La fête du pain
La fête du pain, en vallée de Freissinières-Dormillouse, dans les Hautes Alpes, a été créée en tant que moment de rassemblement entre les catholiques et réformés de la vallée. Cette dernière, refuge des vaudois à partir du XIVème et XVème siècle, a été le siège d’atrocités contre cette communauté, comme dans tout l’Oisans, notamment à Valouise. Au dessus de Freissinières, la “grotte des Vaudois” fut le théâtre d’un affreux massacre. Cependant, la position très privilégiée de Dormillouse, en fond de vallée au dessus d’un verrou glaciaire et à 1750 mètres d’altitude, permit à la communauté des fidèles de Pierre Valdès (ou Valdo) le Lyonnais d’échapper longtemps aux sergents du roi. Ils embrassèrent après 1532 la religion réformée et reçurent l’aide religieuse des calvinistes genevois mais les persécutions se poursuivirent presque jusqu’à la Révolution. Une communauté un peu syncrétique calvino-vaudoise persista à Dormillouse jusqu’après la première guerre mondiale, certaines familles restant même jusqu’en 1945. Elle eut un important rayonnement spirituel et organisationnel après l’arrivée en 1823 du Pasteur Félix Nef, de Genève, qui créa là une école et une “école normale” protestante formant des enseignants pour toute la région.
La différenciation aujourd’hui en vallée de Freissinère- Dormillouse entre les deux communautés chrétiennes, d’importance à peu près équivalente, persiste, d’où la “Fête du pain”, qui se veut rassemblement fraternel, un dimanche de juillet.
Être humain, pleinement, titre de mon dernier livre, c’est pouvoir l’être en pratiquant le culte protestant, catholique, musulman – comme mon héroïne Dewi, juif ou autre, ou encore en relevant d’un scepticisme agnostique radical, comme moi, c’est à dire au sein d’une société tolérante et curieuse où chacun s’enrichit des convictions des autres, qu’il respecte, c’est-à-dire au sein d’une société laïque. Telle est la raison pour laquelle j’ai vite accepté la proposition à donner une conférence à la fête du pain du dimanche trois juillet 2016, transmise par Chantal, l’hôtesse du “Relai des Vaudois” où j’ai plaisir à me retrouver depuis trente ans pour randonner dans cette montagne dont je suis si épris.
La journée débute par un office œcuménique sobre et émouvant concélébré à l’église par un archevêque de Bruxelles et le pasteur général de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Chaque autorité religieuse prononce une homélie après lecture de passages de la bible, ancien testament et Isaïe pour la protestante et évangile pour la catholique. Psaumes et cantiques alternent. Depuis la veille, du pain est pétri et cuit au four communal, les fidèles en échangent des morceaux et s’embrassent. La sortie de l’office est saluée par le cœur des Alpes.
Un déjeuner en plein air est ensuite prévu pour cent-cinquante personnes, agrémenté de musiques et de chants. Là, les premières failles de cette belle harmonie m’apparaissent : le pasteur général est “kidnappé” amicalement par les responsables de la communauté protestante qui l’emmènent déjeuner ailleurs. Ces responsables me font alors savoir que, puisque j’ai “honoré de ma présence ” une “fête catholique”, ils aimeraient m’inviter à la traditionnelle fête protestante des moissons, le premier dimanche d’août 2017, au hameau des Viollins, et autour de son temple. Je comprends alors que la fête du pain est sans conteste une cérémonie de réconciliation, mais imaginée telle par la communauté catholique, d’où l’image du pain, ce que ressentent les réformés. Cerise sur le gâteau pour signifier que la fraternité n’est pas encore idyllique en vallée de Freissinières, le maire de cette commune de 205 âmes qui reçoit un archevêque, un pasteur général et un universitaire – écrivain a préféré snober tout le monde et a quitté la vallée pour le week-end. Pittoresque.
Les festivité se poursuivent néanmoins toute la journée dans une ambiance amicale et chaleureuse. Peut-être cent-cinquante personnes s’assemblent autour de moi pour m’écouter évoquer ma conception d’une humanité pleine, en plein air dans une clairière du bois de Monsieur, non loin de la Byaisse qui grondante dévale la vallée. Sous un ciel sans nuage, dans un air d’une transparence cristalline, entourés de grands pins et mélèzes, le moment est exceptionnel, presque magique, il facilite un dialogue confiant et sincère.
La vallée de Freissinières
La vallée fait plus de vingt kilomètres entre la Durance où se jette la Byaisse, au sud de Briançon et à hauteur de l’Argentière-la-Bessée, et le col de Freissinières à plus de 2850 mètres d’altitude. Par ce col, on communique avec la vallée du Drac, Prapic et Orcières J’ai pu la parcourir une fois de plus durant trois jours, j’ai plaisir à vous la faire découvrir : elle est d’une beauté stupéfiante. Depuis l’adret, d’abord, à environ 1850 mètres d’altitude (hameau des Garcines), en regardant vers la Durance et, au delà, Montgenèvre et le Queyras.
Vers l’est, la vallées s’élargit en une sorte de plaine, “Le Plan”

