Rien ne change, même lorsque les événements exigeraient d’esprits attentifs et déliés la capacité d’adapter leurs analyses à la complexité des situations. Ainsi, pour la Syrie, pour le terrorisme, pour les attaques de l’État islamique, en reste-t-on trop souvent à l’opposition binaire entre ceux qui, dans la foulée de la dénonciation de « l’axe du mal », font peut d’efforts pour établir comment il a pu prospérer à ce point depuis le Moyen-Orient, et ceux qui pointent la responsabilité des agressions répétées de l’Occident colonialiste et impérialiste dans des attentats présentés avant tout comme « réactionnels ». Dans le premier camp, les gouvernements et leurs soutiens peu enclins à s’étendre sur leur politique passée et leurs relations actuelles douteuses avec l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie ; dans le second, avec Michel Onfray et Alain Badiou comme chefs de files, les contempteurs de l’impérialisme, continuateur d’un colonialisme islamophobe de racines chrétiennes, les nouveaux croisés, comme le proclament les terroristes. Or, l’une et l’autre de ces approches est grossièrement incomplète, je crois utile de le démontrer brièvement à nouveau.
- Origine et succès du wahhabisme. Le wahhabisme est au départ une sorte de secte musulmane en marge du sunnisme apparue au XVIIIème siècle dans la péninsule arabique. Elle est fondée par le cheikh Mohammed ben Abdelwahhab et s’oppose aux quatre grands courants de l’orthodoxie musulmane qui, sunnites et chiites confondus, la rejette comme hérétique. Cependant, l’alliance entre Mohammed ben Abdelwahhab et l’émir local de la région où se trouve l’oasis d’Ad-Diriyah, Mohammad Ibn Saoud (Mohammad Al Saoud), donne à la nouvelle secte les moyens de sa diffusion dans la péninsule arabique, par le prosélytisme, d’abord, puis par la guerre aux tribus récalcitrantes. Le conflit prend momentanément fin avec la prise de Ryad par Mohammad Al Saoud en 1773. Tout le XIXème siècle est marqué par des conflits sanglants incessants entre tribus plus ou moins rivales et les forces du califat ottoman alarmé par la prise en 1803 – 1806 de Médine et la Mecque par les saoudiens wahhabites. Les forces de Abdelaziz ben Abderrahman ben Fayçal Al Saoud finiront, avec l’aide des anglais et de Lawrence, par défaire les troupes ottomanes. Ryad est reconquis, puis la Mecque en 1924. Le royaume d’Arabie saoudite (le troisième dans l’histoire) est recréé en 1932 ; la découverte et l’exploitation du pétrole va lui donner des moyens immenses. Ce sont eux qui vont transformer cette secte musulmane rigoriste et littéraliste, utilisée bien vite par la dynastie saoudienne comme une arme politico-religieuse, en courant puissant de l’Islam moderne. Cassettes, écoles, livres, organisations d’entraide aux moyens immenses se déversent sur le monde. Les wahhabites contestent aux soufis, aux chiites et aux autres écoles de l’islam la qualité de musulmans, ce qui explique l’incroyable violence exercée contre eux à travers le monde en une guerre inexpiable.
- Progrès du wahhabisme dans le Moyen et Proche-Orients du XXème siècle. Le wahhabisme et le salafisme conquièrent bien entendu d’abord des adeptes dans les pays du Moyen- et du Proche-Orients. On appelle salafistes l’ensemble des courants de l’islam sunnite qui rejettent toute innovation et sont en faveur d’une application stricte de la loi islamique qui en découle. Ils affirment constituer la restauration de l’islam des premiers siècles après sa corruption par les innovations blâmables. Ces considérations devaient bien entendu amener bien vite les salafistes à s’intéresser au wahhabisme. En Syrie, une création des Franco-Britanniques (à dire vrai, surtout des Britanniques peu enclins à tenir la promesse faite par Lawrence au prince Fayçal de reconnaitre une Arabie unifiée de la péninsule à Damas), les sunnites représentent plus de soixante-quinze pour cent de la population. Plusieurs tribus se rallient au salafisme wahhabite dès le début du XXème siècle. Ainsi la fameuse tribu guerrière du clan des Mutayrs fait-elle allégeance à partir des années 1920 à Ibn Séoud (Abdelaziz Al Saoud) dans son combat contre Fayçal, l’allié de Laurence et fils de Hussein ben Ali auquel ne restera plus que la Jordanie, autre