Parcourant “Entre deux mers” la bordure orientale du plateau de Millevaches en 2014, j’y avais noté déjà l’activité nouvelle créée par de nouveaux cultivateurs, maraichers, éleveurs de bovins, de chèvres et fabricants de fromages, qui s’y étaient installés, souvent depuis des décennies, dans un mouvement similaire à celui du plateau du Larzac, mouvement sans doute initié par l’esprit des événements de 1968. Tous ces producteurs descendent du plateau le vendredi pour vendre leurs produits sur le marché de Felletin qui est ainsi le plus important de la région, drainant des acheteurs de la Creuse, de la Corrèze et même de la Haute-Vienne. Ces exploitants respectent presque tous les règles de l’agriculture biologique et font vivre un dynamique tissu associatif sur ce territoire peu peuplé (de sept à neuf habitants au kilomètre carré) qu’ils contribuent sans conteste à revivifier. L’activité se limite sans cela pour l’essentiel à la sylviculture intensive de résineux, surtout de pins de Douglas, à l’élevage de bovins de la race limousine et à une agriculture en rapport avec l’élevage. Comme ailleurs en France, les petits villages disséminés tendent plutôt à gagner des habitants, néoruraux attirés par le tissu alternatif décrit, la beauté farouche des paysages et leur authenticité. En revanche, les bourgs plus importants, dont beaucoup sont situés en bordure du plateau, n’échappent pas à la spirale de la dépopulation parallèle à la perte des activités artisanales, des commerces, des services publiques et des médecins.
J’y étais déjà retourné marcher au lendemain de la journée du livre d’août 2015 de Felletin et ai récidivé pour une plus longue période cette année pour arpenter ses hautes terres centrales allant de 800 à 977 mètres d’altitude, entre Peyrelevade, Millevaches, Chavanac, Saint-Merd et Chaumeil en Corrèze. Chavanac où se trouve la belle chambre d’hôtes qui m’a accueilli est un modèle des évolutions décrites. Jackie et Didier, mes hôtes, d’anciens enseignants, ont eux même un parcours représentatif de la nouvelle population qui s’est établie sur le plateau. La population du village est passée en une vingtaine d’années de moins de quarante à plus de soixante habitants. les maisons anciennes sont pimpantes, de nouvelles et coquettes demeures écologiques se sont bâties. Les producteurs de l’association “sous la tourbière” se réunissent là une fois par semaine pour proposer leurs produits bio, viande, légumes, fromages, etc. C’est l’occasion chaque fois d’une petite fête sur la place du village, une buvette est dressée contre la mairie. Outre la volonté de produire et de vivre au pays, le plus indépendant possible des circuits commerciaux habituels, ce mouvement associatif est engagé dans de nombreuses actions solidaires, au premier chef desquelles l’accueil et l’aide aux réfugiés, surtout ceux dont la situation est la plus précaire. Des initiatives du type de celles décrites à Chavanac sont menées ailleurs sur le territoire, à Meymac (à sa bordure est), Peyrelevade, Tarnac, par exemple.
