UN JARDIN DE PIERRE 10.7


 Tel était le cas aujourd’hui où je n’avais à parcourir que vingt-cinq km. Demain, pour me rendre à Cahors, trente trois km après Varaire, ce sera une autre paire de manches mais à chaque jour suffit sa peine. Cette dernière fut aujourd’hui très légère, insignifiante même comparée au charme du chemin dans le Causse de Limogne.

Plus encore qu’hier entre Figeac et Cajarc, la pierre est ici reine, elle se présente sous de multiples aspects, les murs et les murets, bien sûr, une diversité de constructions de prairies, des banquettes pierreuses au bord des chemins qui relient les “mas” entre eux, nom que prennent les fermes et les hameaux sur ce plateau. Ces banquettes sont envahies de végétations, mousses, lichens, fleurs xérophiles qui transforment les voies en de superbes allées d’honneur. Les drailles, les petits bois où dominent les chênes pubescents et les aulnes, les prés eux-mêmes sont tapissés de ces cailloux calcaires plus ou moins volumineux, qui apparaissent souvent répartis selon des lignes aux formes étranges, un peu comme de la limaille de fer dans un champ magnétique qui serait ici erratique. L’image m’est venue très vite à l’esprit d’un temple zen de Kyoto dont le jardin n’admet comme éléments à signification symbolique et philosophique que des alignements de cailloux soigneusement rétablis chaque matin. Je ne suis pas un familier de la philosophie zen et m’affiche d’un rationalisme à toute épreuve. Pourtant, à Kyoto comme sur le Causse de Limogne, je suis resté longuement à contempler ces lignes et dessins minéraux à imaginer qu’ils obéissaient à des forces telluriques que la spiritualité nipponne désirait maitriser et montrer et qui se manifestaient comme un processus de nature dans le Quercy. À prolonger l’observation, j’en arrivais à investir ces formes étranges, tantôt ordonnées, tantôt entrelacées, de mes propres pensées qui, elles aussi, alternent le plus strict des ordres et le plus délicieux des désordres.

Apprenant à Varaire la présence d’un dolmen proche – ils sont nombreux sur le Causse où l’homme néolithique a soit habité, soit plutôt localisé ses cultes – je décidai d’aller le voir pour compléter cette journée décidément minérale. Il était en plein champ, me dit-on, dans une direction qui me fut précisée. Rien ne le signalait, il me fallait ouvrir les yeux. En route, donc, les yeux grands ouverts. Pas assez, apparemment. Au bout de deux à trois km sur la route dite, je fus pris d’un doute. Ne l’avais-je pas dépassé ? Je hélai alors au passage un agriculteur qui revenait avec son tracteur de rentrer ses foins. “Pardon, monsieur, il parait qu’il y a un beau dolmen dans le coin” “En effet, vous êtes passé devant. Montez, je vous y ramène!” C’est de la sorte dans un bel engin rutilant que j’abordai le monument, de toute beauté en effet, aux pieds d’un chêne solitaire au centre d’une prairie. Il ne m’étonnerait pas que les constructeurs de ce dolmen eussent manifesté la même fascination que moi pour le décor de pierres en ces lieux. Comme pour jeter un doute supplémentaire – oh, bien ténu – dans mon rationalisme d’airain, c’est juste aux pieds de cet édifice sacré pour les hommes d’alors que je trouvai ma première, et pour l’instant unique, orchidée sur le Causse.

Il m’est arrivé une autre aventure plaisante sur ce Causse. Un veau s’était échappé de son parc et vagabondait sur le chemin. Me voyant arriver avec mon bâton “de pèlerin”, il prit peur et s’avança pour m’éviter si bien que plus d’un km après, j’allais donnant l’impression de pousser la bête devant moi. Arrivant à un mas, je me mis à échafauder une explication pour les locaux qui pourraient me suspecter d’emmener avec moi mon méchoui du soir. C’est bien sûr la référence de la vache et du prisonnier qui servit d’épine dorsale à mes réflexions. Voyons. Puis-je prétendre avoir été enlevé par des talibans ou des autonomistes quercynois et utiliser comme Fernandel ce stratagème pour m’enfuir ? Pas très crédible, surtout pour d’autres habitants du Causse. Difficile, j’étais sec.

Le veau me libéra, en fait : juste avant d’arriver au mas, il se réfugia dans un fourré en bord de chemin, me laissa passer et repartit dans l’autre sens. Quel soulagement !

Voyez, quelle belle journée fut la mienne !

 

Axel Kahn, le dix juillet 2013.

 

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2 thoughts on “UN JARDIN DE PIERRE 10.7

  1. Bonsoir
    Je comprends que vous ayez eu chaud aujourd’hui encore car les espaces couverts sont
    rares sur ce secteur.
    Demain, le chemin se promène dans des zones nettement plus boisées. Vous pouvez donc
    espérer avoir quelques passages à l’ombre. Vous avez beaucoup de chemins presque rectilignes.
    Pour leur revêtement, je vous souhaite qu’ils ne se soient pas trop trouvés bouleversés par des périodes électorales qui sont, malheureusement, propices à l’étalement de bitume.
    Je vous signale, enfin, que le baromètre a beaucoup baissé.
    Bonne nuit et bon courage pour demain.

  2. M Kahn, si je comprends bien, cf votre récit du 7/8 juillet, vous avez attrapé le virus de tout marcheur au long cours ; le chemin appelle toujours, difficile de le faire taire ! Alors peut-être qu’après, RDV pour de nouvelles aventures ; il reste tant à découvrir et vous le faites si bien.

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