création britanniques. Les frères musulmans, organisation secrète salafiste tantôt rivale tantôt alliée avec le wahhabisme saoudien, sont créés en 1928 en Égypte. Ils auront bientôt une influence considérable de l’Égypte à la Turquie et au Maghreb si bien que l’histoire du XXème siècle dans ces pays est marquée par une opposition entre un pouvoir plus ou moins laïque, parfois pan arabique (le parti Baas), et un islam salafiste se réclamant des frères ou travaillé par le prosélytisme wahhabite saoudien, bientôt relayé aussi par le Qatar. En Syrie, une révolte islamiste survient dans la ville d’Hama, réprimée dans le sang par Haffez-Al-Assad (de 2000 à 40.000 morts selon les estimations). Dans la Tunisie de Bourguiba, les islamistes attisent les émeutes de la « révolte du pain » en 1983 mais semblent plus en retrait dans l’attaque sur Gafsa depuis la Libye en 1980. En Cyrénaïque et dans le sud de la Libye, tous les spécialistes du pays savaient bien que Kadhafi n’avait pas totalement tort en prédisant que, sans lui, des califats s’établiraient. Le FIS, puis le GIA qui ensanglantèrent l’Algérie de 1991 à 2002, durant cette décennie sanglante qui fit jusqu’à cent cinquante mille morts, sont les enfants à la fois des frères et du wahhabisme saoudien. En bref, et hélas, seuls des régimes autoritaires ( Kemal Atatürk, Nasser, Moubarak, Bourguiba, FLN algérien, roi du Maroc), soit dictatoriaux (Ben-Ali, Kadhafi, Assad, Saddam Hussein) évitèrent au XXème siècle la prise de pouvoir des islamistes salafistes, frères où wahhabites.
- Les occidentaux, éléphants dans un magasin de porcelaine. L’action des États-Unis, après les Britanniques, des Français en Libye et, peut-être, en Syrie, a évidemment fait exploser la marmite que constitue depuis des siècles et pour des raisons politico-religieuses internes toute la région. Leur ignorance crasse, leur cupidité, leur illusion arrogante de supériorité, les a amené à imaginer transposer sans plus d’effort leur schéma du Bien, c’est-à-dire la démocratie libérale d’un libre marché dominé par les plus doués, c’est-à-dire eux-mêmes, dans ces pays qui leur en seraient éternellement reconnaissants. Le résultat a été et est terrible, c’est ce que nous vivons.
Pour autant, on le voit, toute prétention de décrire et de juger la situation qui n’intègrerait pas à la fois les facteurs internes à l’histoire et à l’évolution des pays d’islam et la responsabilité des pays occidentaux serait inepte, même venant de très estimables philosophes. La philosophie peut beaucoup, pas tout. L’histoire peut servir, parfois.
Axel Kahn, le vingt-neuf novembre 2015
il faut suivre….. effectivement c’est cette complexité qui panique mon jugement…peut- on prendre le temps de s’informer, de réfléchir, auprès de ceux qui comme vous ont mon écoute,tout en sachant qu’à mon niveau à part relayer les informations, je ne peux qu’attendre la suite des événements.
pourtant…. merci
Axel Kahn, nous avons besoin de vous ! Invitez-vous sur tous les plateaux, occupez l’espace médiatique ! Il faut, en effet, et de toute urgence, en finir avec le manichéisme. C’est non seulement insupportable mais de plus en plus dangereux ! Vous représentez un nombre incalculable de Français. Faites entendre votre voix, qui est aussi la nôtre !
Cher Monsieur,
Je constate que, plutôt que de justifier votre critique elliptique et un peu méprisante de mon texte sur le Huff et alors que je vous le demandais en explicitant encore ma réponse, vous avez préféré effacer nos échanges : auriez-vous fui le débat que vous aviez provoqué ?
Vous avez préféré écrire sur votre blog un “Terrorisme et Syrie : penser la complexité”.
C’est une synthèse à la wikipédia (pas inintéressante, d’ailleurs) que n’importe qui peut rédiger : il suffit de faire “copier / coller”.
Vous concluez qu’il faut se méfier des positions extrêmes et que tout est dans tout : encore une fois, n’importe qui peut écrire cela de n’importe quel événement historique.
Au mieux, semblez-vous écrire, les occidentaux ont tort de vouloir imposer leur conception du bien : je ne suis pas sûr que les milliers de migrants qui meurent en mer partagent votre idée d’un Occident à côté des valeurs essentielles.
Je n’ose plus vous demander de me répondre.