Tarnac, à une vingtaine de kilomètres de Chavanac, a acquis une célébrité dont elle serait bien passée, tout le monde en conserve le souvenir. Julien Coupat et d’autres membres du “groupe de Tarnac” ont été accusés par la police d’être à l’origine de sabotages d’installations de la SNCF en novembre 2008. Julien Coupat, un intellectuel “alternatif” se situant dans la mouvance d’extrême gauche, s’établit avec un groupe d’ami à Tarnac en 2005. Comme en de nombreux endroits de France, l’épicerie du village doit fermer. Le groupe la reprend et fait de ce “Magasin général” un lieu de vie et d’animation qui exploite aussi un restaurant à prix forts modérés, et une pompe à essence. Julien Coupat et ses amis poursuivent par ailleurs leurs relations avec des mouvements similaires en France et dans le monde. Dès avril 2008, la toute jeune Division Central du Renseignement Intérieur (DCRI) créée par Nicolas Sarkozy met le “Magasin général” sur écoute, diligente des filatures. C’est dans ce cadre que l’on accuse Julien Coupat et sa compagne d’avoir déposé un crochet métallique sur les voies ferrées en Seine et Marne, non dans une procédure de flagrant délit mais en notant que leur voiture était proche de ce lieu la nuit où a été commis l’acte de malveillance. Julien Coupat est arrêté et emprisonné pour six mois. Après sept ans d’investigations et de batailles juridiques entre la défense et le parquet, l’essentiel du dossier s’est effondré, les méthodes de la DCRI sont contestées et certains de ses agents font l’objet d’enquêtes. La qualification de “terrorisme” qui avait motivé les premières inculpations est abandonnée, plusieurs membres du groupe seront jugés en correctionnelle pour simple “association de malfaiteurs”. Les spécialistes pensent qu’on s’oriente vers un non-lieu, ou bien des condamnations légères de principe. Durant toute cette période, il semble que les habitants de Tarnac aient conservé leur confiance au groupe de son Magasin général. Une même conviction rassemble ces personnes qui se sont installées à partir de 1969 – 1970 sur le plateau : “un monde meilleur est possible, tentons d’en apporter la preuve au quotidien, ne nous résignons pas”.
Outre cette vivace mouvance écologique et alternative et en résonance avec elle, c’est bien entendu la beauté et la rudesse de ses paysages qui caractérise le toit du Limousin, je le présenterai à travers quatre de ses spécificités : ses perspectives et ses forêts ; le granit, ses croix, monuments et habitat ; Ses sources (rappelons que Millevaches signifie mille sources), ses tourbières et la callune ; les lacs et étangs.
Des environs du village de Millevaches, sur lequel est établie la maison du Parc Naturel Régional du plateau de Millevaches, le regard porte loin. À l’est, on distingue bien le massif du Puy-de-Dôme et, plus au nord, la Chaine des Puys jusqu’à Volvic. Par temps clair, on voit aussi au sud le massif du Sancy et, plus éloigné, les monts du Cantal.
Une autre observation est celle de l’abondance des forêts de résineux. La sylviculture en ces lieux ne date que d’un siècle. Le plateau était auparavant presque totalement déboisé, il fournissait une nourriture chiche à une population pauvre qui devait décliner très rapidement à partir de 1914. Marius Vazeilles, un ingénieur forestier sorti major de l’école des Barres, est nommé sur le plateau en 1915, détaché de l’armée, pour mettre en valeur la région. Ici, le granit est roi, le sol est acide, Marius Vazeilles le sait propice à la sylviculture de résineux qu’il impulse dans une optique solidaire de développement. Il est en effet un actif syndicaliste agricole, militant au Parti Communiste Français. Ce sont d’abord, dès 1917, des plantations de pins sylvestres, puis d’épicéas. Depuis surtout la tempête de 1998, le pin de Douglas règne maintenant en maitre, il couvre cinquante-sept pour cent du territoire.
Ceux qui ont lu “Pensées en chemin” savent l’horreur que m’inspire cet arbre et ses noires forêts dans les sous-bois desquels toute vie a disparu. Je tiens la sylviculture intensive de pins de Douglas pour la plus écologiquement désastreuse de toutes les activités agricoles, d’autant plus que le caractère de plus en plus démesurés des engins d’exploitation forestière blesse la terre et laisse des cicatrices profondes et hideuses.
Une seconde marque distinctive du plateau, contrefort occidental du massif central, est le granit omniprésent. C’est le matériaux dans lequel ont été sculptées depuis le Moyen-âge d’innombrables croix témoignant jadis de la foi des habitants qui vivaient en autarcie sur ces terres de landes et de tourbières où paissaient des ovins, qui leur indiquaient le chemin.
Les églises et chapelles sont en cette même pierre, de même que leurs monuments,
….et que l’habitat.
