UNE ENFANCE EN TOURAINE Le Petit Pressigny 8 JUIN


Elle avait été accueillie par un couple formé d’une fille du pays et de son mari, un républicain espagnol, eux-mêmes parents déjà de deux filles, dont une Carmen de 17 ans. Les femmes commencèrent à s’inquiéter car elles ne se sentaient pas l’âme de matrones habiles à aider les parturientes à accoucher, qu’il n’y avait pas de sage-femme dans le village et que les temps étaient troublés. Quoique absente du Petit Pressigny , l’armée allemande en déroute n’était et ne passait pas loin, accompagnée de rumeurs, hélas trop souvent vérifiées par la suite, d’exactions, voire d’atrocités. Le bruit courrait que des femmes avaient été tuées à Preuilly sur Claise, à une dizaine de kilomètres de là. L’inquiétude des hôtesses de Camille était d’autant plus grande que cette dernière relevait d’une grave infection pulmonaire et que sa santé était fragile. Mais qui oserait affronter les incertitudes de la route en ces journées critiques pour aller quérir la sage femme la plus proche au Grand Pressigny, distant lui aussi de dix kilomètres ? Ce fut le facteur qui se dévoua, il enfourcha la bicyclette qui lui servait à faire ses tournées et fila vers le pays voisin où se trouvait la femme de l’art. Celle-ci peu rassurée de s’aventurer sur les routes incertaines se fit beaucoup prier mais le facteur courageux sut aussi trouver les mots pour la décider et appuya de toutes ses forces sur les pédales pour la ramener aussi vite qu’il le put, assise sur le cadre du vélo, auprès de la femme en travail. Il était temps qu’ils arrivassent!

 En effet, le bébé venait de naître pendu, ce qui est un peu jeune dans une existence pour connaître une telle destinée. Le petit garçon avait en effet le cordon enroulé autour du cou, le visage tout bleu, la langue sortie et était appelé à un prompt trépas car les personnes présentes sidérées n’avaient pas le réflexe de délivrer le petit retenu par le col entre les cuisses de sa maman. L’habile sage femme sauta du vélo et d’un coup de paire de ciseaux habile et salvateur délivra le petit à qui sa mère rappela mainte fois plus tard combien il était vilain avec son visage oedèmatié et bleu, sa langue dépassant de ses lèvres entrouvertes. L’enfant échappa à un autre péril. Ses parents, avaient déjà deux garçons, le père n’avait que des frères si bien qu’ils désiraient ardemment une petite fille. Son nom avait été décidé par la maman, ce serait Bérangère. L’annonce du sexe du nouveau-né fut accueilli par Jean, le papa absent au moment de la naissance, par un “merde” sonore mais au moins son rejeton échappa-t-il à Bérangère. Le père se reprit de son premier mouvement d’humeur et écrivit à son épouse une lettre lyrique où il se réjouissait: “Aujourd’hui, Axel est né et Paris est libéré. En effet, parmi les lectures de la mère pendant qu’elle attendait l’enfant, l’une l’avait marquée, Axelle de Pierre Benoit. Va pour Axel, qui plaisait à Camille à demi allemande du côté maternel. Ce prénom usuel Outre-Rhin et dans les pays scandinaves n’était pratiquement jamais donné en France. L’État civil accepta d’inscrire Axel Maurice René sur le registre mais le curé ne retint que Maurice comme nom de baptême, prénom que personne, même la marraine, Carmen, n’utilisa jamais. Après son accouchement, la mère resta quelques temps au Petit Pressigny avec ses trois garçons puis rentra à Paris avec les deux ainés laissant Axel à la garde d’une nourrice sèche, Léontine Moreau qui avait eu la malchance de perdre ses deux époux à la guerre, le premier en 14-18, le second en 1940. C’est par conséquent au Petit Pressigny que je passais les cinq premières années de ma vie, élevé par une “maman nounou” que j’adorais alors que je ne voyais ma mère que quelques fois chaque année et qu’elle était pour moi largement une étrangère.

 Ce fut une enfance campagnarde, au milieu des ânes et des mules, les animaux de trait utilisés dans des exploitations agricoles aux toutes petites parcelles pierreuses et souvent escarpées sur les pentes du coteau. Dès que j’eus quelque indépendance, vers mes quatre ans, je passais mes journées avec la fermière voisine, Charlotte, ses canards et ses chèvres, assistais aux rituels de la campagne parmi lesquels le sacrifice annuel du cochon m’a laissé un vif souvenir. Tout obéissait à un rituel immuable, hommes et femmes avaient leurs rôles spécifiques. Les premiers saignaient la bête et, pour moi, le cri du cochon qu’on égorge correspond à un son tragique impossible à oublier. Ils la découpaient aussi alors que les femmes qui avaient préparé de grands feux et des chaudrons imposants pour un petit bout de choux comme moi mettaient bien vite le sang à cuire, y incorporaient des morceaux de graisse, puis s’occupaient de la préparation des constituants des autres types de charcuterie. Les intestins retirés et lavés à grande eau, le péritoine préparé, tout le monde participait d’abord au remplissage des boudins, puis à la confection des saucisses et autres spécialités. Pendant et après la guerre, on ne manquait de rien au Petit Pressigny. Jusqu’en 1945, c’était essentiellement un village de femmes et de vieux car les hommes étaient en grand nombre prisonniers ou au STO. La commune était petite, elle n’avait pas d’intérêt stratégique si bien que la présence allemande y fut très brève et qu’il n’y eut guère de réquisitions. Pour toutes ces raisons, les volailles, les œufs de poules et de canes, le lait et les fromages de chèvres, les légumes du jardin ne vinrent jamais à manquer, voire étaient surabondants car l’économie fonctionnait alors en circuit fermé. Le petit Axel était bien sûr de tous les mariages campagnards qui se multiplièrent après le retour des hommes. Je garde le souvenir de festins pantagruéliques qui comportaient en règle au moins dix plats : deux entrées, du poisson et sa garniture, un ou deux types de viandes et leur garniture, de la salade, des fromages et jamais moins que deux types de desserts, dont un gâteau et des crèmes. Cela durait au moins jusqu’à dix huit heures et tout le monde se remettait à table à vingt heurse. C’est donc un petit garçonnet de près de cinq ans aux bonnes joues et en pleine santé qui eut, désespéré, son premier contact avec Paris, la rue des Plantes dans le quatorzième, en 1949.

