UNE ÉTHIQUE REPOSANT SUR DES VALEURS UNIVERSELLES EST-ELLE POSSIBLE ?


 J’appelle éthique, suivant en cela Aristote, « la réflexion sur la vie bonne et les valeurs qui la fondent », quand elle débouche sur une action dont la légitimité et la qualité ne sont inscrites ni dans la loi, ni dans la pratique jurisprudentielle, ni dans un code de déontologie. Certes, il est possible de discuter la dimension morale, c’est-à-dire au regard des notions de bien et de mal, de telles prescriptions ; cependant, nous ne nous situons plus alors dans le cadre spécifique de l’éthique qui est une morale de l’action. Une autre façon de présenter cette spécificité est de l’assimiler à une tension entre différentes possibilités lorsqu’il n’existe aucune indication quant à la manière correcte d’agir, que le choix n’est pas évident et qu’il convient pourtant de trancher, que l’hésitation ou l’abstention ne peuvent perdurer. Les dilemmes en question sont en général soulevés par l’exigence de respecter les droits humains fondamentaux. Souvent, on se demande s’ils sont menacés par différentes pratiques dont il n’existe pas d’antécédent identique, par exemple l’application de techniques innovantes dans le champ de la biologie et de la médecine en ce qui concerne le champ couvert par le Comité consultatif national d’éthique français. La réponse à une semblable interrogation n’est jamais ici évidente et une réponse éthique se doit de spécifier les raisons fondées avant tout sur des valeurs morales qui la justifient.

La question de l’existence de racines universelles à la réflexion éthique, c’est dire en fait celle du caractère relatif ou fondé de la morale, est cruciale puisqu’elle pose celle de la signification d’un dialogue multiculturel et multi-référentiel, par exemple international, en ce domaine. En effet, si les références morales diffèrent totalement en fonction de l’histoire, des civilisations et de leurs composantes religieuses et philosophiques, comme la majorité des philosophes le pensent, il convient dans ce cas de renoncer à un tel dialogue par nature impossible puisque ses règles sont différentes selon les cultures ; seul le témoignage des postions irréductibles des uns et des autres peut dans ce cas être envisagé. La légitimité d’un consensus éthique et des lois de cet ordre adoptées par une instance démocratique tel le parlement français, le cas échéant éclairée par un comité ad-hoc, est aussi soulevée par ce débat. En effet, toute société est plurielle, elle se compose de croyants et d’incroyants aux opinions et aux références variées. Beaucoup se réclament d’une sagesse et d’une morale propres à un courant religieux ou philosophique particuliers. Or, il est essentiel que tous ces citoyens d’opinions divergentes se retrouvent dans les lois de la République ou de tout autre système fondé sur la souveraineté populaire. Cela n’est possible qu’à la condition qu’existent en effet des valeurs fondant les principes éthiques communs à ceux qui croient au ciel et à ceux qui n’y croient, de différentes manières, de surcroit.

Une conséquence prévisible à la relativité absolue de la morale est que le caractère bon ou mauvais de comportements rapportés dans des traditions et des textes très anciens, procédant d’une culture bien éloignée de la nôtre, devrait nous être totalement inintelligible. On peut dans cet esprit faire appel à un document aussi éloigné de notre époque et de ses valeurs que l’épopée de Gilgamesh, texte datant de plus de quatre mille ans et reprenant des récits oraux encore plus anciens. Or, on y apprend que la tyrannie, ainsi que le droit de cuissage qui en est l’une des manifestations, sont mauvais, que la fidélité en amitié est bonne, que des femmes prostituées sont à ce point humaines qu’elles seront capables de « civiliser » la créature Gilgamesh après qu’elle a juste été façonnée et animée par les dieux. Nous n’avons aucune difficulté à saisir la signification morale de ces actions, elle est celle que nous leur donnons nous-mêmes.

Reste à proposer ce que pourraient constituer les fondements d’une morale universelle qui seraient alors la référence commune à tout débat éthique. Il est simple pour moi de les identifier puisque j’ai beaucoup travaillé sur les récits concernant les « enfants sauvages ». Ces petit d’homme possèdent toutes les potentialités mentales codées par leurs gènes mais, élevés dans un groupe animal hors de toute société humaine, ne pourront jamais les faire prospérer. La condition sine qua none de la manifestation d’un psychisme proprement humain est qu’il se soit exercé dans l’intersubjectivité d’une société de semblables, au minimum dans l’échange entre deux individus qui « s’humaniseront l’un l’autre ». L’humanité ne se peut concevoir qu’au pluriel. J’ai coutume de comparer deux être séparés, s’ils sont les seuls sur un territoire, à des buches dont le génome gouverne l’incandescence. Séparées dans l’âtre, elles rougeoient mais ne flamboient pas, il faut pour cela les rapprocher. C’est alors seulement, après qu’elles se sont embrasées l’une l’autre, que jaillira la flamme de leur commune humanité. Cette dépendance de chacun vis-à-vis d’autrui pour être une personne consciente d’elle-même et en possession de la richesse de sa vie mentale implique un sentiment de réciprocité, c’est-à-dire l’aptitude à ressentir l’autre sans lequel personne ne serait soi et auquel chacun rend la pareille en tant que dépositaire de la même valeur intrinsèque que l’on sent posséder soi-même. Je propose que cette réciprocité, condition de l’accession de tout être à sa pleine humanité, constitue l’origine des bases communes à la pensée morale. Si cette racine partagée n’avait pas existé, il n’y aurait pas d’humanité.

