Depuis ma descente de l’Aubrac dans la vallée du Lot, le contraste est violent. Il fait toujours beau mais maintenant très chaud, les cerises ont été cueillies ou, surtout, mangées par les oiseaux insouciants des propriétaires aussi bien que des marcheurs frustrés, les arbres fruitiers sont lourds de fruits, les mûres au bord des chemins sont formées et commenceront bientôt à rougir et à noircir. C’était un printemps pourri qui sentait encore la fin de l’hiver, c’est maintenant presque l’été dans le sud-ouest de Midi-Pyrénées, l’une des régions les plus chaudes du pays. Tout indique que je me rapproche maintenant hélas dangereusement de la fin de mon périple alors que je le prolongerais bien de plusieurs mois encore, jusqu’à la fin du mois d’octobre, disons, l’automne est souvent une si belle saison.
Jusqu’à Conques, les plateaux du Rouergue montaient encore jusqu’à plus de six cents mètres, le Quercy ne dépasse guère trois cent-cinquante mètres, c’est maintenant presque la plaine jusqu’aux Pyrénées, ou plus exactement un paysage de collines et de coteaux écrasés de soleil, avec une succession de pentes courtes mais sèches dans toutes les acceptions du mot. Tel était aussi le cas de ma cinquantième étape de Livinhac dans la vallée du Lot jusqu’à Figeac, au bord du Célé. Afin d’éviter les heures les plus caniculaires, de 14 à 17h, j’avalais les 24 km dans la matinée de sorte à pouvoir déjeuner tranquillement après une douche rafraîchissante dans une agréable auberge au bord de la rivière, puis débuter sans tarder une visite approfondie de cette très belle ville dont le coeur date du XIVème siècle et offre un bel exemple, rare en France, de gothique civil. L’origine de la cité est en réalité très antérieure et est liée à Conques ; elle en fut une dépendance puis une rivale cause d’un forfait fameux dont Agen se trouva l’innocente victime. L’histoire est savoureuse et montre que le trafic d’os auquel donne lieu de nos jours la recherche paléontologique des ancêtres d’Homo sapiens, la terrible rivalité qu’elle engendre entre les équipes et les pays, connait avec la compétition pour la possession des reliques des antécédents aux premiers âges de la chrétienté.
Conques aurait été fondée par un ermite au début du IXème siècle auprès de la source du Plô qui coule toujours aux pieds de l’abbatiale, sans doute sur un site occupé depuis au moins l’époque mérovingienne. Un premier sanctuaire y fut bâti pour honorer “notre Sauveur”, qui bénéficia très tôt du soutien et des largesses de Charlemagne et, surtout, de son fils Louis le Pieux, roi d’Aquitaine. Vers l’an 840, son successeur Pépin II donna en fief Figeac aux moines bénédictins de Conques. Ce présent n’allait pas tarder à poser de sérieux problèmes aux gardiens du sanctuaire de la vallée du Dourdou. En effet, la cité aux bords du Céré se développa rapidement, de nombreux moines issus de Conques s’y établir, une nouvelle abbatiale y fut construite, on parla de “nouvelle Conques” qui commençait à porter ombrage à l’ancienne. Dans ce temps là déjà, la notoriété et la richesse des abbayes et autres lieux de culte dépendaient de la présence de reliques susceptibles d’attirer des flots de pèlerins et de dons qui assuraient la prospérité des sanctuaires et des communautés qui les gardaient et en garantissaient la promotion. Une relique est un fragment du corps, en général un fragment d’os, d’un saint ou d’un des proches de Jésus de Nazareth, ainsi que des objets liés à leur histoire. Les plus grands lieux de pèlerinage possèdent tous ce qui passe pour être un fragment de la vraie croix et de la couronne d’épines de la Passion , une goutte de lait de Marie, des bouts d’os censés avoir appartenu à de saints personnages, etc. Ces derniers acquièrent une réputation vite très rentable lorsque le bruit se répand que des miracles peuvent leur être attribués. Or, Conques ne se distinguait pas suffisamment des autres sanctuaires pour devenir un but majeur de pèlerinage, elle ne pouvait rivaliser avec Saint-Martin de Tours ou Saint Cernin de Toulouse et était même menacée par le succès grandissant de Figeac. L’abbé de Conques décida par conséquent de se procurer des reliques susceptibles d’attirer le chaland, et ce par tous les moyens. Après plusieurs tentatives menées à l’occasion de la période troublée qu’entraînaient, après ceux des Sarrasins, les raids des Normands par la Gironde, la Garonne et la Dordogne, les Conquois jettèrent leur dévolu sur les restes de Sainte Foy en possession des moines d’Agen. Cette jeune Agennaise de treize ans aurait été suppliciée lors des persécutions de l’empereur romain Dioclétien, au IVème siècle, pour avoir refusé d’abjurer sa foi et d’adorer les idoles du Panthéon romain. Une première tentative de la rôtir sur un grill ayant échoué du fait d’une pluie salvatrice qui éteignit le feu, elle fut décapitée. Sa tête récupérée par la communauté chrétienne devint un objet majeur de dévotion.
