Le chemin-Camino quitte la lumineuse cité en suivant à l’ouest le Tarn puis le canal du midi qui lui est parallèle à ce niveau avant de continuer à longer la Garonne après qu’il s’y est jeté. La destination de beaucoup de pèlerins et autres randonneurs quittant la ville est Auvillar, juste de l’autre côté du grand fleuve, si bien que des esprits faibles au courage ténu et à la volonté mal trempée pourraient se laisser aller à lâchement envisager de suivre le chemin de halage du canal, relativement frais en bordure de l’eau et ombragé sur tout son parcours jusqu’au fameux pont sur la Garonne. Vous vous rappelez, en particulier si vous avez lu mon billet intitulé “Bavantes”, que la logique des responsables du tracé des GR n’est pas de cet ordre, qu’elle méprise, voire stigmatise toute solution dont l’apparente rationalité n’est que le voile tentant avec maladresse de masquer la couardise et la recherche d’une facilité plate et blême, méprisant le sens et la beauté de l’effort, fut-il apparemment inutile pour atteindre l’objectif fixé, ici sa destination.
Par conséquent, le GR quitte bien vite le trajet horizontal et confortable qui présente le défaut supplémentaire d’être de beaucoup le plus court pour diriger les marcheurs vers de rudes escarpements qui s’efforcent d’éviter tout ce qui pourrait les protéger de l’ardeur du soleil et, comble du délice, les conduit à redescendre dans la moindre faille, la plus solitaire et étroite des dépressions, le vallon creusé par le ruisseau le plus insignifiant pour lui offrir ce plaisir insensé de remonter bientôt une sente à découvert et raide, à peine marquée dans l’herbe sèche et escaladant selon la ligne de plus grande pente le mamelon ou la colline d’après. Puis, après moults détours, le GR redescend benoitement sur le chemin de halage qu’il avait quitté quelques km auparavant, ses concepteurs soulagés d’avoir évité aux marcheurs un cheminement émollient. Telle est la règle du jeu, on ne se substitue jamais aux bienfaiteurs qui ont pensé avec une telle sagesse la santé morale des randonneurs et la vigueur spirituelle des pèlerins, on suit les traces rouges et blanches, sinon, on triche. Tricher, quelle abomination, décider de participer à une activité, ici en principe ludique, en connaître les règles et ne point s’y conformer ! Passe encore pour un promeneur du dimanche qui ne fait pas vraiment parti de la confrérie mais pour un vrai dévoreur de chemins, à fortiori un pèlerin qui sait que pour suivre l’étoile il faut commencer par respecter les signes ! Et bien vous me croirez si vous le voulez, je vous assure de ma franchise et suis prêt à recourir à des témoins si vous mettez ma parole en doute, ce n’est pas du tout, mais alors pas du tout se qui se passa ce matin.
Au moins une vingtaine de pèlerins avaient pris la route sortant de Moissac ce matin à la même heure que moi, ils s’échelonnaient par paquets à l’ombre du bord de canal, la température était déjà forte. Lorsque le moment fut venu d’échapper enfin à ces conditions vulgairement idylliques de marche et de grimper enfin sur les crêtes, ils furent dix-neuf à continuer sans vergogne à persévérer dans la pire des solutions, celle qui coûte le moins. Ébahi, incrédule, je m’arrêtai, les hélai :”non, non, ce n’est pas tout droit, il faut tourner maintenant, c’est par là”. Certains me considérèrent d’un air morne, et continuèrent leur chemin. Pour la première fois depuis le Puy, j’arpentai par conséquent ce matin un GR désert, mal tracé parce que cette portion semblant délaissée par tous, il n’avait pas paru nécessaire de faire des efforts de signalisation. Je m’égarai par conséquent à deux reprises, remontai ce que je n’aurais pas dû descendre, transpirai abondamment, rôtis sur les coteaux, le paradis ! Récompense pourtant il y eu, et pas seulement d’ordre psychologique. Je vis, pour ce qui me concerne, la confluence entre le Tarn et la Garonne des hauteurs que j’avais atteintes, et vous en ai fait profiter. Et puis mon itinéraire me faisant passer par une succession de vergers, je compensai ma dépense physique en me goinfrant d’abricots fabuleux et de prunes rafraîchissantes tombées à terre, je fis une halte prolongée dans un verger de cerisiers de la variété Burlat dont beaucoup d’arbres étaient encore couverts de fruits bien trop mûrs pour être désormais récoltés, certains presque confits, gorgés du sucre qu’y avait concentré un soleil désormais ardent. Il n’empêche, ma solitude pour connaitre ces plaisirs témoigne de ce que tout fout le camp, vraiment.