Les gallo-romains qui vécurent là surent réaliser des prodiges avec la ressource minérale du site, comme en témoigne cette citerne de plusieurs milliers de litres d’eau creusée dans un bloc de granit. Elle alimentait en eau potable la villa dont les ruines ont été découvertes un peu au sud de Saint-Merd, et servait aussi pour le système élaboré de chauffage par hypocauste (vapeur d’eau circulant sous le sol), et pour les thermes.
.Comme son nom l’indique, le plateau regorge d’eau, il est celui des mille “vacca”, sources en langue locale venant peut-être du celte batz. La Creuse, la Vienne (affluents de la Loire), la Vézère (affluent de la Dordogne) et la Corrèze (affluent de la Vézère) y trouvent leurs sources, des centaines de cours d’eau plus modestes aussi. Ils étaient jadis utilisés partout pour actionner les meules de petits moulins particuliers – pratiquement chaque exploitation avait le sien – qui broyaient le grain ou les graines à huile. Il en reste un bel ensemble à Razel, plus au sud de Saint-Merd que les ruines des Cars.
Souvent, ces ruisseaux et rivières s’étalent dans les cuvettes du plateau pour former des tourbières dont la tourbe a constitué pendant des siècles le principal matériel de chauffage des habitants. Son exploitation alimentait aussi une petite économie locale qui se surajoutait au commerce de la laine et de la viande de mouton. La tourbe traditionnelle, dite blonde, est formée par fossilisation durant quelques milliers d’années de végétaux croissant en milieux humides, les sphaignes, lorsque le sol gorgé d’eau est acide et pauvre en oxygène, ce qui prévient leur putréfaction. Telles sont les conditions de la tourbière de Longeyroux située à plus de neuf cent mètres d’altitude au pieds des points culminant du plateau, le mont Bessou (977 mètres) et le mont Perdu. La toute jeune Vezère s’y étale sur ses deux cent-soixante hectares de superficie.
Sur des ondulations du plancher de la cuvette l’asséchement permet aux callunes de pousser et de former des plages roses aux courbes douces.
Ce végétal qui fleurit à la fin de l’été et en automne dans la lande granitique et gréseuse, contrairement à sa désignation d’usage, n’est pas sur le plan botanique une bruyère. La bruyère commune stricto-sensu dont la floraison estivale est plus précoce abonde en lisière des forêts, sur le bord des chemins.
Les lacs et les étangs du plateau sont presque tous des créations humaines à des fins de pisciculture ou d’irrigation des rares zones plus sèches. Certains datent du Moyen-âge dont ils conservent de beaux vestiges comme le petit pont qui enjambe le déversoir de l’étang des Oussines.

Etang des Oussines, déversoir
La pièce d’eau située entre Saint-Merd et Millevaches est sinon de belles proportions dans son écrin forestier, sa surface que pas une ride n’agite en ce chaud après-midi reflète le ciel en lui conférant une profondeur et un bleu d’une intensité nouvelles.
La richesse de l’étang en nénuphars blancs et roses à l’optimum de leur floraison en constitue un attrait supplémentaire.
Les premières fleurs imposent leur virginité altière et farouche, les pétales immaculés comme autant de dents acérées défendant le saint-des-saints.
En revanche; leurs consœurs colorées apparaissent moins farouches, les crocs se sont écartés et dévoilent une douce et prometteuse corolle d’un rose fonçant en son centre de sorte que les étamines se détachent rayonnantes sur son fond, tentatrices.
