28.5 VENDÉE MILITAIRE, IDENTITÉ DES MAUGES.


 L’irrédentisme “vendéen” fut tel que, malgré la sanglante répression en1794 de la première guerre de Vendée qui débuta en mars 1793, il y eut encore quatre autres soulèvements, le dernier en 1830-1832 contre les troupes de Louis-Philippe. Il ne fait aucun doute que ces évènements dont les marques restent nombreuses de nos jours contribuèrent à souder une identité régionale dont l’une des manifestations est un incontestable dynamisme économique. Alors que les chouans bretons ne remportèrent jamais de grands succès contre les bleus et menèrent principalement des combats de guérilla, les vendéens, bientôt organisés en une “armée catholique et royale”, défirent les troupes de la République jusqu’à la fin de l’été 1793, ils se rendirent maitres pour un temps de villes telles Anger, Cholet, Saumur, Thouars, Bressuire, Loudun, Parthonay et Fontenay, La Roche-sur-Yon et Machecoul. Ils échouèrent de justesse devant Nantes. Fuyant les bleus, ils atteignent même Grandville, en NormAndie, où ils espèrent des renforts des anglais : c’est la “virée de Galerne”.

Le rappel trop schématique des guerres de Vendée pourrait laisser croire à qui ne serait pas versé dans cette douloureuse histoire qu’une région jouissant auparavant d’une profonde unité soudée par la foi catholique et le royalisme s’est naturellement opposée aux révolutionnaires dès 1789. Il n’en est rien. Les cahiers de doléance remplis en Anjou, Vendée, Deux-Sèvres et Pays de Retz à l’occasion de la préparation des états généraux montrent que les paysans avaient de réelles attentes, ils s’étaient souvent opposés à leurs nobles, des jacqueries avaient été signalées et rien ne témoigne au début de la Révolution de leur part d’un sentiment royaliste particulièrement fort. En revanche, leur foi catholique, essentiellement propiatoire (on prie pour la fécondité des récoltes et des femmes, l’arrêt de la sécheresse ou de la pluie, etc), avait en effet, comme dans tout l’ouest, été renforcée par les prédications des frères monfortains, à la suite de l’action, dès le début du siècle, du fondateur de leur ordre, Pierre Marie Grignon de Montfort. Si les paysans “vendéens” ont au départ plutôt de la sympathie pour la Révolution, ils sont rapidement déçus car leur situation personnelle ne s’améliore pas, voire s’aggrave, alors que les bourgeois des villes vis-à-vis desquels ils ressentent une opposition “de classe”. apparaissent seuls bénéficiaires. La confiscation des biens du clergé et leur mise en vente sous forme de biens nationaux les frustre elle aussi. Les lots proposés sont trop importants pour que leurs moyens leur permettent de les acquérir et la bourgeoisie citadine en accapare la plus grande partie. En définitive, la conscription de 1793 apparait comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase pour une population exaspérée qui y répond par des jacqueries assez classiques, d’abord en Pays de Retz et dans les Mauges. Ce sont les paysans révoltés qui sollicitent au départ des chefs choisis dans la petite noblesse locale. Ensuite, bien entendu, l’aristocratie verra le parti qu’elle peut tirer de la révolte paysanne et jouera le rôle déterminant dans l’organisation de la “grande armée catholique et royale”.

Ces rappels historiques ont pour but d’établir la filiation directe entre les révoltes vendéennes et la terrible répression qu’elles suscitent d’une part, le fort sentiment identitaire d’autre part. Dans les villages des Mauges que j’ai traversés, il y a peu de maisons très anciennes, pratiquement pas d’églises, presque tout a été détruit et brûlé pendant les combats et, surtout, au cours des brutales représailles de 1794, lorsque s’avançent dans le territoire déjà défait sur le plan militaire les “colonnes infernales” de Turreau qui, en application d’un décret de la Convention, brûlent tout sur leur passage. Les mémoriaux d’exactions et massacres sont aussi nombreux. Indépendamment du sentiment de chacun sur les guerres de Vendée, il y là de quoi forger l’identité d’une population.

Outre l’absence de vieilles demeures et de vieux sanctuaires, le marcheur qui passe d’un bourg à l’autre est frappé par les indices d’une population manifestement laborieuse et industrieuse. Sur le plan agricole, le modèle retenu est un peu celui de la Bretagne, avec une large place faite aux élevages hors-sol. La population bovine est nombreuse et mixte, vaches Holstein pour le lait et croisement de Charolaises et de Limousines pour la viande. Sinon, c’est une polyculture vivrière et fourragère qui domine dans un pays de bocage remembré légèrement vallonné.

