NOUS AUTRES MEURTRIERS, un texte presque inédit d’Albert Camus.


Catherine Camus, la fille d’Albert, m’a remis le vingt-huit avril 2017 un texte presque inédit de son père. Il est magnifique et annonce, bien sûr, la publication de ” l’homme révolté”, en 1951. En gras des passages de pleine actualité. Lisez ! Relisez ! Partage ! Diffusez.

Catherine Camus et moi sur la terrasse de la maison d’Albert Camus à Lourmarin.

Oui, c`est la vérité que nous vivons sans avenir et que le monde d’aujourd`hui ne nous promet plus que la mort ou le silence, la guerre ou la terreur. Mais c’est la vérité aussi que nous ne pouvons pas le supporter parce que nous savons que l’homme est une longue création et que tout ce qui vaut la peine de vivre, amour, intelligence, beauté, demande le temps et la maturité. Et si nous ne pouvons pas le supporter, nous devons le dénoncer. Et la première chose justement est de pousser ce cri de révolte. Car la terreur et la fatalité sont faites pour moitié au moins de l’inertie et de la fatigue des individus en face des principes stupides ou des actions mauvaises dont on continue d`empoisonner le monde. La tentation la plus forte de l’homme est celle de l’inertie. Et parce que le monde n’est plus peuplé par le cri des victimes, beaucoup peuvent penser qu’il  continuera d’aller son train pendant quelques générations encore. Il ira son train, en effet, mais parmi les prisons et les chaînes. Parce qu’il est plus facile de faire son travail quotidien et d’attendre dans une paix aveugle que la mort vienne un jour, les gens croient qu’ils ont assez  fait pour le bien de l’homme en ne tuant personne directement. Mais, en vérité, aucun homme ne peut mourir en paix s’il n’a pas fait tout ce qu’il faut pour que les autres vivent et s’il n’a pas cherché ou dit quel est le chemin d’une mort pacifiée. Et d’autres encore, qui n’ont pas envie de penser trop longtemps à la misère humaine, préfèrent en parler d’une façon très générale et dire que cette crise de l’homme est de tous les temps. Mais ce n`est pas une sagesse qui vaut pour le prisonnier ou le condamné. Et, en vérité, nous continuons d`être dans la prison, attendant les mots de l’espoir.

Les mots d’espoir sont le courage, la parole claire et l’amitié. Qu’un seul homme puisse envisager aujourd’hui une nouvelle guerre sans le tremblement de l’indignation et la guerre devient possible. Qu’un seul homme puisse justifier les principes qui conduisent à la guerre et à la terreur et il y aura guerre et terreur. Il faut donc bien que nous disions clairement que nous vivons dans la terreur parce que nous vivons selon la puissance et que nous ne sortirons de la terreur que lorsque nous aurons remplacé les valeurs de puissance par les valeurs d`exemple. Il y a terreur parce que les gens croient ou bien que rien n’a de sens ou bien que seule la réussite historique en a. Il y a terreur parce que les valeurs humaines ont été remplacées par les valeurs du mépris et de l’efficacité, la volonté de liberté par la volonté de domination. On n`a plus raison parce qu’on a la justice et la générosité avec soi. On a raison parce qu’on réussit.  Et plus on réussit, plus on a raison. A la limite, c`est la justification du meurtre.

Tout le monde aujourd’hui veut réussir, par l’argent ou par le jeu. Tout le monde veut triompher. Les nations ne souhaitent pas le succès parce qu’elles ont raison mais elles le veulent pour avoir enfin raison. Aucune d’elles ne veut plus écouter l’autre. Il n’y a plus de dialogues possibles dans un univers où tout le monde est sourd. Demain, ce sera le monologue du vainqueur et le silence de l’esclave. C`est pourquoi les hommes ont raison d’avoir peur, parce que dans un pareil monde c’est toujours par hasard ou par une arbitraire bienveillance que leur vie ou celle de leurs enfants sont épargnées. Et ils ont raison aussi d`avoir honte parce que ceux qui vivent dans un pareil monde sans le condamner de toutes leurs forces (c`est-à-dire presque tous) sont à leur manière aussi meurtriers que les autres.

Il n’y a qu’un seul problème aujourd’hui qui est celui du meurtre, toutes nos disputes sont vaines. Une seule chose importe qui est la paix. Les maîtres du monde sont aujourd’hui incapables de l’assurer parce que leurs principes sont faux et meurtriers. Que du moins, et dans tous les pays, ceux qui refusent le meurtre se réveillent, dénoncent les faux principes et entament pour leur propre compte la réflexion, le dialogue, le démarche exemplaire qui démontreront au moins que  l’histoire est faite pour l’homme et non pas le contraire. Ceux qui ne veulent pas tuer doivent parler, et ne dire qu’une seule chose, mais la dire sans répit, comme un témoin, comme mille témoins qui n’auront de cesse que lorsque le meurtre, à la face du monde sera répudié définitivement.

Albert Camus, Franchise No 3, novembre – décembre 1946.

