VARIABLES ET INVARIANTS D’UN SCRUTIN


 Sans surprise, le scrutin qui vient de se dérouler ce dimanche vingt-deux mars confirme des tendances fortes perceptibles depuis plusieurs années, et en particulier depuis le début du quinquennat de François Hollande :

  1. L’abstention concerne près de la moitié du corps électoral, ce qui représente une assez bonne mobilisation pour ce type de scrutin, sept points de plus qu’aux cantonales de 2011. Les enquêtes d’opinion et les résultats des scrutins récents suggèrent que l’éventail politique des non-votants est aujourd’hui sensiblement équivalent à celui des votants. Selon cette donnée, un vote obligatoire n’aurait pas bouleversé les résultats et la bonne mobilisation d’aujourd’hui n’est en rien défavorable au FN.
  2. Le rapport gauche – droite a rarement été aussi défavorable à la première depuis fort longtemps puisqu’elle dépasse à peine le tiers (36%) des suffrages exprimés en additionnant depuis le parti socialiste et des divers-gauches jusqu’aux petits groupes gauchistes, et en incluant les écologistes, ce qui rassemble de façon artificielle des opinions aux antipodes les unes des autres. C’est environ douze points de moins qu’aux cantonales de 2008 et 2011. Le parti socialiste qui comptait le plus de sortants, et par conséquent de candidats bien implantés, perdra sans doute environ la moitié des départements qu’il présidait, au moins une vingtaine, dont déjà le Nord emblématique. Aggravés par une division de la gauche que la politique menée rendait difficilement évitable, ces élections sont donc un échec, moins cinglant cependant que ne le redoutait le parti socialiste. La personnalité et le talent propre de Manuel Valls, sa mobilisation pour ces élections ont peut-être payés.
  3. La droite traditionnelle unie qui sera dans une semaine le grand vainqueur en termes de départements dirigés, fait un bon score (35,6%) mais stagne plutôt en pourcentage de voix : les chiffres pour la droite parlementaire étaient de 40,71% en 2008 et 31,74 en 2011. Ces résultats sont pourtant une excellente nouvelle pour Nicolas Sarkozy qui prend une large tête d’avance sur tous ses concurrents pour la primaire de la droite en vue de l’élection présidentielle.
  4. Le Front National poursuit sa progression. Ses 25,26% des suffrages exprimés à ces départementales, avec une abstention en recul par rapport 2011, sont à comparer à ses résultats antérieurs aux cantonales : 4,85% en 2008 et 15,06 en 2011. En moyenne, le FN progresse à ces élections locales de 11% tous les trois ans, soit un peu moins de 4% l’an. En nombre de voix, il faut extrapoler puisque les scrutins de 2008 et 2011 ne concernaient que la moitié des cantons. Cette opération faite, le FN gagne approximativement au niveau national 1,240 millions de voix entre 2008 et 2011, 3 millions entre 2011 et 2015.
  5. Le Front National s’implante solidement au niveau local. La grande spécificité des élections cantonales / départementales est que l’on vote pour des conseillers (des binômes en 2015) implantés dans les territoires et non pour une étiquette ou un leader nationaux. C’est d’ailleurs ce qui explique la difficulté ici des prévisions effectuées au niveau de l’ensemble du pays. Cette donnée avantage les formations qui présentent des sortants à l’implantation ancienne. D’ailleurs, le FN a lui-même profité de ce phénomène – mais à la marge – puisqu’il réussit d’impressionnants scores dans les quelques fiefs qu’il avait déjà conquis. Cependant, le parti d’extrême droite n’avait presque pas de conseiller général sortant et peu de maires, les autres grands partis des milliers. C’est à l’aune de cette donnée qu’il convient d’analyser les gains engrangés par la formation « bleue marine ».

De tels commentaires ne justifieraient certes pas à eux seuls de prendre la plume une fois de plus, ils sont banaux. C’est par conséquent les ressorts d’une telle situation qu’il m’importe d’analyser, ce qui exige de rappeler certaines des caractéristiques de la vie politique en général et, en particulier, dans notre pays.