Bien à vous,
Dominique Inchauspé
Vous m’avez mal lu, Monsieur, mais peu importe. En ce qui concerne les réfugiés, j’y ai consacré un billet, d’ailleurs repris par la HuffPost, auquel je ne peux que vous renvoyer. Dans le présent billet, je m’attaque à une autre forme d’expression que je juge simpliste en attirant l’attention sur les facteurs internes à l’émergence du salafisme djihadiste sunnite et qui ne peuvent être versés seulement au passif des si déplorables et calamiteuses interventions occidentales. Je rappelle aussi, ce qui ne m’a pas semblé inutile, que la vision, en particulier en Syrie, d’une société sunnite modérée en butte aux tyrans de la famille Assad dominant la communauté alaouite minoritaire n’épuisait certes pas la réalité : le salafisme wahhabite est implanté depuis très longtemps en Syrie. Je connais très bien ces pays, vous l’avez compris. La raison pour laquelle j’ai eu une appréciation négative de votre contribution dans le Huff est qu’elle m’est apparue manifester une prise de position personnelle et passionnée violemment anti-russe qui m’a semblé si excessive et manichéenne que je n’ai pas même cherché à en discuter les différents points : aucune passion de cet ordre ne m’habite. Pour autant, c’est bien votre liberté, bien entendu, de vous exprimer de la sorte.
Cher Monsieur,
Je crois au contraire vous avoir bien lu.
Par exemple : “Les occidentaux, éléphants dans un magasin de porcelaine. L’action des États-Unis, après les Britanniques, des Français en Libye et, peut-être, en Syrie, a évidemment fait exploser la marmite que constitue depuis des siècles et pour des raisons politico-religieuses internes toute la région. Leur ignorance crasse, leur cupidité, leur illusion arrogante de supériorité, les a amené à imaginer transposer sans plus d’effort leur schéma du Bien (…)”.
Ce passage parait manifester une prise de position personnelle et passionnée violemment anti-occidentale qui me semble excessive et manichéenne mais je vais y répondre quand même.
En effet, au contraire de ce que vous écrivez, aucun ton, aucune forme ne doit occulter un fond quand il apparaît “abondé”.
Tout d’abord, je ne trouve rien, dans votre recension de la Syrie, qui justifie que l’Etat y emploie tout son appareil sécuritaire à massacrer sa population depuis 4 ans. Sunnites modérées, minorités alaouites, salafismes djihadistes wahhabites préimplantés : où est l’autorisation de torturer les enfants, de lancer du gaz de combat, etc. (voir mon billet). A vous lire, on a l’impression que, en Syrie, personne n’ est responsable de rien, sauf les tyrans de la famille Assad, lesquels domineraient aussi la minorité dont ils sont issus: est-ce possible ?
Je ne vois pas le rapport avec la Libye ni à quel titre notre intervention là-bas a pu influer sur la situation en Syrie qui avait débuté d’ailleurs un an avant ; à moins qu’il ne s’agisse d’une coquille dans votre texte.
Bien au contraire, y a-t-il, à mon sens, une différence fondamentale : nous sommes intervenus en Libye mais pas en Syrie. Le résultat est 100 à 160.000 morts civils et militaires en Syrie + des cas de tortures par dizaines de milliers. Je ne vois pas d’ailleurs non plus où est la responsabilité des Occidentaux dans cette boucherie. Au contraire avons-nous tenté d’y mettre fin par des actions à l’ONU alors que les Russes ont bloqué toute sanction au Conseil de sécurité, au nom de leur politique d’alliance à courte vue. Aux Etats-Unis, on a au contraire reproché leur pusillanimité. Si une puissance non arabo-musulmane porte une certaine responsabilité dans cette situation, c’est bien la Russie.
La vérité est que, que nous intervenions (Libye, Mali, Irak, Afghanistan) ou pas (Syrie, Algérie, Egypte, Tunisie), le monde arabo-musulman + une partie de l’Afrique noire se liquéfie sous la pression de quasi-plaques tectoniques confessionnelles (Chiites / Sunnites -musulmans modéres / Djihadistes) et/ ou génocidaires (Afrique des Grands Lacs, Darfour, etc.). Face à de telles forces dont nous ne sommes pas comptables, nous allons être réduits à une politique de containment.
A ce sujet, nous n’étions pas intervenus au Rwanda : 800.000 morts sous nos yeux. Qu’allons-nous faire au Burundi si la situation se détériore à la rwandaise ?