 C’est bien sûr tous ces souvenirs, une autre manifestation du phénomène de la madeleine de Proust, qui sont remontés bien vite à ma mémoire en ce week-end où la municipalité du village avait décidé de me rendre hommage en donnant mon nom à un square et à une variété de roses. Mon amour des fleurs et mon lien resté très fort avec mon village natal m’avaient incité lorsque la proposition me fut faite d’accepter bien vite. De plus, cette cérémonie en l’honneur de la fidélité et de la beauté s’inscrivait bien dans le dessein de mon périple. Mon enfance campagnarde en Touraine est sans sans doute à l’origine du goût prononcé que j’ai toujours manifesté pour la nature et la vie rurale. Et puis une des multiples historiettes colportées à Mussy sur Seine, berceau de ma famille, m’aurait convaincu d’accepter si j’avais hésité. Une femme attachée à son époux, se préparait dans l’affliction à le perdre. Elle s’y était préparée et, en bonne épouse, avait déjà fait l’acquisition d’une superbe couronne mortuaire. Cependant, l’agonie se prolongeait. Un jour, n’y tenant plus, la femme entre dans la chambre du mourant, tenant la couronne à la main: “tiens mon chéri, regarde ce que j’ai acheté pour toi, que tu puisses au moins en profiter de ton vivant..”. Ainsi en est-il de “mon” square et de “ma” rose : formidable, je pourrai, moi aussi, en profiter de mon vivant.

 

Axel Kahn, le neuf juin 2013.

 

 

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7 thoughts on “UNE ENFANCE EN TOURAINE Le Petit Pressigny 8 JUIN

  1. Lorsque l’enfant paraît

    Lorsque l’enfant paraît , le cercle de famille
    Applaudit à grands cris .
    Son doux regard qui brille
    Fait briller tous les yeux ,
    Et les plus tristes fronts , les plus souillés peut- étre ,
    Se dérident soudain à voir l’enfant paraître,
    Innocent et joyeux.

    Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
    Fasse autour d’ un grand feu vacillant dans la chambre
    Les chaises se toucher ,
    Quand l’enfant vient , la joie arrive et nous éclaire
    On rit ,on se récrie , on l’appelle , et sa mére
    Tremble à le voir marcher .


    Seigneur ! Préservez moi , préservez ceux que j’aime .
    Fréres , parents , amis , et mes ennemis même
    Dans le mal triomphants ,
    De jamais voir , Seigneur ! L’été sans fleurs vermeilles ,
    La cage sans oiseaux , la ruche sans abeilles ,
    La maison sans enfants !

    Victor Hugo. Claire , Nice le 9 juin 2013

    • Merci Claire de ce joli poème de Victor Hugo en situation avec ma visite dans mon village natal.

      Très cordialement,

  2. C’est bien à la campagne que semble résider la vraie liberté, celle donnée par l’indépendance puisque les besoins vitaux y sont couverts.En cas de disette, la nourriture ne manque pas. C’est la vraie supériorité du monde rural sur la ville. La sérénité peut-être? Les villages de notre pays sont très beaux, vos photos montrent une harmonie.Génération après génération les maisons se sont agrandies, les murets ont été construits, leur tracé élaboré à partir de l’observation et de l’expérience. J’aime l’épisode du cochon, je l’ai connu..!Dans votre texte, il y a la vraie vie pendant la guerre,celà, je n’ai pas connu directement, mais elle se raconte de parents à enfants, petits enfants.C’est le partage des souvenirs , des références communes, c’est un partage qui fait du bien. Continuez bien votre chemin, votre rose est simple et jolie.

    • Merci Jadeflore de ces mots de soutien qui me font très plaisir.
      Très cordialement,

  3. Un hommage de mon vivant, ce serait mon rêve..Hélas, je ne suis point aussi connue, juste par quelques dizaines de fidèles de mon blog..
    Ah, le cri du cochon ! Je l’entends aussi encore…Quand ma mère me demandait d’aller apporter un ustensile au boucher, même sous la torture, je n’y serai pas allée, pourtant, dieu sait que ma..Heureusement, maintenant, les cochons meurent “proprement”..Sic..

  4. Mon com est parti par inadvertance..J’étais en train de rajouter “ma mère savait trouver les arguments”, mais, là même sous la torture, je n’y serai pas allée..J’ai habité à la campagne, dans une famille très modeste, mais je n’ai pas souvenance d’avoir eu faim un jour…Nous avions tout sur place, les légumes, les conserves, nos 2 vaches, nos 2 cochons, les poules, les lapins et le fameux cochon qu’on engraissait toute l’année en vue du sacrifice suprême, il ne fallait pas qu’il soit trop maigre, ni trop gras..Maintenant, beaucoup d’agriculteurs n’ont même plus de volailles..
    Aujourd’hui, attention à l’orage dans l’Allier…Vous approchez des Monts du Bourbonnais, notre petite montagne, attention à vos genoux, même si ça ne culmine pas bien haut, ça tire quand même…
    On oublie jamais ses souvenirs d’enfance…Marrante votre histoire de couronne..Vous me permettez de vous l’emprunter ? Merci..

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