heureuse de te savoir apaisé.
Bises
Brigitte.
“Être humain pleinement jusqu’au bout du chemin” c’est placer très haut la barre. L’ai-je été, le suis-je réellement, le serai-je ? Pas de réponse, pas de certitude. Je crois bien l’être dans mes faiblesses.
Le Monde tel qu’il est et tel qu’il sera permettra-t-il aux jeunes humains, qu’ils aient ou non la “dureté” d’aller au bout des choses, de l’accomplir au mieux?
Nul doute que ce sera un enrichissement de vous lire.
Bravo à Robert Petit pour son engagement dans le respect des autres.
Cher Axel, je comprends que les ultimes mots de votre père n’aient cessé de vous tarauder. Il est profondément émouvant que vous en ayez fait le trait d’union de vos pensées et l’horizon de vos actions. Indiciblement émouvante aussi votre fidélité à votre papa à qui vous vous adressez avec tant de sincérité et d’humilité.
“faire durement les choses nécessaires”: désignait-il ainsi les actes que commandait le tragique de la situation, sa disparition choisie… ? ou englobait-il l’ensemble des devoirs de votre vie tout entière, d’alors et à venir? vos actes de médecin?
Il me semble que “humain” vient tempérer les rigueurs du “raisonnable”… la raison seule a tant d’aridité…
Je partage comme Camus et vous ce sentiment de révolte face à l’absurde, au non-sens de l’existence en regard de nos désirs d’absolu et d’éternité. Comme Camus, comme vous, je pense que la plus haute réponse humaine consiste à chanter la “beauté” et à défendre les “humiliés”, à célébrer la nature et la vie. Si en effet on peut être apaisé par l’acuité de sa lucidité, la présence vive de sa conscience et l’intensité de ses combats… il faut mourir “irréconcilié”: il ne faut jamais traiter ni la vie ni la mort et encore moins l’injustice comme des banalités…
Cher Axel, j’attends avec impatience de lire votre livre (précommandé)
Robert, votre engagement envers les personnes handicapées nous rassemble alors que nos analyses économiques, sociales et politiques nous opposent. Je suis co-fondateur et président depuis sa création de la FIRAH, Fondation Internationale de Recherche Appliquée sur le Handicap. Nous collectons des fonds, lançons des appels d’offre annuels, sélectionnons des projets et finançons des programmes de recherche appliquée participative destinée à desserrer les liens qui s’opposent à l’exercice libre de la pleine citoyenneté des personnes handicapées. Nous avions justement à l’Hôtel de Ville de Paris hier soir 10 mars notre réunion annuelle “Handicap, recherche et citoyenneté”, soirée passionnante, combative et enthousiaste. Vous pouvez consulter notre site sur internet.
Brigitte, ton amitié et ton affection me sont précieuses.
Michèle, en effet, “Être humain, pleinement, jusqu’au bout du chemin” est un défi considérable, j’y suis confronté et me sens déterminé à le relever.
Iroise, notre sensibilité à Camus nous rapproche. L’une de mes faiblesse – mais j’ai toute ma vie mis un point d’honneur à y réagir – est le sentiment de la radicale absurdité de toute chose qui tend à me submerger ou à m’inciter à demeurer à l’écart. Cependant, à l’écart, je ne reste guère car, en effet, la raison présente en permanence à ma volonté ce qu’il est nécessaire de faire, le cas échéant durement, s’il n’y a pas d’autre moyen d’y parvenir. L’humanité réside dans l’évidence que la “dure” tâche qu’il me faut ‘accomplir car ma raison l’a montrée être nécessaire, se doit de demeurer surplombée en permanence par l’évidence de la valeur d’autrui, de la richesse indispensable de l’altérité.
« J’ai voulu seulement retracer une expérience, la mienne, dont je sais aussi qu’elle est celle de beaucoup d’autres. » disait Camus à propos de “L’Homme révolté”. La solitude de chacun est en effet… universelle… et la révolte, même individuelle, « tire l’individu de sa solitude » et « est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. »
« Je me révolte, donc nous sommes ». Nous sommes solidaires dans la révolte.
Vous-même Axel, ne restez certes pas à l’écart et êtes même présent par votre réflexion et vos interventions dans la plupart des débats que suscite l’actualité scientifique, politique et sociale ! Présence active et courageuse !
Il faut en effet du courage et même parfois de l’héroïsme pour prendre position, trancher, dénoncer… de la « dureté », dans votre cas, je ne sais… car votre force de conviction est toujours accompagnée de sourire et d’humour. Et en effet, du respect de l’autre, de la reconnaissance de sa valeur.
