Dans ce paysage de douces collines asymétriques, l’un de leur côté avec une pente peu marquée alors que l’autre est plus abrupte, les grandes cultures fruitières ont disparu, remplacées par des champs de blé et autres céréales à paille, de maïs, de tournesol, par des parcelles de melons, de fraises et d’ail dont le Gers est le plus grand producteur français. Le bétail est rare en rase campagne, les palmipèdes, canards et oies, sont nombreux à proximité des fermes. Tout cela nous éloigne un peu du “pays de cocagne” où tout pousse que j’ai décrit avant et autour de Moissac mais donne le sentiment d’une campagne paisible où il fait bon vivre. Marchant dans cet environnement charmant mais répétitif, je me remémorais les impressions que m’ont laissées les différents départements et régions traversées et m’étais promis d’en faire le sujet de mon billet de ce soir. La magie des rencontres en a décidé autrement, le bilan presque définitif sera pour une prochaine fois.
Le village de Castet-Arrouy est situé à vingt-deux km et demi d’Auvillar, j’avais décidé d’y déjeuner. Il y a dans cette petite et charmante commune gersoise un seul petit restaurant dont les tables sont disposées à l’ombre de vieux marronniers sur la place commune de la mairie et de l’église. À midi, lorsque je m’installai, les randonneurs éventuels n’étaient pas encore arrivés et ce sont des gens du villages qui prirent trois autres tables, dont l’une peu avant mon départ. S’y assit un groupe de trois personnes, dont une alerte aïeule, sans doute octogénaire. Le patron vint préparer la table, y mettre une nappe, les couverts. “Tiens, une nappe de soleil”, s’écria l’ainée, avant de répondre au patron qui s’enquérait de savoir s’ils désiraient un apéritif ” Apporte-nous donc de ton petit rosé, il est réjouissant”. Ce sont là des paroles bien banales, elles provoquèrent pourtant chez moi une indicible émotion. La vieille dame n’avait pas fait remarquer que la nappe était jaune tirant sur l’ocre, ce qui eut été une observation fort plate, elle avait parlé d’une nappe de soleil, transfigurant ce faisant l’objet et la remarque, les auréolant d’un fabuleux halo de joie et d’optimisme, que confirmait dans la foulée la manifestation de son goût pour ce si réjouissant petit rosé. Le bistrot proposait des menus entrée, plat, dessert et quart de vin compris pour treize euros, on était là dans la plus grande simplicité, au demeurant délicieuse, mais la nappe était de soleil, le petit vin réjouissant, le bonheur de vivre était palpable et à l’évidence partagé. Cette jubilation là n’était pas l’apanage de privilégiés, elle était vécue par de petites gens qui avait la capacité de la trouver dans les choses ordinaires de la vie reflétant leur superbe appétence de l’existence. Une leçon pour moi extraordinaire qui vient de croiser tant de personnes anorexiques de ce point de vue, promptes à assombrir tout ce qu’elles touchent et vivent.
Imaginez que l’on imite cette dame gersoise. Déjà les yeux de l’aimée sont d’azur, émeraude, de geai, ses seins des fruits gorgés de soleil, sa peau est dorée comme celle d’un abricot ou d’une pêche, ses lèvres évoquent les plus charnues des cerises, elle a la grâce d’une antilope, est souple comme une liane, son parfum est celui des plus suaves des fleurs, ses cheveux évoquent…etc. Le registre est presque intarissable, le cantique des cantiques et les poètes s’en sont servis et s’en servent abondamment. Pourquoi le bleu de travail ne serait-il pas couleur des mers du sud, le bruit de la chasse d’eau n’évoquerait-il pas l’écoulement d’un torrent de montagne ?….je vous laisse développer le filon selon votre imagination. Je force le trait, bien sûr, désirant seulement attirer l’attention sur la facilité avec laquelle la joie intérieure peut-être reflétée par le plus infime des objets, la plus banale des situations qui s’en trouvent de la sorte transfigurés en objets et situations entretenant, démultipliant la joie.
Voyez, à quatre-vingt ans passés, c’est toujours possible. Certes, peut-être est-ce plus facile dans le Gers qu’ailleurs mais, partout, tentons-le aussi. J’ai appliqué ce principe depuis les Ardennes, dans le froid et la chaleur, sous la pluie et sous un ciel pastel, il fonctionne, je vous assure.
Axel Kahn
Envoyé de mon iPad
C’est là la vraie sagesse: savourer l’instant s’il est réjouissant, le transfigurer s’il ne l’est pas. Merci Axel pour tous vos textes et bon courage pour la suite.