Selon cette analyse, la définition du bien devient l’ensemble de ce qui prend en compte la valeur de l’autre alors que le mal est défini par ce qui la nie, qui attente à sa sécurité, à lson épanouissement et à sa dignité. Le concept de dignité est en réalité d’une extrême complexité ; je l’entends ici seulement dans le sens de l’image que quiconque a besoin d’avoir de lui-même pour s’épanouir, irréductible à toute norme extérieure. Bien entendu, la condition pour parler de bien est que le mal existe, et inversement. L’un ou l’autre serait sans cela une composante de la nature des êtres telle que l’évolution l’aurait sélectionné et en contradiction radicale avec toute revendication à l’autonomie. En d’autres termes, la possibilité du mal est le prix à payer par qui se revendique libre et demande à faire de ce qu’il maîtrise l’usage qu’il privilégie. Il s’ensuit que tout homme qui se pense libre possède la capacité d’agir dans le sens du bien ou de mal, ce qui établit la responsabilité (puisqu’on se croit lire d’agir différemment de ce qu’on a fait)  et justifie la réflexion éthique. La responsabilité est ce qui différencie le plus radicalement les vies animales humaines ou non-humaines.

Il est aisé de retrouver à partir du principe de réciprocité tous les constituants traditionnels de l’éthique. Puisque chaque personne a acquis grâce à son contact avec les autres la capacité de disposer de son libre arbitre et souhaite éviter qu’on lui nuise, il s’ensuit qu’il peut reconnaitre le droit d’autrui à l’autonomie, comprendre l’intérêt de la bienveillance à son égard et éviter la malveillance envers lui. Quant au critère de justice, il découle directement de la relation réciproque. Pour moi, cette origine ontologique de la morale, fondement de la pensée et de l’action éthique, ne fait appel à aucune transcendance et se situe en amont de toute croyance et religion. Là et là seulement s’enracinent mes analyses touchant à la légitimité éthique de l’agir humain.

Axel Kahn, le trois mars 2015

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5 thoughts on “UNE ÉTHIQUE REPOSANT SUR DES VALEURS UNIVERSELLES EST-ELLE POSSIBLE ?

  1. Votre pensée est claire et dans le vent de l’histoire humaine. Cela fait plaisir d’une telle clairvoyance.

  2. Votre conception du bien et du mal, après votre analyse de ce qu’est le principe de réciprocité, est très exigeante. En ce sens qu’elle n’en découle pas spontanément. Si le principe de réciprocité semble pouvoir être aisément admis comme essentiel par tous, n’y-a-t-il pas évidence à penser alors le bien comme ce qui convient, est bénéfique ou simplement utile à moi-même et non à l’autre, ou, plus largement, au groupe ou même à la société auxquels j’appartiens et non aux groupes et sociétés autres ? Et le mal comme ce qui me sera nuisible ou ce que je jugerai comme tel, selon mes propres critères?
    Les fondements universels des valeurs morales sont donc à fonder. Et doivent être enseignés, notamment que l’autre, quel qu’ il soit est un autre moi-même, mon propre miroir.
    De votre intervention ce matin sur France-Inter, je retiens ce mot essentiel: solidarité.

    • Ce dimanche 8 mars.
      En écoutant le sublime “Adagietto” de la symphonie n°5 de Gustav Mahler, je découvre ces mots d’un des pionniers de l’écologie. Je vous les transmets. Bon dimanche à vous tous petits et grands.
      De Pierre Dansereau 1911-2011 professeur québécois humaniste et écologiste qui nous parle de:
      “L’Oasis intérieure, ce paysage qui est en nous”.
      Publié dans Ethique, Philosophie, Art le 07.03.15
      «Je veux être de cette confrérie d’hommes de science qui croient que nous avons ce qu’il faut pour être heureux. D’abord, ce qu’il faut pour être juste. Et que nous nous servirons positivement de tous les instruments que nous avons créés au cours de ce millénaire pour établir une solidarité biologique, une solidarité qui commence avec les plantes et les animaux et qui s’étend à l’humain. Ou qui part des humains pour redescendre vers les animaux et les plantes.»(1)”

  3. Tout à fait d’accord pour une éthique exigeante au fondement de l’agir humain. Une éthique qui ne se réclame pas d’une transcendance mais pour l’homme, pour les hommes, qui méritent respect et dignité, en eux-mêmes.

    Je pense qu’il faut écarter les concepts de bien et le mal par trop abstraits, monolithiques et réducteurs et si les conséquences de certains actes sont prévisibles et maîtrisables, la plupart ne le sont pas, tant la vie et les relations interhumaines sont complexes, nuancées, évolutives. Nous avons à chaque instant bien plus de choix qu’entre le bien et le mal…

    Il est évident que si toute morale s’inscrit dans une philosophie, dans un système social et s’exprime par la loi, idéologies et codes sociaux sont trop figés pour fonder une action authentiquement humaine. Ils n’en sont que des garde-fous.
    Morales fermées alors que l’action morale s’invente à tout instant.

    Réciprocité? oui! que l’homme, les hommes, soient traités comme des fins et non comme des moyens, comme des sujets.

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