Axel Kahn, le seize juillet 2013
J’ai senti le parfum de l’abricot quand vous l’évoquiez…
Qui est le plus sage ? Celui qui va au plus court ou celui qui, contre vent et marée, se conforme aux règles du chemin ? Ah, ah ! vous les aurez pris en défaut, les pélerins…Mais, c’est peut-être tout simplement de la sagesse de leur part…
Vous, vous me faites penser aux pélerins qui se flagellent à Pâques..Auriez-vous beaucoup à vous faire pardonner Mr Kahn ?
Vous avez même goûté au fruit défendu, remplacée ici par des cerises et des abricots, vous avez succombé au péché de gourmandise..Pas bien, pas bien, ça Mr Kahn, je vois d’ici, un agriculteur, se précipitant, une fourche à la main, pour vous chasser – oui, ça nous est arrivé, il y a longtemps, quand nous aussi avons cru que ce n’était pas du vol que ramasser des noix au sol –
Cela étant, je n’en admire pas moins, votre volonté, votre persévérance à atteindre coûte que coûte votre but, sans faillir….
Bonsoir
Vous ne devez plus être très loin de Lectoure et peut-être sous un orage. Alors, bon courage
car la chaleur est intense.
Votre billet sur “tout fout le camp” me renvoie à mes propres réflexions.
Peut-être, vous comme moi sommes psycho-rigides ?
Il est vrai qu’au moyen âge, tous les pèlerins n’étaient pas logés à la même enseigne.
Il y avait ceux qui usaient leurs chaussures, et leurs pieds, et que les moines ou les donats soignaient de leur mieux. Il y avait ceux qui effectuaient le pèlerinage à cheval.
Et puis il y avait ceux qui, comme l’évèque du Puy y allaient avec leur suite dans le confort,
tout relatif des carrosses.
Maintenant, les entreprises de portage ou de voiturage ont remplacé les deux dernières catégories. Quant à la première, elle a aussi évolué. Sous le prétexte, combien de fois entendu : “Nous voulons arriver le plus vite possible à Santiago”, l’esprit n’est plus vraiment la. Je ne me prononce pas sur la qualité du chemin, plus ou moins long, plus ou moins fatigant.
Je mets plutôt cela sur la vision de notre société sur le temps qui passe. Il faut profiter de tout le plus rapidement possible. Pourquoi pas ? Ce n’est pas ma conception de la vie, ne serait ce que pour obtenir quelque chose que j’ai gagné ou attendu.
Qui a raison ?
Ce que je peux vous dire, c’est que ce n’est pas dans cet esprit que je pars randonner et je crois qu’un certain nombre de mes camarades de marche partage cette vision des choses
Bonne visite de Lectoure et bonne continuation
M Kahn,
Cette année, fin mai-début juin (et certainement pire encore après) de nombreuses portions entre Condom et St Jean-Pied-de-Port étaient impraticables à cause des pluies incessantes et des inondations. Le pèlerin n’est pas un kamikaze ; il fallait bien trouver d’autres passages. Et puis, dans l’absolu le camino GR change régulièrement de tracé pour satisfaire une commune, un hébergement ou autre. Il n’y a pas de diktat du GR, l’important pour les pèlerins est de rallier Santiago. A quoi cela sert-il de se fatiguer quand cela n’en vaut pas la peine ? J’ai moi aussi pris la variante et longé le canal sans aucun scrupule et sans pensé à mal. A suivre le GR malgré tout, coûte que coûte, n’êtes-vous pas en train de le transformer en chemin expiatoire ?
votre objectif n’était pas celui-là. Bon chemin Monsieur Kahn.
Quand plusieurs chemins s’offrent à toi, choisis le plus difficile… tu auras fait le plus difficile…