Vue du Plan, depuis les Garcines
Plein ouest, la haute vallée butte sur la muraille des sommets enneigés qui dépassent tous les 3000 mètres.

Depuis au dessus de la Got, ver l’ouest
Dormillouse, le vieux bourg vaudois perché, est situé juste au dessus du premier verrou glaciaire.

Dormillouse
Au fond de la vallée, au dessus de Dormillouse, trois lacs, le Fangeas, le Faravel et le Paluel, à 2000, 2380 et 2475 mètres d’altitude. Commençons par le lac Faravel, atteint par le seul jour pluvieux de mon récent séjour.
Il me faut ensuite m’élever à l’ouest du lac, que je contemple une dernière fois….
pour arriver au lac Paluel. Peut-être accuse-je alors une légère fatigue ?

En arrivant au Paluel, torrent effluent
Je contourne ensuite le lac jusqu’au névé qui descend de la montagne. Sa vue en enfilade me subjugue.
Les fleurs
La saison est tardive, juin a été frais et pluvieux, la floraison de début juillet est exceptionnelle, notamment dans l’adret, à l’ordinaire vite desséché et brulé de soleil dans les Alpes du sud. Là, le soleil, la jeune chaleur et le sol gorgé d’eau ont fait fleurir jusqu’à la pierraille des couloirs d’avalanches et anciennes moraines glacière. Me voici accroché à la pente, hypnotisé par des fleurs et fleurettes dont, impudique, je suis ardent à traquer l’intimité.
Les lys sont en particulier au rendez-vous, lys orangés et lys de Bruno en adret.
En ubac, nous sommes dans l’élément du lys de Saint-Jean
…et, bien entendu, du lys martagon.
Lys Martagon
Retournons aux fleurs d’adret, les œillets…
Œillet
…les asters des alpes…
…les marguerites des Alpes..
…les primevères farineuses…
Primevères farineuses
…les campanules barbues de pierriers….
Campanule barbue
…et enfin ce que je ne sais jamais être des églantiers ou bien des renoncules alpestres.
Églantier ou renoncule alpestre
Églantier ou renoncule alpestre
Les orchis, innombrables, sont en ubac et à plus basse altitude. 

C’est là que se plait aussi la gentiane bleue…
Gentiane bleue
Gentiane bleue à fleurs d’asclépiade
..et les délicates dentelles des centaurées des montagnes.
Centaurées des montagnes
Vers les lacs, au delà de 2000 mètres, les bouquets de rhododendrons commencent à fleurir.
Rhododendrons
Là, les violettes – pensées des Alpes déploient leurs mille nuances.
Violettes – pensées des Alpes
Je dois reconnaitre qu’après un tel feu d’artifice de reliefs, de reflets, de couleurs, de chatoiements, de nuances, j’admets bien que l’on puisse avoir la foi, quoique l’affreux mécréant que j’y suis n’y vois que les artifices de Dame nature soumise aux contraintes de l’évolution sous l’effet de la sélection naturelle. En définitive, cependant, l’émerveillement de ceux qui croient au ciel et de ceux qui n’y croient pas n’est-il pas de même nature, ne communient-ils pas dans la même allégresse de la beauté, cette dernière n’est-elle pas motif de fraternité entre personnes prêtes à s’accompagner les unes les autres, c’est-à-dire, dans le sens étymologique de ce terme, à partager le pain ?
Axel Kahn, le sept juillet 2016





