Le plus frappant est ici dans les Mauges, la présence d’usines dans presque le moindre village. Je ne me rappelle pas avoir jamais observé l’équivalent ailleurs en France. Cette organisation vient sans doute de la tradition bien plus ancienne partout à la campagne du filage du lin à domicile. Lorsque des manufactures utilisant des métiers mécaniques ont signé la fin du tissage manuel, elles se sont implantées là où était la main d’oeuvre disponible. Lorsque l’industrie textile a décliné, c’est celle de la chaussure qui l’a d’abord surtout remplacée. Certes, ces deux activités traditionnelles ont aujourd’hui presque totalement disparu mais les entrepreneurs et leurs employés témoignent d’un incontestable ressort : le taux de chômage en Anjou, dans les Deux-Sèvres et en Vendée reste nettement en dessous de la moyenne nationale. Une telle performance n’allait pourtant pas de soi car le plein emploi était jadis tel que les jeunes étaient embauchés dès la sortie de l’école à treize-quatorze ans, sans formation particulière, si bien qu’après avoir passé des décennies dans la même entreprise, leur “employabilité” comme disent les spécialistes (quel horrible mot !) devait à priori laisser à désirer. Cependant, les travailleurs ont ici la réputation d’être durs à la tâche et….dociles envers la hiérarchie si bien que, un peu comme en Haute-Loire où j’avais déjà signalé le fait, ils sont prisés par les employeurs. Thales a par exemple installé depuis la période de la guerre une unité importante à Cholet, embauchant des ouvrières du textile en tant que câbleuses. Le côté négatif de l’affaire est que, comme en général en Bretagne, le niveau officiel des qualifications et celui des salaires sont bas, au moins dans les Mauges.

Nous voyons à travers l’exemple “vendéen” combien il est nécessaire pour appréhender la réalité d’un territoire, sur les plans écologique, économique, psychologique et politique, de rechercher aussi au fil des rencontres tous leurs ressorts géographiques et historiques. C’est là ce que je m’efforce de relever et de vous faire partager à travers la France. Demain, j’aborde avec la région Thouars Bressuire des Deux-Sèvres – mais cela commence à être le cas de la région choletaise de Coron d’où je vous écris, l’un des endroits de France qui est demeuré royaliste jusqu’à il y a peu, où la “petite église” issue des prêtres réfractaires est restée active jusqu’aux temps modernes. Je tâcherai de m’informer de ce qu’il en est en 2014, je vous raconterai.

Axel Kahn, le vingt-huit mai 2014.

 

 

 

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8 thoughts on “28.5 VENDÉE MILITAIRE, IDENTITÉ DES MAUGES.

  1. Merci bien de faire vivre par votre écrit ces villages que je connais bien. Par parenthèse l’un d’entre eux le Pin en
    Mauges non loin du May sur Evre à longtemps été le village de France au plus fort taux de natalité : explication possible le corps médical local étaient farouchement opposé à la contraception… En ce qui concerne les églises je crois savoir qu’au XIX siècle il y a eu de grandes campagnes de dons pour reconstruire des églises plus vastes et jugées plus dignes de ces villages.

  2. Bonjour Axel,

    Le chemin que vous nous faites partager est passionnant. J’aime l’éclairage historique sur un territoire qui a sa culture et qui porte aujourd’hui encore, dans ses villages et ses campagnes, des témoignages hérités des combats passés.

    Bonne route !

  3. depuis hier jeudi on vous a cherché et et on voudrait vous faire signer votre livre acheté
    récemment ,pourriez-vous nous communiquer où l’on peut vous recontrer ce jour 30 mai ou
    demain dans l’attente on vous en adresse nos remerciements .

  4. Tu sais mon cher Axel que je te suis même si je ne laisse pas de commentaire.Par contre c’est passionnant de voir comment tu es accueilli et la réaction des gens sur le terrain .Là je viens d’avoir au téléphone la grande de Tunisie .Les complicités sont ce qu’elles sont .Bises . Brigitte

  5. Bravo, à commencer par le choix du parcours ensuite pour le commentaire, à la fois précis et vivant. Ca vaut beaucoup d’ouvrages universitaires cher Professeur !

    • Si vous viviez dans les Mauges, vous pourriez vous rendre compte qu’il n’y a plus d’usine dans chaque bourg, depuis quinze ans, au moins.Tout autour de Beaupréau, la cité-coeur des Mauges, les usines de chaussures ont disparues .Puiser ses renseignements dans un livre, voilà ce que ça donne: du tout faux.

  6. Très beau récit, mais en voyant votre commentaire sur la Chouannerie, je m’aperçois que Le Souvenir Chouan de Bretagne, dont je suis le responsable, a encore de beaux jours devant lui avant d’arriver à faire reconnaître et resituer le combat de ceux qui se sont levés, dès février 1791 (deux ans avant les “vendéens”, au nom de leurs Libertés, y compris la liberté religieuse.

  7. Vous semblez oublier Le Loroux-Bottereau et le vignoble nantais dont Turreau disait que les combattants lorousains étaient les plus terribles et les plus déterminés. D’où sans doute un passage sanglant de la colonne infernale de Cordellier les 9 et 17 mars 1794, après le massacre des Lucs !

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