Un bénédictin de Conques émigra à Agen où il devint un agent infiltré gagnant les faveurs du clergé agenais au point qu’il fut intégré au groupe très fermé des gardiens des reliques de Sainte Foy. Au bout de dix ans, en 866, ayant apaisé toutes les méfiances, il subtilisa les reliques et, par une “translation furtive” (c’est ainsi que les Conquois désignèrent le vol), les amena à Conques. Dans toute la région, puis dans tout le Royaume et au delà, le bruit se répandit vite que les saintes reliques avaient entrainé des miracles, redonné la vue à “Guibert l’illuminé”, un homme dont un rival avait arraché les yeux aussitôt mangés par un corbeau, libéré de leurs chaines des prisonniers innocents. Le succès s’ensuivit et le pèlerinage de sainte Foy à Conques pris très vite de l’ampleur, les dons affluèrent. La position de la petite cité sur la chemin de Saint Jacques de Compostelle lui permit ensuite de ne pas pâtir du succès phénoménal de ce dernier pèlerinage contrairement à d’autres sites. La philosophie de l’histoire est que, au Moyen-âge et en matière de dévotions religieuses, le crime pouvait payer, qu’un vol éhonté d’une communauté chrétienne par une autre pouvait assurer la prospérité de cette dernière. Mais c’était au Moyen-âge, tout a bien changé depuis, ou pas ?
Cette histoire est quand même morale. Si Figeac est désormais incapable de rivaliser avec Conques dans le coeur de pèlerins, elle a acquis un titre de gloire que même les incrédules ne pourront lui contester. Elle est la patrie de Jean-François Champollion dont les efforts remarquables, un travail acharné plus de trente ans durant, permirent d’élucider les codes de l’écriture égyptienne à l’aide des hiéroglyphes. Un musée didactique et passionnant lui est consacré, la pierre de Rosette est reproduite sur l’une des plus belles places de la ville, la place de l’écriture.
Il est de ce fait impératif d’aller à la fois à Conques, pour la beauté que la légende et la foi ont contribué à transcender ; et à Figeac, pour le témoignage remarquable qu’elle constitue de la permanence du génie humain dont l’écriture est le démultiplicateur sans pareil.
Axel Kahn, les sept et huit juillet 2013
nous étions à Figeac 2 jours après votre passage , la vielle ville a été bien restaurée , mais ce que nous avons admiré, c’est la reproduction de la pierre de Rosette. L’idée de la reproduire sur la vieille place est tout simplement géniale. De Figeac une visite à Capdenac le haut , site remarquable dans le souvenir des Templiers et cap sur Villefranche de Rouergue. …en voiture ,chacun sa route pour découvrir les vestiges de notre histoire, hélas souvent délaissés et malmenés (graffitis ,absences de respect pour ces vieilles pierres chargées d’histoire
Bonne route
Quand pourrons-nous lire vos “Pensées en chemin ” ailleurs que dans les articles de presse ?
Merci par avance