18 thoughts on “NOUS AUTRES MEURTRIERS, un texte presque inédit d’Albert Camus.

  1. merci pour ce texte magnifique et juste, les gens veulent faire la révolution, ils ne sont pas capable d’arrêter de consommer… la haine conduit à la destruction, également merci à vous, vous êtes un passeur de vie. Cordialement MF

  2. MERCI
    malheureusement je ne pense pas arriver à décider de mettre un bulletin dans l’urne, ceux qui veulent voter blanc…et j’en connais !
    En cette journée du 1er mai, de sincères pensées… Mathilde

  3. Merci à vous deux pour ce beau texte incroyablement moderne et tellement d’actualité ! Cela m’a immanquablement transportée à quelques décennies de là où m’ennuyant terriblement (je redoublais ma philo pour cause de maladie l’année précédente) en TP de sciences Nat avec une prof inaudible, je lisais ostensiblement “L’homme révolté” de Camus…4 heures de colle comme sanction ! Coup vache mais régulier ! Heures de colle où je me présentai évidemment avec le même bouquin…Le Surgé a failli s’arracher les derniers cheveux mais est resté muet : c’était au programme ! Cela se passait en 65/66 au tout nouveau lycée de Bois-Colombes (92) baptisé récemment par les élèves (et cela a dû être un des premiers de France), oui baptisé Lycée Albert Camus !!!

  4. Merci de ce bel apport que je vais diffuser.
    Françoise Oukrate, quelle surprise ! Je ne vous connais pas mais moi aussi j’étais au lycée Albert Camus de Bois-Colombes (le “LAC”), mais en 65/66 je devais être en seconde. Ce lycée a vu passer Hubert Védrine et Enki Bilal et j’ai assisté au cinquantenaire en 2007.
    Relisons Albert Camus !

  5. Si je n’avais pas été renseignée du nom de l’auteur de ce texte, j’aurais certainement proposé “Camus”, il porte tellement sa signature …
    Ce texte nous donne énergie et ressources pour avancer non pas le dos courbé et la tête entre les épaules, mais droit , énergiquement, pour continuer notre mission “d’homme”

  6. “Il n’y a qu’un seul problème aujourd’hui qui est celui du meurtre, toutes nos disputes sont vaines.” cela me rappelle le Mythe de Sisyphe.
    Très beau texte merci.

  7. C’est extraordinaire comme la pensée de Camus est encore forte aujourd’hui ! Camus est notre grand moraliste du XXème siècle, au sens noble du terme, bien sûr ! Merci à Axel Kahn de nous faire partager cet écrit.

  8. 1951 … 2017. Hélas le texte de Camus ne reste que trop d’actualité … Et dire que les “progressistes” façon Sartre ont tout fait pour étouffer cette voix … que nous aurions dû tous entendre
    et entendre encore … Question : Pourquoi ce texte est-il resté si longtemps enterré ? Etait-il à ce point inaudible sous la chape de plomb de la déferlante marxiste?
    Lire et relire Camus, cette voix si longtemps étouffée. Merci

  9. Si Boubker merci pour vos messages tous interssants.Si je ne répond pas c’ezt en raison d’un problème de vue je pense passager.Amicalement.Je pense que vous ête au courant de l’émission que va présenter BERN le lundi 20 à 19.55 sur France 2 “Moulay Ismail roi des milles et une nuits”

  10. la vanità del monologo e il silenzio della schiavitù caratterizzano le relazioni tra le nazioni ancora oggi, come sempre Camus vede lontano; a noi la possibilità di raccogliere la sua eredità…..grazie a tutti per avermi dato la possibilità di legger questo testo

  11. le commun du mortel continu de souffrir parce qu’il n’est victime que de sa passivité , et de temps en temps , il se manifeste et lève sa voix lorsqu’il sent la faim , ce monde n’a besoin que de nourriture , en face d’eux mais au dessus , il y a ceux qui détiennent réellement les ficelles se sont les plus forts les plus malins , cette catégorie finit toujours gagnante dans les duels qu’elles encourent car tout simplement elle s’arrange entre eux puisque les composantes trouvent sa part du butin ramassé …, historiquement cette classe dominante a commis la gaffe à 2 reprises de régler leurs différents par la force en menant 2 guerres directes et brutales être eux et le résultat était fatal surtout que la facture à payer était trop élevée en terme pécuniaire car les vies humaines ne comptent pas vraiment à ses yeux …maintenant elle est devenue plus intelligente puisque’elle utilise d’autres moyens moins coûteux à fin d’assurer sa suprématie planétaire en inventant des faux conflits un peu partout dans le monde et cela bien évidemment lui permet de trouver les marchés nécessaires de vente d’armes au prix fort qui seront utiliser dans les pays ou le commun du mortel fait ce sale boulot en imaginant qu’il défend la bonne cause et s’assurer qu’i est à l’abri de la famine … c’est ça e quelques sortes comment fonctionne notre monde aujourd’hui donc je pense que . le texte de Camus est toujours d’actualité …

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