Lu aussi dans votre billet sur les migrants les phrases suivantes : “Sans se payer de mots, l’Europe les a tués. Elle les a tués en les empêchant de fuir par les voies les plus sûres, leur imposant par-là d’emprunter les parcours de tous les périls, bien préférables cependant à leurs yeux à l’attente de crever sans espoir dans des territoires dévastés par la folie humaine.” Mais enfin, Monsieur… Qui d’autres que les assassins d’Assad soutenus par les Russes ou les bandes libyennes tuent les migrants au point de les contraindre à des fuites désespérées où ils meurent aussi ? Et qui s’en sert comme une pression et une vengeance contre l’Europe qui l’a ignoré si ce n’est le président de la Turquie ?
A vous lire, nous dévastons les pays dans lesquels nous intervenons (pourtant pour protéger les populations ; ce qui apparait dans ceux dans lesquels nous n’intervenons pas) et, pour terminer le travail, nous achevons les migrants.
Où prend-t-on une telle détestation de son monde ?
Cordialement,
Dominique Inchauspé
Remarquez, Monsieur, votre intervention est pour moi une surprise et est utile. Je pensais avoir besoin de contrecarrer ceux qui, avec Michel Onfray et d’autres, voyaient dans les attaques contre Paris la réponse inéluctable et quasi justifiée à l’intervention occidentale en Afghanistan, Irak, Libye, etc. En effet, il m’apparaissait que, mis à part peut-être BHL, plus personne ne contestait les effroyables conséquences des interventions sus-citées, en particulier en Irak et et en Libye : un territoire à prendre pour l’état islamique, son arrivée à Syrte dans un pays ravagé par les luttes entre groupes rivaux, la considérable augmentation de la puissance iranienne. Pourtant, je désirais rappeler qu’il y avait bien aussi des facteurs internes à l’islam dans le terrorisme djihadiste. Et bien je me trompais, certains, outre BHL, contestent toujours la part de responsabilité occidentale, vous, en particulier. Je vous remercie avec reconnaissance pour cette intéressante information et vous laisse. Cordialement.
Cher Monsieur,
Moi aussi, je vais vous laisser et aussi à regret.
Quelques mots de la fin, pour le plaisir.
“Personne ne conteste plus les effroyables conséquences des interventions occidentales, en particulier en Irak et en Libye”, dites-vous. Pensons donc la complexité, pour reprendre un de vos titres.
Dans les 2 pays, et surtout en Irak, la réalité est la suivante : le couvercle de la dictature détruit par l’intervention occidentale, la boite de Pandore s’ouvre et les 2 pays versent dans la guerre civile et/ou confessionnelle.
On regrettera que des populations juste libérées ne puissent s’accorder. L’essentiel était, pour elles, semble-t-il, qu’elles soient délivrées des dictatures qui s’apprétaient à les massacrer à grande échelle, à la syrienne, et qui les malmenaient déjà depuis longtemps, à l’irakienne et à la libyenne.
Mais non, voilà qu’elles s’embarquent dans des conflits meurtriers. Par contraste, à partir du début des années 1950, Allemands et Français se rapprochent et jettent les bases de la construction européenne. Pourtant, chacun des 2 peuples pouvait entretenir des rancoeurs féroces vis-à-vis l’un de l’autre. De plus, nous avons terminé nos guerres de religion en 1648, à la signature des traités de Westphalie.
La réalité est donc bien cette liquéfaction contre raison du monde arabo-musulman dont nous ne sommes pas comptables, comme je vous l’indiquais et certes pas, à titre principal au moins, notre maladresse plus ou moins bien intentionnée, comme vous et d’autres le répétez à satiété.
La question est donc bien : dès lors, pourquoi y aller ? Une réponse : car, depuis le Rwanda, nous ne pouvons plus laisser des dictatures massacrer à grande échelle leur population sous nos yeux.
La question suivante est : si c’est pour assister en direct à la liquéfaction de, etc., est-ce bien la peine ?
Deux réponses imparfaites mais tentées sont les suivantes : parce que, quoiqu’il arrive, le pire n’est jamais sûr ; parce qu’aussi, il y a un moment où chacun doit se prendre en main et devenir le responsable de son destin, individu ou peuple, quoiqu’il arrive. En Libye, en Irak, en Syrie, nous sommes pas responsables des guerres de religion qui s’y déroulent.
Ah, je vais regretter nos échanges.
Si vous passez par Paris, venez déjeuner : je vous invite.
Bien à vous,
Dominique Inchauspé
Juste un mot, cher Monsieur. Les action politique et diplomatique demandent à être insérées dans le monde tel qu’il est et non tel que l’on aimerait qu’il fût. Bon weekend