Les premiers pas hors de ce havre d’humanité furent un enchantement. Je savais la journée rude, j’avais trente quatre km à parcourir. Je fus d’emblée saisi par un froid voisin de la gelée mais encouragé par un soupçon de soleil naissant et par les chants joyeux des mésanges, pinsons et autres volatiles primesautiers. En ces instants, le doute n’est pas permis: quelle chance est la mienne, quelle décision opportune j’ai prise en m’engageant sur ce chemin! Oscar Wilde disait vouloir faire de sa vie une œuvre d’art. Il n’y est pas vraiment parvenu, moi non plus même si je considère avoir été un privilégié. Au moins me sens-je capable de transformer mon périple en une longue phrase poétique évoquant la beauté par ce qu’elle est et par ce qu’elle dit.
En réalité, Saint Pancrace ayant noté ma résistance aux artifices de Saint Mamert ne s’avoua pas vaincu et se concentra sur l’utilisation de l’arme du froid, 2 à 3 degrés le matin, froid dont il dirigea l’appétit carnivore en faisant se lever un vent à décorner des vaches salers. Il ne me fallut pas moins de cinq couches de vêtements pour tenir. En fait, il me restait dans mon sac de quoi faire mieux encore, on ma tellement averti depuis mon enfance de sortir couvert…Le reste de la journée fut rythmé par un épluchage progressif, une élimination les unes après les autres des couches de l’oignon voyageur auquel je me comparais. Le cœur resta protégé et jamais l’on ne me vit pleurer, pour le cas où une bergère….Hélas, elles sont frileuses, c’est bien connue.
Mes hôtes de “Les Mirabelles” m’avaient bien sûr préparé de succulents sandwichs que je m’apprêtais à consommer bien vite entre deux claquements de dents dans le noroit glacial lorsque, après vingt km de marche, à 12h30, j’aperçus ce qui m’apparut d’abord être un mirage provoqué par un soupçon de lassitude et, surtout, par la faim qui avait commencé de me tenailler. Mais non, il y avait bien une auberge à Boult-aux-Bois. Une bière ardennaise me fit un effet certain, lié à ses plus que 8 degrés d’alcool. Ensuite, une “Cacasse ” pas à cul nu, c’est- à-dire avec lard et saucisse, acheva avec le reste du repas de me rendre aussi heureux que Dieu en France. D’ailleurs, en France, j’y suis et je l’aime quand je la vois belle, accueillante, ouverte, ma France. Ah, mes amis, quel dimanche je passais là!
En chemin, je croisais de multiples vestiges de l’importance de l’activité monarchique en ces régions: Elan, La Cassine, Signy-l’Abbaye, etc. Mais surtout je pénétrais dans une terre martyrisée par l’histoire. La chanson “La Butte rouge” nous dit que son nom vient de ce que tous ceux qui montaient tombaient dans le ravin…De l’Aisne à l’Argonne en passant par Sedan et Verdun, les buttes rouges sont nombreuses ici. La Horgne, où, en 1914, les spahis chargèrent avec une folle témérité les mitrailleuses allemandes et furent tous massacrés; Stone et ses combats de chars de la dernière guerre. Les tranchées du sud de l’Argonne. La trouée de Grandpré, de toutes les invasions, comme Sedan. La Meuse autour de Verdun où l’on se battit furieusement, en 1940 encore; les grands cimetières militaires français, américains et allemands; les exploits du Sergent York, en 1918. Durant la longue marche de ce jour, je fermais parfois les yeux et voyais les hommes dans la boue, le froid, envahis par les poux et les rats, montant à l’attaque au petit matin la baïonnette au canon et la peur au ventre, les copains fauchés, la tranchée où, si l’attaque a échoué, on ne retrouve plus qu’un quart de la compagnie, les lignes ennemies conquises où gît un amoncellent de cadavres, les cris et les gémissements, ces gamins qui réclament leur mère…comment les hommes peuvent-ils s’infliger et supporter cela? Et pourtant, même si là il n’y a pas de vigne et qu’il n’y pousse pas de raisin, la campagne est riante lorsque le regard s’y arrête à nouveau mais la question demeure de savoir si avec ses produits et ses plaisirs on ne boit pas aussi un peu le sang des copains?
Axel Kahn, le douze mai 2013
bonjour monsieur Kahn, merci de nous faire partager votre périple. Que la France est belle ! bonne route à bientôt.
Bonjour M. KHAN,
je vous écris ici en prévision de votre passage par Louze, en Haute-Marne, prévu ce vendredi 17 mai. Je suis conseiller municipal de cette commune, en charge de la rédaction du bulletin municipal. Comme vous nous faites le grand honneur de passer par notre village, j’aurais souhaité pouvoir recueillir quelques mots de vous ainsi qu’une photo, sans importuner trop longtemps votre repos bien mérité. Le secret de votre hébergement semblant bien gardé, peut-être accepterez vous de me faire connaitre plus d’information à l’adresse @ que je laisse ici ou par téléphone au 06 15 49 39 04 ? Vous en remerciant chaleureusement par avance, je vous souhaite bon chemin en attendant de nous croiser vendredi… Amicales salutations
Daniel MONNIER
Que d’émotion en vous lisant chaque soir depuis 3 jours, et une pensée pour le Commandant MOREL grâce à qui l’Association Bat’Marne permet à des Marcheurs de retrouver la mémoire de nos Combattants sur ces Terres que vous découvrez! Merci pour ce bonheur reçu, votre finesse et votre humour, en espérant que le Coucou vous accompagne également, bon Vent! avec toutes nos amitiés