Etre humain pleinement serait alors aimer l’autre.
Etre intelligent jusqu’à en être humain, proposait comme objectif Aldous Huxley dans “Contrepoint”.
L’émerveillement devant la beauté, naturelle et artistique, dont vous nous donnez de fréquents témoignages, me semble être plus encore que la raison, l’intelligence et le sens de l’obligation et du devoir. Il est enthousiasme face au sublime, élan créateur, et ainsi il porte l’humanité au-delà d’elle-même.
Merci Axel pour tout ce que vous donnez à méditer.
J’admire la conception que vous avez de ce que doit être votre humanité personnelle, cela sans y déroger le long de votre vie. Elle me fait penser aux vies altruistes des quelques personnes humaines sur Terre, qu’elles soient religieuses ou pas, tout entières tournées vers ceux qui en ont le plus besoin. Comme une vocation.
Mais je ne peux m’empêcher de m’interroger sur ce caractère de dureté de la “tâche” à accomplir, comme si cela était douloureux, un “travail” douloureux. Vers quelle philosophie s’orienter?
Heureusement j’ai vu que dans votre livre vous parlez de joie, de bonheur et de choses si essentielles à l’homme, telles la beauté, l’amitié, la famille, la connaissance, la liberté etc…Et que vous donnez quelques pistes comme l’engagement personnel vers l’autre sans doute.
Vous me donnez déjà à réfléchir. Je ne suis qu’une humaine assez fruste empêtrée dans ses faiblesses.
J’aime penser que vous êtes heureux.
“Et voilà, papa, je me sens apaisé”
Du fond de l’émotion qui m’étreint à la lecture de ces quelques mots, je ne trouve à dire que ceci:
“Il faut imaginer Axel heureux”
Albert Camus ne m’en voudra pas.
Merci Axel Kahn, merci d’être au monde.
Monsieur,
Je viens de finir votre livre “Etre humain, pleinement, qui m’a beaucoup apaisée.Cependant, j’aimerais vous demander comment vous avez pris la décision d’avoir des enfants alors que vous dîtes “La vie de l’homme n’a, à priori, pour moi aucun sens…” et “Même si, comme je le ressens, la vie en elle-même est dépourvue de sens,…”
Pour cette raison et parce que je pensais que la vie était un combat permanent pour se tenir debout, j’avais décidé de ne pas avoir d’enfants. Je me suis mariée avec quelqu’un que ça ne dérangeait pas.
Après une crise existentielle grave, pour diverses raisons, j’ai opté pour rester en vie et d’en profiter au maximum. J’ai toujours adoré être avec des petits enfants et pour la première fois de ma vie, je crois, j’ai pris une décision purement égoïste : avoir un enfant. Mon mari était d’accord.
Nous avions 38 ans.
Ne tombant pas enceinte et après de nombreux tests, il fut découvert que je sécrétais un mucus “rideau de fer”! Intéressant ?
A l’annonce que j’étais enceinte,ma première pensée fut que j’allais aussi donner une mort.
Je vécus ma grossesse avec émerveillement et le souci permanent que tout ce passe bien car à 40 ans, enceinte par choix, on n’a pas le droit de se plaindre.
Pendant l’accouchement, je me suis dit “mais quelle idée ai-je eu de me mettre dans une telle situation ?” et ai ressenti comme un viol de mon intimité.
J’ai trouvé mon bébé magnifique et j’étais émerveillée par la magie de la création mais en regardant les autres bébés, j’aurais pu en prendre aussi quelques-uns et je crois les aimer autant car c’est dans la relation qui s’est établie avec mon fils que j’ai éprouvé de l’amour pour lui.
Depuis lors cependant, le sentiment de responsabilité de sa naissance est très, très lourd ainsi que le sentiment de culpabilité quand il n’est pas “bien” ce qui arrive très souvent : talentueux, peu sûr de lui, analysant tout….
J’aimerais beaucoup avoir votre réponse sur ma question initiale.
Enfin, je vous remercie car grâce à vous, je m’autorise à avoir les larmes aux yeux en regardant un tableau, un paysage, un monument, un être ou en écoutant une musique.
Cordialement,
Claire Trebitsch
Il y a encore de nombreux points sur lesquels j’aimerais tant pouvoir échanger avec vous. Je pense que je ne suis pas la seule. Y a-t-il des lieux et des occasions ?
Cher Axel,
Si seulement mon père avait pu me donner de ce pain-là !
Dans l’attente de démarcher avec vous … et philosophie…
Cordialement et raisonnablement humain.
Bernie