Des dissensions entre communautés humaines, de par leurs convictions ou croyances ou foi religieuse, je n’ai rien à dire. Sauf peut-être cet étonnement constant qu’elles perdurent sur de si longs temps et se transmettent de génération en génération prêtes à renaître toujours aussi vivaces.
De la beauté de la montagne en juillet quand les fleurs vivaces elles aussi, et heureusement, prennent mille couleurs, j’ai à prendre. C’est une respiration essentielle.
A gauche du dernier bel orchis, j’ai remarqué le discret orchis blanc à deux feuilles. Il m’est cher, car chaque année en mai ou juin, je vais à sa rencontre dans une forêt de la région parisienne. Toujours timide au même endroit. Et je crains à chaque fois qu’il n’ait disparu. Mais ce printemps il était là fidèle et personne ne l’avait encore touché. Ils sont rares en ces lieux.
Je m’émerveille autant du majestueux lys martagon que de la petite pensée montagnarde.
magnifique journée sous un beau soleil moment de convivialité dans la clairière du bois de Monsieur plus qu’a attendre la fête de la moisson !!
J’ai pas mal hésité à poster… oser contredire M. Kahn! Ceci me fait tout bizarre, à moi, petite biologiste qui ai fait un chemin tellement moins prestigieux (passée de la recherche, peu fructueuse, à l’enseignement dans le secondaire!). Mais j’aime les plantes, j’aime les Alpes, et ai pris plaisir à lire cette page. Alors, si je peux aider avec une des rares choses que je ne sais pas trop mal faire (mais d’autres pourront être plus précis dans l’identification botanique), voici quelques “lumières” sur les espèces botaniques présentées:
Les primevères farineuses n’en sont pas (sans les feuilles, je ne suis pas certaine de l’espèce par contre…(une silène ou un lychnis?). La campanule n’est point barbue (elle manque de poils). C’est bien un églantier (mais lequel?) et non une renoncule (ça se reconnaît aux feuilles). La “gentiane” est une campanule (gantelée?).
Voilà, c’est dit.
Encore merci pour votre blog.
Cordialement,
K
Chère K,
merci de ces contributions et corrections florales.
Pour les gentianes bleues, campanules agglomérées selon moi, gantelées selon vous, la désignation “gentiane” vient des gens de la vallée, mais ils peuvent bien, en effet, se tromper collectivement. Sinon, OK. L’appellation erronée “primevères farineuses” vient de ce que c’est là la ressemblance la plus nette que j’ai cru déterminer sur mon guide des “fleurs des Alpes”. Merci d’avoir rectifié. Très cordialement.
Dans votre tweet du vendredi 15 juillet deux mots terribles, “Fanatisme” et “Barbarie”, deux maux mortifères dont l’humanité ne s’affranchit pas. S’en affranchira-t-elle un jour? ou est-ce la face sombre de son activité cérébrale à laquelle elle sera toujours confrontée? Et certains la préféreront à la lumière de la raison. Vous croyez en la force de l’éducation pour combattre cette obscurité des intelligences. Mais elle ne gagne pas à tous les coups.
Je me demande quel sera le candidat à la présidence de la République qui sera et se sentira apte à affronter fanatisme et barbarie. Peut-être devrons-nous choisir le moins imbu de lui-même, le moins “grande gueule”, le moins vaniteux. Peut-être sera-ce la grande question à nous poser avant de faire un choix, du moins une des questions majeures. .
Cher Monsieur Kahn,
Je suis sincèrement désolée de laisser un commentaire sur votre blog dans le but de vous contacter, mais je n’ai pas trouvé d’autre solution. Je souhaiterais avoir l’opportunité de vous exposer un projet de colloque grand public sur Lyon en 2017 auquel nous aimerions vous inviter. Mon adresse e-mail est b.rayet@ipnl.in2p3.fr.
En vous remerciant et m’excusant d’utiliser ce moyen détourné,
Sincèrement,
Béatrice Rayet
Chère Béatrice Rayet,
je vous envoie mon mon adresse e-mail à votre adresse.
Très cordialement.
Axel Kahn
Dans les montagnes
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Un ermite en habit noir,
Un que presque rien ne stresse,
S’abandonne à la caresse
De la brise, vers le soir.
Il ne dit nulle prière,
Son refuge est comme un trou
Tapissé d’un duvet doux,
Ou peut-être de bruyère.
Parfois, quand il est couché,
Il relit les Pages Roses
(C’est un truc qui le repose
Et qu’il trouve assez branché).
Il se fait de bons menus,
Il cuisine sans paresse,
Préparant avec adresse
Des apéros méconnus.
Puis, quand il lui faudra clore
Cet épisode amusant,
Il partira, se grisant
Du renouveau de la flore.