Comme tout le vignoble français, il faillit disparaitre lorsque le puceron parasite des racines Phylloxera vastatrix, s’y attaqua à partir de 1863 dans le Gard. Ce ravageur redoutable est endémique des plants de vigne américaine qui y est résistante. C’est par l’intermédiaire de tels plants qu’il débarqua en France via la Grande Bretagne. L’insecte hémiptère aphidien est à peine visible à l’œil nu ; il pique les tiges racinaires pour absorber la sève, provoquant un développement de nodosités et le dépérissement du cep en quelques années.
L’Attila des vignes est à Bordeaux en 1866 et, remontant inexorablement vers le Nord, envahit progressivement le territoire….sauf la Champagne qui reste indemne jusqu’au milieu des années 1880. Les Champenois considèrent avec commisération le fléau qui s’abat sur les vignerons incapables de s’occuper de leurs vignes avec autant de soin qu’eux. Ils ne sont nullement inquiets jusqu’à ce que le parasite se manifeste le 8 juillet 1888 dans l’Aube, puis le 5 août 1888 dans l’Aisne. Le mal fond sur la Marne en août 1892, s’étend très lentement, frappe 64 hectares en 1898, puis peu à peu plus de la moitié du vignoble champenois.
Les recettes utilisées pour tenter de lutter contre le ravageur sont diverses et totalement ou partiellement inefficaces : co-culture avec des légumineuses (luzerne), avec des lupins, sur une terre ensablonnée, inondation des vignes, traitement au sulfure. Les vignerons champenois témoignent de beaucoup de résistance à l’utilisation d’une méthode que d’autres régions viticoles mettent en œuvre depuis les années 1880, la greffe des plants nobles sur un porte greffe américain dont les racines résistent au parasite. D’un autre côté, ils résistent avec bonheur à l’emploi d’une autre technique funeste, celle de l’hybridation entre vignes française et américaine largement diffusée ailleurs, dans le midi viticole et le sud-ouest en particulier, et qui produira un breuvage infâme.
Cependant, la reconstitution du vignoble champenois à partir de plants greffés débute en 1897 et progresse ensuite jusqu’à se généraliser après la Première Guerre mondiale. On profite de ces bouleversements pour rénover les pratiques culturales et toiletter une règlementation passablement laxiste, jusqu’à l’excès et l’arbitraire qui aboutira à la révolte des vignerons aubois en 1911. Cette année-là, un arrêté limite à la Marne l’appellation contrôlée Champagne. Après les épreuves subies, la situation des cultivateurs, en général très petits propriétaires, est précaire. L’exclusion de l’Aube du périmètre de l’appellation contrôlée est un coup terrible. La contestation s’organise autour de Gaston Cheq, un petit viticulteur socialiste bar-sur-aubois. En ces temps difficiles là, les vignerons sont en majorité roses ou rouges. Ils ont bien changé depuis ! Malgré la forte mobilisation, tout ce qu’obtiennent les contestataires, c’est de dénommer leur breuvage “Vin jaune pétillant”, beaucoup ajoutant “…de Champagne”. Il faudra attendre 1927 pour que l’appellation contrôlée actuelle soit adoptée, avec environ 32000 hectares, dans la Marne (env. 20000 hectares), l’Aube (env. 8000 h), l’Aine, la Haute Marne et la Seine et Marne). Cette aire d’AOC est en extension d’environ 10% depuis 2009, déclenchant toutes les convoitises.
En effet, le temps des vignerons champenois pauvres et révolutionnaires est bien révolu. Le prix de l’hectare de vigne en AOC est aujourd’hui de 1,5 millions d’euros sur la montagne de Reims, de 1 million dans l’Aube! Dans mes terres de Mussy-sur-Seine où je serai lundi, un terrain de friches sur les coteaux vaut 3000 euros l’hectare. Ce prix, s’il devient AOC sera multiplié par …333!.
De quoi déchainer les passions, en effet!
Axel Kahn, le dix-neuf mai 2013
merci pour ces beaux reportages,
bon courage