A. Les grands courants politiques puisent en France leurs racines dans une histoire multiséculaire qui en explique la relative permanence, au moins en ce qui concerne la division entre une gauche plus ou moins rebelle et une droite conservatrice et éprise d’ordre. C’est ainsi que la tradition contestatrice du midi et d’autres régions prolonge plus de trois siècles après la révocation de l’Édit de Nantes et la répression qui s’en est ensuivie, dragonnades cévenoles et autres, l’hostilité au pouvoir central. Il s’est manifesté par un vote à gauche et, aujourd’hui, assez largement FN. Les territoires catholiques et royalistes en 1789 sont restés ancrés à droite alors que les villes et régions républicaines sont plus propices à la gauche. On est en quelque sorte passé de l’opposition des blancs et des bleus à celle des bleus et des rouges-roses. Dans les campagnes, le communisme et le socialisme ruraux, de nos jours moribonds, s’expliquaient par l’ancienneté du système inique du métayage au profit de grands propriétaires terriens issus jadis de la noblesse. Au XIXème siècle, la révolution industrielle et l’essor du capitalisme productif, le développement du prolétariat, ont fracturé le camp républicain entre réformistes et révolutionnaires.

B. La logique de l’opposition blancs/bleus, bleus/rouges structure l’essentiel des comportements électoraux. Cela signifie que quoique cela suffise pour assurer le succès ou l’échec aux élections, peu d’électeurs passent d’un type de vote à un autre, quelles que soient les politiques menées. Il est fréquent que les gouvernements de droite mènent une politique plus sociale que ne le désireraient leurs électeurs et presque constant que les gouvernements de gauche déçoivent les leurs par l’adoption au nom du réalisme de mesures appartenant au registre de leurs adversaires. Pourtant, à l’heure de la sanction électorale, les sortants ne doivent jamais rien espérer de l’électorat opposé qui ne manifestera en règle que peu de reconnaissance. En revanche, la déception des leurs se manifestera plus ou moins, soit par une abstention (ou un vote nul), soit par un transfert de leurs suffrages sur des formations extérieures à l’antagonisme binaire.

C. En effet, si la frontière droite-gauche est peu perméable, tel n’est pas le cas de celles entre les partis traditionnels et les mouvements plus ou moins hors-système, extrêmes et écologie. Cependant, cette perméabilité est différentielle : les passages sont possibles entre gauche, extrême gauche et écologistes alors que, pour l’extrême droite, la communication se fait avec l’ensemble de l’éventail politique, de la droite de gouvernement à l’extrême gauche. C’est ce qui favorise tant le parti de Marine Le Pen vers qui peuvent se porter des catholiques intégristes aussi bien que des travailleurs manuels venant de la gauche contestataire et réceptifs à son discours anti-européen et anti-libéral.

Selon ces règles, Le premier Ministre Manuel Valls et Emmanuel Macron peuvent-être appréciés pour leur dynamisme et leur charisme, leur réalisme politique, et néanmoins ne pas en tirer un profit considérable aux élections. En effet, beaucoup de ceux qui expriment un jugement plutôt positif appartiennent à la droite, ils ne voteront en aucun cas pour des listes socialistes, même soutenues par des personnalités qu’ils apprécient.

Manuel Valls s’est engagé avec force dans la campagne et a pris le parti d’une dénonciation virulente du danger pour la démocratie que représente un parti xénophobe dans lequel les dérives racistes et antisémites restent légion. Une telle stratégie, si elle est isolée, peut surtout espérer comme effet positif une meilleure mobilisation de son camp, ce qui a peut-être joué dans la limitation de l’échec électoral de la gauche de gouvernement. Le pouvoir de dissuasion des électeurs qui souhaitaient voter pour le Front National est en revanche nul et le risque existe, à l’inverse, de les exaspérer et de les mobiliser contre ce « moralisme bien-pensant des élites honnies. Bien sûr, la dénonciation du FN ne fait pas de mal et est en général juste, elle ne peut en rien remplacer un projet opposé donnant aux électeurs envie de le construire.

Si on veut enrayer l’ascension du FN associée à la sécession de pans entiers de la population française, il n’existe vraiment qu’un seul moyen, donner aux territoires et au pays des perspectives de développement culturel et économique qui les rendent plus accueillants pour les citoyens, au moins pour leurs enfants et petits-enfants. Tel est le défi des années qui viennent.

Axel Kahn, le 22 mars 2015

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One thought on “VARIABLES ET INVARIANTS D’UN SCRUTIN

  1. Perspectives…
    Pour les habitants de la grande couronne, c’est de ne plus aller à Paris en RER, notamment par le RER D.
    Après Grigny, c’est en gare de Juvisy qu’ à eu l’attaque, peu de relais dans les médias.

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