Les hautes terres du Limousin méritent en définitive sans conteste qu’on y chemine longuement, qu’on s’y intéresse sous plusieurs de leurs aspects. Celui, malgré les maléfiques pins de Douglas, de leur dépaysante, austère et étrange beauté, du charme envoutant qui en émane. Mais aussi pour l’exemple qu’elles donnent – on en trouve aujourd’hui de semblables un peu partout en France – de ce que des solutions agricoles alternatives, durables, respectueuses de la nature et de la qualité des produits, ne constituent pas seulement des utopies mais aussi des solutions réalistes sur le long terme, que leur mise en œuvre contribue réellement au renouveau rural d’un territoire difficile et exigeant au climat rude. La solidarité entre habitants et celle qui s’exerce envers les personnes les plus en difficulté s’intègre au labeur attentif de la terre pour illustrer cette certitude déjà énoncée qu’un monde meilleur est possible et que là, sur un haut territoire oublié, on peut tenter d’en montrer l’exemple.
Axel Kahn, le vingt-neuf août 2016.















l’article est intéressant et témoigne d’une’ empathie méritée mais comporte quelques affirmations plus discutables. Millevaches ne signifie sans doute pas mille sources car dans la langue locale il se prononce miovassa. Mio en oc signifie miel et mille en oc se prononce milo donc ceux qui s’acharnent sur une signification erronée ne pratiquent guère la langue locale: ceci dit je n’ai pas quant à moi la prétention de donner la solution de ce problème à mon avis secondaire.
quant au pin Douglas si je partage l’opposition au tout résineux il convient pour être objectif de resituer le rôle de M Vazeille qui à son époque ne pouvait prévoir les débordements de l’exploitation forestière actuelle. Il ne faut pas oublier que le déboisement du plateau est pour l’essentiel l’oeuvre du Pompadour qui pour éradiquer les protestants a incendié tout le plateau
Cher Nony On, je précise que Marius Vazeilles a planté en 1917 des pins maritimes et que le Douglas a définitivement conquis le territoire en 1998. Je ne formule par conséquent pas d’accusation à l’encontre de cet homme de gauche solidaire qui pouvait en effet difficilement prévoir l’évolution vers le débardage industriel du Douglas. Pour la signification de Millevaches, j’ai en effet repris l’interprétation classique -mais peut-être fausse – du nom.
Cher Axel. Quel plaisir de retrouver sous votre plume l’évocation des secrets de notre cher Plateau.Amitiés. Alain
HM, le 05.09.16
Bon et heureux anniversaire, cher Monsieur Kahn. Passez une
belle journée auprès de ceux que vous aimez! Que votre nouvelle
année de vie vous soit douce et continuez à nous émerveiller avec
vos reportages et, à nous instruire avec vos livres et articles
intelligents. MERCI
H
In https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint-Merd-les-Oussines
Oussines, de l’ancien occitan absina ; « terre inculte, terre non cultivée » et en occitan du Bas Limousin aussar qui signifie « négliger, en parlant d’un champ qu’on laisse inculte ».
Par quel truchement, cher Axel Kahn, avez-vous tenu à y rajouter avec obstination (11 fois tout de même) ce h aspiré ? Aussi, de la tourbière du Longéroux à côté de laquelle j’habite, je refuse tout aussi obstinément de me laisser fouetter à la houssine par cette orthographe hors de propos…
Mais merci-tout-plein pour le reste ; c’est toujours agréable de savoir que des gens puissent goûter ce lieu comme vous le faites.
Encore une chose, vous n’évoquez pas la possible étymologie de Millevaches, à mon sens la plus crédible, à savoir que cela puisse être venir du gaulois « melo », « lieu haut », « montagne » et du latin « vacua », « vide ». Je ne dis pas que cela soit inscrit dans le granite ; juste une possibilité dont le patois local, cité plus haut, aurait fait dévier la forme originelle comme c’est souvent le cas.
S.M.C.J.
Bonjour, je fais actuellement des recherches de sites de tournage pour un court-métrage et il faut que je trouve une petite chaumière isolée, du genre de celle en photo sur cette page, vous pourriez me dire où elle se trouve exactement ? Savez-vous où je peux en trouver d’autres dans ce style ? Je vous remercie par avance pour toutes les précisions que vous pourrez me donner, cordialement, Fabrice.